mardi 25 juillet 2023

Mont-de-Marsan 2023 (suite)

 Samedi 22 juillet
Toros de La Quinta (vuelta au cinquième Corchaito) pour Daniel Luque (une oreille, une oreille), Emilio de Justo (silence, deux oreilles) et Clemente (silence, une oreille)
 
Points positifs : 
   - Après son bajonazo de jeudi, Daniel Luque nous devait une estocade, elle vint au quatrième : estoconazo, mort instantanée du toro et oreille.
   - Face au cinquième, un toro en or, l'entrega ou plutôt le survoltage d'Emilio de Justo, depuis la puerta gayola jusqu'à l'estocade contraire finale lui a valu un chaleureux triomphe.
   - La révélation Clemente
Lorsque sort le sixième La Quinta, le Bordelais sait qu'il joue son va-tout. Il débute par trois farols à genoux, le dernier extrêmement risqué dans les terrains du centre. Suivra une très grande actuation face à un très bon toro. La faena est complète, artistique, variée, le toro est dominé mais sur la tentative de recibir, le torero est pris et blessé au mollet, malgré la douleur, en boitillant, il poursuit le combat, estocade, descabello, émotion générale et grosse oreille avant départ pour l'infirmerie. Nous venons de vivre le moment le plus fort, le plus émouvant de la feria.
Beaucoup découvraient Clément Dubecq ce jour et pourtant il y a dix ans déjà il se présentait en novillada piquée à Captieux ... (voir ici)
   - La belle attitude des deux maestros qui par respect pour le compagnon blessé décident de sortir à pied plutôt qu'à hombros comme l'arithmétique taurine le leur aurait permis.

Points négatifs :
   - La présentation très déficiente de deux La Quinta (les 1 et 3), anovillados. Cela fait sept toros qui dans cette feria étaient, même s'il possédaient l'âge légal, plus proche du novillo que du toro. Sept de trop pour une arène qui est classée en première catégorie.
   - Dans la petite brochure distribuée à l'extérieur des arènes par la peña Los Pechos, le rédacteur fait la différence entre un toro docile et un toro noble. Il est écrit : "Le toro docile ou soso, est fade et candide. Il répond niaisement aux sollicitations sans jamais chercher à être dangereux. Il collabore plus qu'il ne combat." Il m'a semblé que cette définition s'appliquait parfaitement à la plupart des La Quinta du jour. On exceptera le 2, plus encasté, et le 6, le plus complet du lot.
   - La gestion de l'après-course a été calamiteuse (public captif dans les arènes et public à l'extérieur qui attendait pour pénétrer dans une plaza déjà pleine) et aurait pu avoir des conséquences graves. Tout ça pour un concert de bandas ! Sans compter la suspicion qui s'installe : s'achemine-t-on à Mont-de-Marsan vers un hold-up à la dacquoise avec corrida suivie de concert qui permet de remplir les arènes avec un cartel faiblissime et bon marché ?


Dimanche 23 juillet
Toros de Pedraza de Yeltes pour Rafaelillo (salut, vuelta), Alberto Lamelas (salut, silence) et Thomas Dufau (silence et despedida)

Points positifs :
   - Par leur présence physique, les toros de Pedraza apportent à la corrida une émotion particulière. Tout ce qui se réalise devant eux prend de l'importance. S'ils n'ont pas atteint aujourd'hui la perfection des deux précédentes années, leur bravoure mêlée à une pointe de mansedumbre a contribué à une tarde souvent vibrante et a permis quelques beaux tercios de piques. Pour moi, le lot le plus intéressant de la feria.
   - Les adieux réussis de Thomas Dufau
Un hommage officiel en début de course, un émouvant brindis à sa cuadrilla et à son équipe au sixième et pour finir une sortie a hombros de despedida sur les épaules de ses compagnons toreros ont marqué les adieux de Thomas Dufau à la plaza montoise, celle où il a le plus toréé et où il a toujours donné le meilleur de lui-même. Mais le plus important est peut-être la très bonne faena que Thomas a réussi à construire au bel et bon dernier Pedraza. Une faena au cours de laquelle il s'est senti torero et a pu montrer le très bon niveau qu'il est parvenu à atteindre après douze ans d'alternative. Et finalement l'échec à l'épée n'a été que le témoignage de ce qui, durant sa carrière, a constitué son talon d'Achille.

Points négatifs :
   - Être spécialiste des corridas dures use. Pour un Rafaelillo qui, avec un belle dose de roublardise, comme il en a fait preuve ce jour, a réussi à durer, d'autres se sont usés prématurément. Alberto Lamelas s'est trouvé aujourd'hui en grande difficulté. En particulier face au redoutable cinquième dont la caste l'a débordé à tel point qu'il a dû renoncer au combat et aller chercher l'épée.
 
 
   Bien que sans corrida complète, cette feria laissera le souvenir de nombreux moment forts. Elle connut un grand succès public auquel ne sont pas étrangers des cartels variés et bien équilibrés. On regrettera toutefois la présentation insuffisante de certains toros, en particulier lors des corridas de figures.




lundi 24 juillet 2023

Mont-de-Marsan 2023

 

 
   Chaque jour de cette feria de la Madeleine a connu d'excellents moments mais aussi des insuffisances que les aficionados se doivent de notifier car, au Moun comme ailleurs, la partie la plus festive du public se contente parfois de peu au risque de faire baisser le niveau et l'intérêt des corridas.
   Cette dichotomie justifie mon bilan en deux parties, d'une part les points positifs qui correspondent aux satisfactions, voire aux grands moments que l'on a vécus durant la feria; d'autre part les points négatifs, ceux qui contribuent à la tirer vers le bas.

Mercredi 19 juillet
Toros de Garcigrande pour Roca Rey (une oreille, une oreille), Tomas Rufo (silence, silence) et Yon Lamothe qui prenait l'alternative (silence, une oreille).

Points positifs : 
   - Le tercio de piques du cinquième qui pousse avec violence et projette le piquero dans le callejon. Un Garcigrande ! Au Plumaçon ! 
   - Faraon, sixième toro de Garcigrande, negro burraco qui remate au burladero, pousse sous deux piques, se remet sans problème d'une vuelta de campana, charge avec codicia sur les deux cornes, tête au raz du sol et résiste à la mort. Un toro brave. Pour moi, le meilleur de la feria.
   - La bonne prestation de Yon Lamothe (une oreille) face à ce même Faraon pour une alternative réussie.
 
