Grâce aux photos de Laurent Bernède, retour sur l'excellente corrida d'Escolar Gil qui fut - et de loin - la meilleure course de la feria montoise. La bravoure et le sérieux des Escolar ont permis à Dorian Canton d'affirmer ses grandes qualités. Avec un sorteo particulièrement favorable Pepe Moral a perdu l'occasion de reverdir des lauriers quelque peu fanés. Quant à Antonio Ferrera il a connu une journée noire avec broncas à la clé.
L' ŒIL CONTRAIRE
un regard sur les toros (y cositas mas)
samedi 1 août 2026
mercredi 29 juillet 2026
Mont-de-Marsan : Madeleine 2026 (2)
Daniel Luque : une encerrona en demi-teinte
Les arènes sont pleines, le maestro porte un original costume blanc et bleu Madeleine. On attend beaucoup du seul contre six de Daniel Luque tant on connait, pour avoir eu l'occasion de les apprécier à de nombreuses reprises depuis plusieurs temporadas, les qualités du Sévillan. Il est un torero à la fois artiste et dominateur, capable de tirer parti de nombreux toros et utilisant, surtout à la muleta, un répertoire varié. C'est aussi un tueur efficace. Toutes ces qualités, il ne s'est pas fait faute de les démontrer face au second toro, un bichito innocent de El Parralejo (une seule oreille en raison de l'inconsistance de l'opposition, bien le président), puis face à un brave et très sérieux toro de Juan Pedro Domecq (deux oreilles). Ce qui lui a permis d'assurer la sortie a hombros.
Mais cela n'empêche pas les admirateurs du torero, dont je fais partie, de trouver un goût d'inachevé à sa prestation. Un jeu de cape assez réduit, des estocades souvent un peu décalées (traseras, desprendidas), une muleta parfois accrochée ternissant la limpidité des séries, enfin des solutions non trouvées face aux trois toros très médiocres qu'il dut combattre (le 1 de Fuente Ymbro, manso, le 4 de Victoriano del Rio, décasté, le 5 de La Quinta, insipide).
Certes une encerrona triomphale mais on l'a vu tellement meilleur ...
La grosse déception des Victorino Martin
Rien à dire cette fois sur la présentation (voir ici), même si elle était un peu inégale. En revanche une corrida cinqueña comprenant trois toros invalides ça sent clairement le fond de tiroir. La corrida se termina fort justement par une bronca à l'éleveur et aux organisateurs. Voilà Victorino reparti pour une pénitence de quelques temporadas au Moun.
Et ce n'est pas le cartel du jour qui pouvait sauver les meubles. Passe encore pour Roman qui ne put faire grand chose face aux deux ectoplasmes qui lui échurent mais que l'on sentait prêt pour des combats de plus d'importance. A son crédit son bel aguante face au 2 et deux belles estocades. Morenito de Aranda fait figure aujourd'hui de torero acabado et c'est, on le sait, un tueur calamiteux. Il tenta de compenser en accomplissant avec sérieux son rôle de chef de lidia. Quant à Juan de Castilla, de récentes blessures à répétition lui ont fait perdre le sitio. Il est encore jeune et l'on ne peut que souhaiter de le voir sortir un jour du bache profond dans lequel il se trouve.
Rideau sur une Madeleine dans la tonalité des années précédentes, qui nécessite donc un sang nouveau pour l'avenir.
Et marquée par la canicule des premiers jours et par les incendies tout proches. On rendit hommage aux victimes et à tous ceux qui luttent par une minute d'applaudissement en début de course. Ce fut, hélas, le meilleur de l'après-midi.
mardi 28 juillet 2026
Mont-de-Marsan : Madeleine 2026 (1)
Participer à ces fêtes de la Madeleine c'était avoir l'impression d'être hors du monde dans une bulle protégée, tout en sachant que tout brûle autour de soi. Une bonne définition de la fête ...
Magnifiques Escolar Gil et révélation de Dorian Canton
Je n'ai pas assisté à la corrida de mercredi qui, les avis sont unanimes, a été décevante : arènes pleines mais Jandilla vides, deux faenas correctes de Roca Rey et Marco Perez très mal conclues à l'épée.
La grande corrida de la feria fut celle de jeudi avec un lot magnifique d'Escolar Gil. Magnifiques au physique, d'une homogénéité rare, et magnifiques aussi au moral par leur bravoure.
Antonio Ferrera, en proie à ses démons, et Pepe Moral, vieux segundon sans illusion, gâchèrent un peu la fête. Surtout le Sévillan qui se défit sans peine ni gloire de deux toros qui, par leur corne gauche de ensueño, auraient dû permettre toreo grande et triomphe mémorable. Heureusement Dorian Canton était là. Il parvint à imposer au bon et exigeant troisième un toreo d'une grande pureté et sincérité. Une oreille après entière desprendida. Face au très difficile sixième (le seul à avoir montré des signes de mansedumbre) de charge courte et orientée, il fit front avec assurance et précision. Vuelta après un estoconazo au second essai. Pour le Béarnais un succès d'importance et une révélation pour ceux qui le découvraient ce jour. Avec l'espoir que cette journée lui permette d'ouvrir la porte de nouvelles arènes.