Points négatifs :
   - La présentation déficiente de quatre des Garcigrande, anovillados.
   - La copie blanche rendue par Tomas Rufo à chacun de ses adversaires; il se montra long, ennuyeux, sans pouvoir donner une seule passe limpia. Un torero dans le bache ?


Jeudi 20 juillet
Toros d'El Pilar pour Sébastien Castella (silence, silence), Daniel Luque (deux oreilles, silence) et Dorian Canton (une oreille, silence).

Points positifs :
   - La faena de Daniel Luque au second toro, remarquable de technique, de doigté et d'élégance.
   - La révélation auprès du public montois de Dorian Canton dont le toreo d'une grande sincérité et pureté s'appuie aussi sur une volonté de fer.
 
Points négatifs :
   - La présentation du premier El Pilar, anovillado et cornicorto.
   - Le comportement des trois derniers Pilar, de charge fade, décasté.
   - L'estocade de Daniel Luque au second, un bajonazo qui aurait dû empêcher l'octroi des deux oreilles.
 
 
Vendredi 21 juillet
Toros de Cebada Gago pour Lopez Chaves (silence, silence), Fernando Robleño (silence, vuelta) et Jesus Enrique Colombo (une oreille, vuelta)
 
Points positifs :
   - La présentation des Cebada Gago, comme toujours d'une grande finesse de type et porteurs d'armures astifinas.
   - L'excellente faena de Fernando Robleño au cinquième. En trois séries de derechazos qu'il fallait déguster comme se dégustent les mets rares et précieux, le Madrilène a montré quel grand torero classique il était. J'ai bien l'impression qu'une partie du public, habituée aux passes longues et marginales ou aux tournoiements sans fin du toreo qui se pratique majoritairement aujourd'hui, n'a pas compris toute la beauté du toreo de Robleño.
   - Les estocades de Colombo auront marqué cette feria. Après la course on ne parlait que de ça dans les buvettes autour des arènes ... en cherchant à comprendre. Jesus Enrique est à revoir rien que pour ses estocades.
 
Points négatifs :
   - On ne s'appesantira pas sur la mansedumbre et la mala casta des toros de Cebada Gago, eux qui nous ont valu tant de tardes d'émotion. 
   - Les banderilles à cornes passées du Vénézuélien sont un problème. Le grand public applaudit parce que le torero donne beaucoup d'avantages au toro (qu'il n'assume pas à l'instant de la pose) mais les
aficionados sont consternés. Une solution : citer de plus près, de manière plus classique et clouer face aux cornes comme l'ont si bien fait durant cette feria Mathieu Guillon, Manolo de los Reyes, Fernando Sanchez, Perez Mota, Ivan Garcia, Victor  del Pozo (et j'en oublie sans doute).
 
 
                                          très belles véroniques aussi de Robleño à son premier cebada
 
 
à suivre...
 
 
  

mardi 18 juillet 2023

Céret (suite)

   

 
   
   Après une première expérience décevante (voir ici), la présentation irréprochable des toros de Saltillo et d'Escolar Gil ainsi que des novillos de Los Maños m'a permis, cette fois, d'apprécier la feria cérétane sous son meilleur jour. La qualité d'une feria vient essentiellement des élevages qui sont proposés et de leur présentation mais d'autres éléments peuvent rentrer en ligne de compte. J'ai également apprécié durant les deux jours passés dans la plaza catalane la chaleur du public lorsque les toreros faisaient les choses bien. Il y a aussi l'extraordinaire qualité de la Cobla Mil.lenària dont la musique possède une force émotionnelle incomparable.
   Si la présentation des toros fut un grand sujet de satisfaction, la déception est venue de leur comportement à la pique. Peu d'entre eux ont poussé de verdad sous le caparaçon, non par manque de moyens physiques mais par défaut de bravoure. Et comme de leur côté les piqueros se sont montrés d'une grande médiocrité, le bilan de la feria reste décevant de ce point de vue.
   Mais n'oublions pas que ce qui fait aussi le succès d'une feria toriste, ce sont, paradoxalement, les toreros. Si l'âge d'or de la corrida toriste dans les années 80 du siècle passé est lié aux grands moments que connurent alors les ganaderias de Victorino Martin, de Miura et de Guardiola, il est aussi redevable aux excellents toreros qui les affrontaient, à savoir Ruiz Miguel, Victor Mendes, les frères Campuzano, Luis Francisco Espla, Nimeño II pour ne citer que les principaux. C'est en ce sens que l'éclosion d'un torero comme Gomez del Pilar est une excellente nouvelle pour les corridas toristes. Sa prestation cérétane face à ses deux Escolar Gil a été d'un haut niveau, le maestro alliant entrega, dominio et pureté du toreo.
  La corrida d'Escolar Gil a généré de l'émotion en permanence par sa caste et sa dangerosité. Alvaro de la Calle en fit les frais face au premier, un toro réellement démoniaque. La plaza ne fut qu'un long cri lorsque, après l'avoir pris lors de l'estocade, le toro s'acharna sur lui alors que tous les toreros étaient venus au quite. Par bonheur, la blessure n'est pas aussi grave qu'elle aurait pu être. On souhaite revoir le Salmantin, dont la probité, à l'image de son toreo, mérite un meilleur sort. On souhaite aussi que les toros de José Escolar fassent preuve dans leur évolution d'une bravoure plus franche, aussi bien à la pique que face aux leurres. L'intérêt de la tarde a beaucoup tenu à la qualité et au sens des responsabilités des trois matadors (Alvaro de la Calle, Javier Cortes, Gomez del Pilar).
   Le dimanche matin, la novillada de Paloma Sanchez Rico de Terrones, très attendue parce que issue d'un encaste devenu rare (Gamero Civico), a été finalement intégralement remplacée par un encierro de
Los Maños. La déception des aficionados fut compensée par la bonne qualité du lot des buendias aragonais. Il y a peu à dire des novilleros si ce n'est que le portugais Diego Peseiro, bon banderillero, fut, des trois, celui qui fit preuve de plus de personnalité.
   Le succès public de la feria est encourageant pour l'avenir. Que de nombreux Céret de Toros voient encore le jour ! La fiesta le nécessite.


Céret

 


 
Samedi 15 juillet 2023               Céret (Pyrénées Orientales)
temps couvert
trois quarts d'entrée
 
Six toros de Saltillo de présentation impressionnante et de comportement varié (18 piques) pour Sanchez Vara (silence, vuelta), Damian Castaño (une oreille, silence), Maxime Solera (salut, silence).
 
La présentation majuscule du lot de toros de Saltillo dont l'effet était encore augmenté par les sorties de bolides que tous ont effectuées était de nature à effacer le pénible souvenir que m'avaient laissé les Miuras de 2017. Un lot donc à la présentation exceptionnelle, aux armures terrifiantes et au comportement varié, maintenant en permanence l'intérêt dans le ruedo.
Le déroulement de la corrida pourrait se découper en trois tiers. Une première partie avec deux toros très difficiles. Le tambour major poussa fort aux deux premières piques (ce fut le meilleur des six dans ce domaine) mais il sortit seul de la troisième. Ce fut par la suite un toro con mucho que torear comme l'on dit dans le jargon taurin. Le second, très encasté, cherchant l'homme sournoisement, fut très bien torée et dominé par Damian Castaño qui coupa une oreille après une entière delantera.
Changement total avec les deux toros suivants beaucoup plus abordables. Le troisième révélant une grande noblesse, faisant l'avion sur les deux bords, avec une charge longue et pastueña comme peuvent avoir  parfois les toros de cet encaste. Maxime Solera, qui l'avait accueilli par de belles véroniques, resta trop marginal dans son travail de muleta pour emporter l'adhésion des étagères. Il était trop tard lorsque, en fin de faena, il tenta de se centrer davantage. Le quatrième fut du même acabit mais sur une seule corne, la droite. Sanchez Vara le toréa avec temple mais à bout de bras et sur le pico en permanence. Étrange manque de confiance de la part d'un torero aussi aguerri ! En revanche, lorsqu'en fin de faena il cita pour une naturelle, le toro lui vint directement dessus et lui ouvrit la taleguilla.
Avec les deux derniers toros, la corrida se termina, hélas, dans une grande confusion. Se laissant influencer par un quarteron d'intégristes à mouchoir vert, le président crut bon de changer le cinquième toro pour une légère boiterie du train arrière qui ne l'avait pas empêché de recevoir trois piques. C'était le toro le plus impressionnant du lot et la stupéfaction et le désappointement furent grands de voir sortir à sa place un sobrero de Los Maños qui faisait par comparaison figure de liliputien. ¡ Un despropósito !
Enfin, un ciel couvert, la nuit tombante et un éclairage défectueux firent que le sixième toro fut lidié dans une pénombre désagréable pour le public et dangereuse pour les toreros.
 

dimanche 25 juin 2023

Corrida de La Brède 2023

 
   Après Captieux dont la novillada a eu lieu le dimanche 4 juin (et a pâti de la caste médiocre des Alcurrucén) c'était au tour de La Brède de donner en ce samedi 24 juin et avec une belle affluence, le deuxième spectacle taurin du département de la Gironde. La plaza de la cité de Montesqieu a deux particularités : celle d'être la plus septentrionale du monde taurin et celle de voir chacune de ses corridas précédée par un discours de son maire. Avec les péripéties de l'automne dernier, Michel Dufranc, avocat de son état, avait cette année de quoi alimenter son éloquence, ce dont il ne se priva pas. Puis ce fut au tour de l'orchestre de jouer une belle chanson d'amour suivie d'un chant guerrier et raciste. La corrida pouvait commencer. 
 


   Les manifestations anti-taurines ont pris à La Brède une forme peu conventionnelle mais très efficace. Celle de la musique agressive de la fête foraine toute proche à laquelle s'ajoute l'ombre d'une machine infernale portée sur le ruedo qui tourne et perturbe la lidia. Insupportable !
 

   Minos, troisième toro de Margé, le plus beau de l'après-midi dans un ensemble inégal. Le quatrième, Seigneur, fut honoré d'une vuelta posthume pour son émouvante résistance à la mort, bouche fermée jusqu'à la dernière seconde. Tous manquèrent de poder (six piques), de charge vive les quatre premiers, mansos les deux derniers.
 

Avec trois oreilles coupées, le Bordelais Clément Dubecq ''Clemente'' fut le triomphateur numérique de la tarde.
 
 
   Par son élégance et son temple, El Rafi (une oreille, une oreille) laissa une excellente impression à son premier adversaire.
 
 
 
   Maxime Solera (une oreille, silence) tua avec efficacité et rapidité. C'est nouveau pour lui et constitue si cela se confirme un réel progrès.
 
 
   À la veille du mano a mano de Saintsever, Sébastien Castella était présent sur les gradins avec son équipe. Ils avaient trouvé un endroit ombragé et discret, ce qui n'empêcha pas, outre deux brindis, la ronde des salutations et des sollicitations. Le hasard m'avait placé tout près de lui mais je gardais pour moi l'admiration que je lui porte. Héros, prière de ne pas déranger !
 

 
 




  


vendredi 23 juin 2023

Rubén Amón, La fin de la fête : citations

 

 
   "Les corridas sont devenues un art dérangeant et subversif. C'est d'ailleurs peut-être, paradoxalement, la meilleure manière de les préserver. De les libérer du lieu commun selon lequel la tauromachie serait ... conservatrice. "  (p. 141) 

   "Vox intoxique la tauromachie chaque fois qu'il la présente à ses propres fins comme une tradition celtibérique et identitaire. Savent-ils que le torero le plus important de ces dernières années est un Péruvien ? Que les arènes de Madrid sont dirigées par un brillant imprésario français, Simon Casas ? La tauromachie est méditerranéenne, transatlantique et, bien entendu, ''espagnolissime'', mais pas comme une chanson de Manolo Escobar, sinon comme un reflet culturel d'insolence et de subversion."   (p.14)
 
   "De tous les malentendus qui menacent la tauromachie, l'attaque des écologistes est sans doute le plus incompréhensible et le plus révoltant. Plus les sociétés ''occidentales'' prennent conscience de la menace environnementale, plus les toros devraient être considérés comme un modèle absolu de préservation et d'organisation des habitats naturels. (...)
   Les biotopes de dehesas et de marismas sont les exemples mêmes de la contribution bénéfique des toros à l'écologie. Tant pour des raisons quantitatives - un demi-million d'hectares occupés dans la péninsule ibérique - que pour des raisons qualitatives. Là où paissent et courent les troupeaux braves, on ne peut qu'observer la richesse des ecosystèmes et la diversité des espèces animales et végétales."   (p.183)

   La grâce serait le prétendu joker qui redonnerait à la tauromachie sa dignité, le recours par lequel nous pourrions éluder le dénouement essentiel du rite. La vie est pardonnée, si le toro est exceptionnel. C'est un point de vue qui pourrait s'avérer dangereux car, au-delà de la multiplication des grâces qui laisse entendre une interprétation toujours plus clémente du caractère exceptionnel, l'idée ouvre de plus en plus la voie à l'instauration d'un spectacle sans mort. L'exception peut risquer de devenir la règle.        (p. 136)
 
   La tauromachie ne doit pas renoncer au centre de gravité de son existence, la mort, ni transiger avec les réformes qui tenteraient de transformer la grand-messe en un phénomène plus accessible et édulcoré. Les toros ne sont ni immoraux ni malsains, bien que le débat simpliste proposé par notre société déshumanisée et ''animalisée'' tende à présenter les corridas comme des spectacles cruels et athlétiques.
   Ils serait même préférable qu'elles disparaissent totalement plutôt que de voir s'imposer des formules de spectacles hypocrites, et adaptées à la tolérance d'une société urbaine qui ne cesse de cacher la mort et de transformer ses animaux de compagnie en autant de placebos enfantins.   (p.339)
 
   Mais ne dramatisons pas. La tauromachie a tout de même franchi le seuil du XXIè siècle encore auréolée de prestige et d'avenir. Plus elle respectera ses fondements et plus elle sera authentique, moins elle aura de raisons de se sentir intimidée. Le danger viendra des accommodements, des formules édulcorées et des concessions faites à l'asepsie réclamée par une société avide de moralisation et d'interdiction.   (p. 346)
 




Photos : Velonero
              Laurent Bernède
  
 
 


mardi 13 juin 2023

Trois livres

 
   Face aux puissantes forces qui voudraient nous imposer une société uniformisée et qui font de l'interdiction de la corrida un cheval de bataille, le monde taurin a, ces dernières années, plutôt bien résisté. En témoigne le nombre de corridas et de spectateurs qui s'est maintenu, voire a augmenté, après avoir subi de plein fouet crises économiques et sanitaires. En témoignent aussi les liens qui se sont resserrés chez les aficionados pour combattre cette nouvelle idéologie qui a inventé, contre l'Homme rendu coupable de tous les maux, une nature totalement idéalisée. Car il s'agit aujourd'hui pour nous, aficionados, de défendre de manière décomplexée notre passion, mais aussi de combattre ces nouvelles ligues de vertu qui se voudraient les nouveaux tyranneaux d'une humanité aseptisée et qui sont passées maîtres dans l'art d'investir médias et mouvements politiques.
 
   Deux livres ont paru ces dernières années sur des tons différents mais avec le même objectif de redonner foi et fierté aux aficionados.
   Ce fut d'abord José Miguel Arroyo "Joselito" qui, dans La corrida expliquée à ma fille a remis en cause, dans un style direct et efficace, tous les poncifs de l'animalisme de salon.
 

 

  Plus récemment, le journaliste Ruben Amon, dans La fin de la fête, analyse le malentendu grandissant entre une partie de la société espagnole et le monde taurin. Il montre également l'attraction que continue d'exercer dans le monde contemporain la tauromachie devenue "espace de subversion et de résistance à la normalisation".
 

 
 
   Enfin (signe des temps ?) un vrai roman taurin vient d'être publié par les éditions Gallimard dans la célèbre collection Blanche. La romancière Camille de Villeneuve nous fait partager les doutes et les espoirs d'un torero femme et de son entourage à la suite d'une grave blessure. Le dernier torero, un roman d'aujourd'hui ...





mercredi 7 juin 2023

Miraflores de la Sierra

 




 Samedi 20 mai 2023        Miraflores de la Sierra (Madrid)
 beau temps frais
 un quart d'arène

 Six novillos de El Alamo (1, 3, 5) et de Aurelio Hernando (2, 4, 6) (six piques, discrets d'armure, mobiles) pour Ruben Nuñez (salut, vuelta), Jesus de la Calzada (salut, une oreille) et Alejandro Chicharro (deux oreilles, une oreille).

 Dans la Sierra de Guadarrama, à une cinquantaine de kilomètres de Madrid, la plaza de toros de Miraflores de la Sierra accueillait une novillada du circuit de la Communauté de Madrid. Ces cycles de novilladas organisés par la Fundación del Toro de Lidia et certaines régions permettent de maintenir un spectacle (la novillada) essentiel à la formation des jeunes toreros et au développement de l'aficion.
 Les novillos d'El Alamo, d'origine nuñez, de petit format, furent des mansos querenciosos. Plus braves mais manquant de pattes, les Aurelio Hernando sont eux des purs veraguas issus des ventes réalisées par Juan Pedro Domecq à la fin des années 30. Malgré leurs défauts, tous firent preuve de vivacité dans leurs charges ce qui maintint l'intérêt de l'après-midi.
 Face au meilleur novillo de la tarde (le 4 de Aurelio Hernando), le Mexicain Ruben Nuñez perdra à la mort le bénéfice d'une actuation de bon niveau placée sous le signe de la volonté et de la variété. Jesus de la Calzada fait lui aussi preuve d'une entrega constante mais, malgré sa grande taille, il connaitra des problèmes à la mort. Le local Alejandro Chicharro fut le triomphateur de l'après-midi. Devant famille et amis, il réussit tout ce qu'il entreprit, fit preuve de sincérité et d'efficacité à la mort. Enfin il parvint à dominer le dernier novillo, un imposant melocoton peu piqué qui avait violemment accroché un banderillero.
 

lundi 5 juin 2023

Croquis de la fête taurine (poèmes 5)

 
Madrid
 
Madrid aux quarantièmes rugissants
cris 
de haine
Ou olés de joie profonde 




Ruiz Miguel

Seul au centre du ruedo
La rage
au ventre
Et ce toro de Miura qui veut la guerre !




Paco Camino

Offrir des chicuelinas avec tant 
de douceur
et de grâce
Est-ce possible ou n'est-ce qu'un rêve ?






 
















jeudi 1 juin 2023

Vic 2023 : un grand cru (3)

 
 
La corrida de Baltasar Iban
 
   Déjà deux corridas réussies. Mais nous n'étions pas au bout de nos joies car les Baltasar Iban allaient faire passer sur les arènes Joseph Fourniol le grand souffle de la bravoure. Ce fut une corrida bravissime au cheval, comme on en voit peu dans une temporada et je dirai même dans une vie d'aficionado ... Je me souviens encore de l'extraordinaire bravoure d'une novillada d'Isaias y Tulio Vazquez en 1984 à Saint Sever car, comme le dit remarquablement Nicolas Rivière dans Campos y Ruedos à propos des Ibanes : 
"-Et les toros qui ont été tués là, qu'est-ce qu'on en fait après ?  
- On s'en souvient."
   On se souviendra donc de Pardal, de Provechoso, de Provechito, de Santanero, de Lastimoso et de Costurito. De leurs assauts sans fin contre les chevaux, des chutes énormes qu'ils provoquèrent parfois, de leur élan brutal vers la cavalerie et du choc assourdissant qui remplissait toute l'arène lorsqu'ils rencontraient le peto. 
   Merci donc à feu don Baltasar et à tous les responsables de la ganaderia pour toutes les joies passées, présentes et à venir offertes aux aficionados par leurs toros de passion et de feu.

   Morenito de Aranda est un drôle de type. Cet excellent torero, qui n'a jamais possédé la volonté de domination qui fait les emmerdeurs, les dictateurs ou les figures du toreo, avait décidé, aujourd'hui, à Vic, de s'agenouiller au centre du ruedo pour recevoir son premier toro. On frôla la tragédie de très peu et Morenito, malgré une blessure à l'aisselle lidia et toréa remarquablement son adversaire (oreille). Il est sans doute rentré ce jour dans le cercle restreint des toreros de Vic.


La corrida de Rehuelga

   D'aucuns penseront que Daniel Luque en réalisant deux faenas de qualité supérieure, dont un faenon au quatrième toro, a instillé auprès du public vicois le venin du torérisme. Ils ont bien tort car la tauromachie est une et l'on peut très bien apprécier, comme l'a fait l'ensemble du public, dimanche la bravoure d'un grand lot de toros et lundi l'art d'un grand torero. A condition bien sûr que cet art advienne devant des toros dignes. Ce qui était le cas avec les Rehuelga, magnifiques de trapío, astifinos, brave et nobles, avec la douceur que possède souvent l'encaste santa coloma.
   Il n'en reste pas moins vrai que le plaisir et la joie ne sont obligatoires pour personne et que certains aficionados avaient décidé de ne pas se rendre à la corrida du lundi, de même que de nombreux aficionados aquitains ne mettent jamais les pieds à la feria vicoise parce qu'ils ne goûtent pas ses rudesses. Cada uno en su casa y Dios en la de todos, dit le proverbe espagnol.
   L'autre intérêt de la tarde résidait dans la despedida de Lopez Chaves. On préfèrera, à son sujet, se souvenir de sa grande journée de 2021 face aux toros de Hoyo de la Gitana. Il avait ce jour-là frôlé la perfection.



   Au bilan si positif de la feria il ne faut pas oublier la part qui revient à la cavalerie d'Alain Bonijol. La bravoure des Baltasar Iban aurait-elle été si flamboyante si, dès la première rencontre, les toros s'étaient fracassés contre un mur ? Chaque jour, la mobilité et la souplesse des chevaux ont été remarquables et ont contribué à la qualité des tercios de pique.
    J'ignore à quoi cela est dû mais il y a des années où les cuadrillas refusent de participer à la fête (l'an passé par exemple) et d'autres où elles rivalisent de bonne volonté et de compétence. Ce fut le cas cette année et l'on ne peut citer tous les picadors et banderilleros ayant rempli leur office avec efficacité ou talent. Je me bornerai à mentionner le retour dans le ruedo vicois de Mehdi Savalli en costume de plata. Une bonne brega et deux belles paires de banderilles pour l'Arlésien, invité à saluer.
   Les paseos retardés constituent un manque de respect pour le public qui est à l'heure, encore plus pour le public du soleil, et la corrida est un spectacle déjà suffisamment long pour la capacité de concentration de certains. Le phénomène n'est pas seulement vicois et si, comme je le pense, l'informatisation des billetteries et des paiements qui limite et ralentit le fonctionnement des taquillas en est la cause, il est urgent pour les organisateurs d'y remédier. Et le remède est simple et connu : se donner les moyens d'ouvrir davantage de guichets.
 
 

 
Photos : deux toros de Rehuelga (Velonero, L. Bernède)

 
   

mercredi 31 mai 2023

Vic 2023 : un grand cru (2)


 
 
La corrida concours 

   Le retour de la corrida concours a été un succès. Même si aucun toro complet n'a émergé, car plusieurs ont baissé pied au troisième tiers, tous ont montré au cours du tercio de pique une bravoure suffisante pour donner un intérêt permanent à la matinée, d'autant que les piqueros ont accompli dans l'ensemble leur office avec bon vouloir, ce qui n'a pas toujours été le cas dans le passé.
 
   Vizcaíno de Saltillo est un superbe cárdeno cinqueño à l'armure très offensive. Après une bonne réception par véroniques qui montre sa noblesse il prend quatre piques (bien Adrian Navarrete) en poussant principalement de la corne gauche. Il fait preuve d'une grande fixité et garde la bouche fermée au troisième tiers, humiliant bien, avec la pointe de soseria habituelle de l'encaste, dans la muleta distante (les cornes ?) de Sanchez Vara. Ovation pour le toro et silence pour le matador qui a tué d'un affreux mete y saca périphérique. 

   Riojanero est un toro bien fait  au beau pelage negro chorreado en morcillo. Il est marqué du rare mais prestigieux fer de Villamarta. Un nom qui résonne à l'oreille des aficionados pour être à l'origine des fameux Guardiola Fantoni. Les Villamarta, mélange de plusieurs branches Vistahermosa, sortent de nos jours essentiellement en novillada avec des résultats modestes. Jusqu'à ce jour ... car Riojanero est un très bon toro qui aura eu la malchance de tomber sur un matador qui n'a pas su le mettre en valeur au premier tiers. Il prend la première pique sans avoir été mis en suerte, la seconde al relance, une troisième après laquelle le président change le tiers. Le toro a chaque fois poussé avec bravoure. Il sera par la suite mobile, noble avec une bonne corne gauche. Au cours d'une longue et laborieuse faena, Adrian de Torres  lui sert une belle série de naturelles mais, dominé par la caste de l'animal, il finit par se faire prendre. Ovation au cornupète et salut du torero, valiente, mais totalement absent dans la brega du premier tiers - une erreur de casting de la part des organisateurs.
 
   Pelo Blanco marque le retour de l'élevage du Comte de la Corte. C'est un cinqueño massif qui va être à l'origine d'un premier tiers de haut niveau. Par quatre fois il chargera de très loin, avec une bravoure pleine de codicia, la monture de Pepe Aguado (grosse ovation au piquero). Il aura commis un seule petite faute : être parti parti spontanément vers les barrières après la deuxième pique mais c'est un toro qui a besoin d'espace pour s'exprimer et parait étouffé par l'étroitesse du ruedo vicois. Après un tercio si intense il marquera le pas au troisième tiers, d'autant que sa parfaite noblesse sera un brin étouffée par les cites trop rapprochés de Gomez del Pilar. Pelo Blanco nous a expliqué pourquoi le sang La Corte est aujourd'hui dominant dans la cabaña brava et aura prouvé - c'est rassurant- que la caste originelle est toujours présente dans l'élevage des héritiers du Conde. Il sera déclaré vainqueur du concours.

   Avec Aguador de l'élevage Santa Teresa portant le fer prestigieux lui aussi de Guardiola Soto (origine Gamero Civico), le concours va marquer une pause. Le toro remate violemment aux planches et prend trois piques mais elles sont mal administrées puis il se réserve et finira sans charge à la muleta.

   La sortie du pensionnaire de Yonnet était attendue avec curiosité car celui-ci avait été la vedette des corrals. Il avait été isolé et avec son trapío impressionnant et sa tête haute il semblait lancer un défi à chaque visiteur. Il s'était en outre recouvert le corps de paille ce qui lui donnait un air encore plus inquiétant. Il prendra trois piques sous lesquelles il pousse par à-coup et aura ensuite une charge douce mais gardant la tête haute. Adrian de Torres dont le courage impavide porte sur le public plus que sur les toros lui coupera une oreille après une entière sur le côté et Orgulloso sera arrastré sous l'ovation.

   Gaditano enfin de Couto de Fornilhos (origine La Corte) livrera un très beau combat au premier tiers en quatre piques violentes parfaitement gérées par Juan Manuel Sangüesa (ovation). Il se réservera hélas lui aussi au dernier tiers.
 
   Tous les toros de ce concours se sont livrés avec beaucoup d'intensité au premier tiers. Certains sont nettement allés a menos par la suite parce que leur bravoure n'était peut-être pas complète. D'autres parce que l'énergie déployée face aux picadors avait considérablement réduit leur vigueur. Ce qui est sûr c'est que cette corrida concours a témoigné de la belle bravoure toujours présente chez nombre de ganaderias historiques. Une porte ouverte sur l'avenir ? 
 


photos : Vizcaíno de Saltillo
              Orgulloso de Yonnet
             


   

mardi 30 mai 2023

Vic 2023 : un grand cru (1)

   
   Si la feria 2022 avait laissé les aficionados sur leur faim, celle de cette année a apporté chaque jour son lot de satisfactions au point de constituer une des ferias vicoises les plus satisfaisantes de ces dernières années. À l'exception de la novillada inaugurale, tous les spectacles ont suscité l'intérêt, voire la passion, car ils possédaient les ingrédients qui font l'identité de la plaza gersoise. À savoir : la présentation irréprochable des toros, une force et une bravoure suffisantes pour assurer des tercios de pique complets, une attitude positive des matadors et de leurs cuadrillas (en particulier des picadors dont le rôle est essentiel ici) afin d'assurer des lidias complètes. Même la corrida du lundi qui se voulait plus toreriste a réussi à maintenir l'équilibre entre l'élément toro et l'élément torero. 
 


Samedi 27 mai
 
   On attendait beaucoup de la confrontation entre les barcial de Victorino et un trio de novilleros punteros mais la novillada matinale a été une déception. Essentiellement en raison du manque de présence physique des novillos de Monteviejo. Plusieurs d'entre eux étaient plus proches de l'eral que du novillo pour course piquée. Malgré un fond de caste certain, leur faiblesse ôta beaucoup d'intérêt à la matinée. Seul Christian Parejo tira son épingle du jeu. Face à deux animaux difficiles il fit preuve de courage et de ténacité et laissa aussi entrevoir un bon bagage technique ainsi que de la classe. À revoir dans de meilleures conditions.
 
   En choisissant de faire appel aux toros de Dolores Aguirre, les organisateurs se donnaient toutes les chances de satisfaire leur public. Et l'objectif a été largement atteint grâce à un lot bien présenté, actif au cheval (21 piques, 1 chute) et encasté. Les Dolores ont la vertu de nous obliger à réfléchir sur ce qu'est la bravoure. Leur comportement fait que, bien souvent, les concepts inventés pour qualifier les toros de combat ne fonctionnent pas avec eux. Personnellement j'aime leur bravoure sauvage, primitive quand elle est accompagnée, comme aujourd'hui, par une force et une mobilité pleine de caste. 
  Nous avons dejà vu Alberto Lamelas pratiquant un toreo reposé, mais il s'est produit en ce samedi dans sa version agitée, nerveuse, sans sitio, faisant apparaître les toros plus difficiles qu'ils ne sont. Face à de tels adversaires cela porte sur le public mais pas sur le toro. Dommage pour le bon quatrième.
   Face à son premier opposant, le méconnu Luis Gerpe se présenta de la meilleure façon par une excellente réception à la cape. Malgré le handicap d'une douleur au genou à la suite d'un sévère accrochage puis d'une bousculade, il se montra (relativement) dominateur mais tueur inefficace, laissant toutefois le désir d'être revu.
   De Maxime Solera on retiendra une belle série de naturelles à son dernier adversaire, à la charge pastueña. Mais il n'a toujours pas fait de progrès avec les aciers, ce qui constitue pour lui un véritable handicap.
  On n'oubliera pas de mentionner le sauteur landais Kevin Ribeiro qui effectua face au dernier cornu de l'après-midi un magnifique saut périlleux.
   Des piques poussées avec fureur, des fuites et des refus, des charges soutenues, d'autres plus douces, des animaux qui tombent, touchés à mort, mais se relèvent parce qu'ils refusent la défaite. Des toros de Dolores Aguirre !

   

 



 

mercredi 24 mai 2023

Madrid, dimanche 21 mai


 
   Après une longue fermeture due à des contingences sanitaires puis politiques, le Batán a réouvert ses portes, offrant de nouveau au pèlerin de la San Isidro le plaisir de pouvoir passer quelques moments de quasi intimité avec les toros qui seront lidiés durant la feria. Mais il s'agit d'une reprise timide qui demande à être développée car toutes les corridas ne sont pas exposées et, ce jour, seulement deux lots étaient visibles. Les Luis Algarra, harmonieux et de robe variée et les Adolfo Martin.
   On y vient souvent en famille, avec des enfants, car la Casa de Campo est un lieu de promenade et de loisir pour les Madrilènes et rien de tel pour fomenter l'aficion que l'admiration pour le toro de combat que peuvent susciter les parfaites conditions dans lesquelles on le voit ici. J'ai le souvenir de l'émotion ressentie, il y a de nombreuses années déjà, face à d'extraordinaires lots de Cuadri et du comte de La Corte. Ici, non seulement on admire le seigneur toro, mais tous les rêves de combats glorieux sont permis.



   À mon arrivée sur le parvis de la Monumental je me dirige vers les guichets avec l'espoir d'une bonne nouvelle. Il y a effectivement une affiche annonçant le remplacement d'El Fandi, souffrant, par Adrian de Torres. Je n'ai rien contre le skieur andalou et je vais même jusqu'à penser qu'il est nécessaire pour la tauromachie qu'il y ait des toreros comme lui mais venir à Madrid le voir toréer n'est pas précisément l'objectif d'un aficionado normalement constitué. Ceci dit, pour son remplaçant, engagé sur ses mérites propres, la journée, loin du triomphe rêvé, aura eu une saveur amère. Son premier adversaire fait partie des toros que l'on peut qualifier de vicieux : il charge sans crier gare ou bien alterne douceur et brusquerie dans le même élan. Sa lidia sera un calvaire pour le torero qui prend tous les risques sans avoir les moyens de résoudre les problèmes posés. Il sera pris et repris plusieurs fois, échappant par miracle au pire et semant l'effroi sur les gradins qui finiront par le contraindre à abréger. Une belle et inattendue estocade a recibir, un peu delantera, lui vaudra grosse pétition d'oreille et juste vuelta. Toréer n'est pas se transformer en chair à toro. 
   Après la paliza reçue et un passage à l'infirmerie on préfère penser qu'il n'était pas en possession de tous ses moyens pour toréer son second adversaire, très sérieux lui aussi mais beaucoup plus avenant. On ne l'accablera donc pas de son impossibilité à donner la moindre passe sans se faire accrocher le leurre. Vic-Fezensac où on le verra pour la corrida concours sera un autre jour.
   Juan Leal n'a pas connu lui non plus une bonne journée. Il a certes dû faire face à l'hostilité du 7 (ce qui lui a donc valu en contrepartie la sympathie du reste de l'arène) mais son incapacité à donner une série correcte au bon cinquième a constitué une déception. Et, même à Chueca, ses culerinas finales auraient été jugées vulgaires et déplacées.
   Leo Valadez sera le grand vainqueur de l'après-midi. Son entrega, son jeu de cape spectaculaire (fabuleux quites par crinolinas au 3, par zapopinas au 6), sa faena reposée, classique, dominatrice au 3 (oreille) ont constitué une révélation pour beaucoup. Après une tarde comme celle-ci, le Mexicain mérite sans aucun doute de montrer sa toreria dans les principales ferias de la temporada. On le verra d'ici peu lui aussi à Vic devant les Baltasar Iban.
   Superbement présenté, le lot de Fuente Ymbro, majoritairement cinqueño, a comporté plusieurs toros intéressants. Le premier pour ses difficultés, les troisième et cinquième pour leur bonne caste, tous deux arrastrés sous l'ovation. Tout le monde espérait un bon sixième pour la consécration de Leo Valadez, ce fut hélas le toro de moins de race de la course. 
   Il faut préciser que le lot a eu la chance d'être parfaitement mis en suerte par les matadors puis lidié et piqué  par des cuadrillas d'excellent niveau, avec mention pour Curro Javier et Marc Leal chez les piétons et Juan Bernal, Tito et Alberto Sandoval chez les cavaliers.
 



  

Madrid, vendredi 19 mai

 
   La matinée se passe au campo, à la finca El Pecado Mortal à Colmenar Viejo, haut lieu de l'histoire ganadera madrilène. C'est là qu'est située la ganaderia Los Eulogios, non loin de celle de Flor de Jara. Dans la salle de réception, les fers historiques de Garcia Aleas, Vicente Martinez, Felix Gomez rappellent le riche passé de ces pâturages situés sur les premiers contreforts de la sierra de Guadarrama. Alors que nous ne sommes qu'à la mi-mai, l'herbe est déjà grillée ... Les temps sont durs et la finca est aménagée pour recevoir d'importants groupes. Demain ce sera un repas de communion.
 
 
 



   Manuel Sanz de la Morena possède 200 têtes de bétail  et fournit chaque année quelques novillos (origine Domecq après avoir été  Guardiola Soto) dans les arènes de la région. L'un d'entre eux doit participer en septembre à Las Ventas à une novillada concours de ganaderias de la Communauté de Madrid. Le ganadero ne cache pas qu'il préfère la sensibilité du public de Séville à celle du public madrilène.





   À 19 heures, Las Ventas affiche à nouveau le No hay billetes pour un cartel de toreros qui n'ont pas paru ces derniers temps au meilleur de leur forme.
   Mais c'est à Madrid qu'il faut voir Sébastien Castella.
   Le début de la faena à Rociero, quatrième Jandilla de l'après-midi, porte le public au rouge vif : statuaires, aidées par le bas, desprecios, pechos enchaînés à un toro qui répond parfaitement. Les séries à droite sont remarquablement templées et lorsque le Biterrois veut prendre la gauche, le fort vent qui souffle à ce moment le conduit à intelligemment repousser. Plus tard, au moment opportun, surgit ce qui sera le sommet de la faena, une énorme série de naturelles qui fait rugir Las Ventas. Après l'estocade entière, les gradins se couvrent de blanc pour demander et obtenir les deux oreilles. Sébastien Castella est bel et bien de retour.
   José Maria Manzanares a été absent tout l'après-midi mais la partie festivalière du public - de plus en plus importante à Las Ventas, hélas ! - ne pouvait pas avoir fait le déplacement sans l'applaudir un peu. En d'autres temps une prestation aussi indigente aurait provoqué deux broncas.
   En s'obstinant à toréer le troisième toro qui était un invalide, Pablo Aguado s'est montré pesant, voire indécent.
   On sentait chez les très beaux toros de Jandilla le fond de caste de la maison domecq prêt à affleurer mais, hormis le 4, leur regrettable faiblesse de pattes réduisit leur combat à bien peu de choses.



mardi 23 mai 2023

Madrid, jeudi 18 mai

 
   C'est un plaisir de retrouver, après quelques années de purgatoire, la ville de Madrid et le chaudron de Las Ventas, plus bouillant que jamais, surtout quand, comme ce jour, le cartel est de relumbrón et le No hay billetes placardé depuis longtemps. À l'affiche Morante de la Puebla, un torero pour l'Histoire, El Juli, au sommet depuis 25 ans et Tomas Rufo, jeune triomphateur ici même l'an passé. 
   Les toros d'Alcurrucén sont correctement présentés, mais sans cette étincelle de grâce que donne le vrai trapío; leur caste est en sourdine, dominée par la mansedumbre et la fadeur.
   Après avoir expédié sous la bronca l'infumable premier, Morante répond au quatrième à un quite du Juli. Trois véroniques heurtées mais données avec le minimum de toile et donc extrêmement serrées, et une somptueuse demi lancent le run-run des attentes inconsidérées. Le début de faena avec une courte série à droite d'une sublime toreria met Las Ventas en feu ... Hélas ! le toro manque de race, il ne peut répondre aux exigences de toreo profond du maestro de La Puebla. La faena tourne court, tout s'achève sur une simple ovation renouvelée à la sortie de la plaza ...  Vendredi 2 sera-t-il le jour ?
   El Juli a donné au cinquième une énième leçon de toreo. Aujourd'hui : comment tirer de l'eau d'un puits sec. Son magistère régulièrement répété au cours de ces dernières temporadas a fini par le faire entrer dans les bonnes grâces du public madrilène. Mais, encore une fois, tout s'est évanoui à l'heure de la mort. Son incapacité à bien tuer restera une ombre sur la carrière du torero.
   Avec le meilleur lot, Tomas Rufo a alterné le bon et l'ordinaire. En comparaison de ses compagnons de cartel, il a fait figure de novillero prometteur, lui qui est pourtant déjà sorti par un nombre considérable de grandes portes. C'est ce qu'il en coûte de partager l'affiche avec les plus grands maestros. Il dut en outre lutter contre la vindicte du tendido 7 qui, pour exister, doit se trouver chaque jour une tête de turc. Mon voisin de tendido, un jeune aficionado madrilène, me donne son avis : les gens du 7 ont souvent raison mais leur comportement outrancier et irrespectueux les déconsidère et leur vaut l'hostilité du reste de l'aficion venteña.
 













 

mercredi 3 mai 2023

Trois toreros

 
   Ils n'ont pas ouvert la porte du Prince à Séville lors de la dernière feria d'avril ... et ne l'ouvriront sans doute jamais. On les retrouvera en revanche tout au long de l'année dans des arènes de moindre catégorie mais de grande importance pour les aficionados où ils combattront avec leur savoir-faire et avec leur cœur des toros d'encastes variés.
 
 
                                           Sanchez Vara
 

                                           Alberto Lamelas
 

                                 Maxime Solera

 
 
 
 
 
 
 


mercredi 26 avril 2023

Morante au firmament

    

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 On sait que pour couper une queue dans une grande arène il faut que le torero soit parfait du début à la fin de la lidia. En ce mercredi de gloire 26 avril 2023, Morante de la Puebla nous a livré sa recette.
 
   Soyez sublime à la cape  et ce plutôt trois fois qu'une. D'abord par véroniques qui mettent la plaza debout. Rajoutez après la première pique des tafalleras, prodiges de temple et de profondeur. Après la deuxième pique et un beau quite par véroniques de Diego Urdiales, faites encore monter la pression par des gaoneras très toréées.

   Donnez ensuite une grande faena, classique mais pimentée de quelques génialités. Ne la prolongez pas trop car le public pourrait avoir le mauvais goût de demander l'indulto du toro, ce qui gâterait tout.

   Tuez enfin d'un estoconazo sous lequel le toro résistera juste ce qu'il faut pour montrer sa caste.

   L'œuvre est accomplie. Le président sortira les deux mouchoirs blancs à la fois, puis, devant la pétition, il n'hésitera pas à en tirer un troisième.


NB  On n'oubliera pas de mentionner  celui qui a rendu ce grand moment possible : Ligerito, toro noir de 515 kg, portait le fer de Garcigrande. Il a pris deux piques sans zèle excessif puis a mis la cuadrilla en difficulté aux banderilles. Malgré le nombre considérable de passes  reçues durant le premier tiers il est allé à mas durant la faena de muleta et a été honoré d'une vuelta.