Au final, malgré la faillite de deux toreros, une corrida totalement satisfaisante pour l'aficionado. Quand le toro est là ...
Corrida de Zacarias Moreno
Dois-je avouer que j'ai bien aimé la corrida de Zacarias Moreno ? Bien sûr si j'étais le ganadero je me poserais beaucoup de question, et je m'empresserais de chercher les coordonnées de l'abattoir le plus proche de l'élevage ...
Je craignais un lot de toros faibles, sosos, noblotes, donc sans intérêt aucun et l'on eut un lot au comportement atypique, comme on en voit désormais rarement, des toros que l'on qualifiait autrefois de media-casta. Ceux-là étaient pourtant tous d'origine contrôlée domecq. Mais on ne savait jamais s'ils allaient charger ou fuir, derroter ou humilier, aller de l'avant ou mettre le frein à main. Leur lidia résulta donc intéressante d'autant que les trois toreros se montrèrent décidés.
Miguel Angel Perera fit de son mieux mais sans réelle réussite.
Victor Hernandez qui remplaçait David de Miranda parvint à lier au cinquième des séries dominatrices sur les deux cornes. L'animal passa un temps infini à gratter le sable du Plumaçon mais lorsqu'il s'élançait il fallait être capable de canaliser sa charge, ce que sut parfaitement faire le Madrilène. Estocade entière et oreille.
De même Tristan Barroso parvint à tirer du tardo mais violent sixième de belles séries dominatrices. L'estocade tombée au second essai ne l'empêcha pas de couper une oreille. Le jeune Montois a montré pour l'occasion de belles qualités, il doit absolument progresser épée en main s'il ne veut pas voir s'évanouir les succès chèrement acquis avec cape et muleta.
mercredi 15 juillet 2026
Céret 2026 (2)
Céret de toros vu par Laurent Bernède - Dimanche
Un dimanche sous le signe du TORO, seule la météo a eu un poil plus de dulce pour les aficionados nombreux sur les tendidos !
A 11h, 4 novillos de "Isaias y Tulio Vazquez" pour Valentin Hoyos y Jésus
de la Calzada (qui étaient tous 2 sobresaliente lors de la matinée de
la veille)
Une devise que l'on ne voyait plus et qui pour les "anciens" a rappelé quelques vieux bons souvenirs ! Tous
negros, bouche close du début à la fin, attentifs à tout ce qui se
passait en piste ! Ils étaient là pour en découdre... et nous ont bien
fait plaisir ! Ce fut plus rugueux pour les novilleros devant les
affronter.
Mention
aux 2 premiers qui ont mis en appétit les amateurs que nous sommes du
1er tiers, répondant à grande distance à l'appel des piqueros avec des
galops superbes de détermination ! Les impacts furent violents
occasionnant quelques batacazos spectaculaires ! Certes ils
développèrent sous le châtiment plus violence que de réelle bravoure,
mais ne boudons pas notre plaisir ! Les 2 derniers furent plus discrets.
Jesus
de la Calzada fut mis à de nombreuses reprises en difficulté, désarmé,
bousculé plusieurs fois, certes ses opposants n'étaient pas des
enfants de coeur, surtout son 1er (sorti en 2nd) faisant preuve de
sentido... mais son expérience en piquée n'a pas semblé peser, et devant
le plus fade du lot il n'a pas su ou pu amener l'entrega qui manquait au toro.
Valentin
Hoyos a été sérieux toute la matinée, dans les mises en suerte, ses
débuts de faena par le bas (notamment à son 2nd), allant chercher la
corne contraire, mais son toreo appliqué transmet hélas peu, il sera
récompensé de sa bonne volonté par l'oreille du 2nd
Une
matinée entretenue, par la satisfaction de retrouver un vieux nom
d'élevage remis à la lumière, une ganaderia en reconstruction, qui
travaille et que l'on reverra avec grand plaisir et espoir !
Titi Agudo a reçu le prix pour la meilleure pique et le mayoral a été appelé à saluer !
(Sobresaliente: Marcos Adame)
A 18h
est sorti un lot de José Escolar Gil de toute beauté, irréprochable de
présentation, avec tous des comportements intéressants à divers
degrés ! des pitons à faire quelques cauchemars, dignes d'une arène de
1ere catégorie.
Le 2, 5 et 6 un ton au dessus, de la race, du poder et du moteur.
Tous
sont allés allègrement sous le châtiment avec une bravoure
variable, s'employant plus ou moins sous 20 piques. Le 2 et le 6 ayant
paru les plus intéressants à ce titre, sans être véritablement complets
pour justifier une vuelta, qui plébiscitée par certains fut refusée par
le président "Benoit Pince"
L'attribuer n'aurait pas
été non plus un triomphalisme excessif loin de là, mais rester modéré
est aussi une preuve de sérieux, de référence.
Le
débat restera ouvert durant toute la soirée, signe qu'il s'était
vraiment passé quelque chose d'important dans le ruedo cérétan.
Le
1er et 4ème lidiés par Antonio Ferrera (chef de lidia), sont
difficiles à juger tant le maestro y mit de la mauvaise volonté, le
4ème quasi inédit à la muleta, aura été massacré aux piques par un
Gabin aux ordres qui livra une prestation pitoyable.
Sifflets
et bronca pour Antonio qui va donner bien des inquiétudes aux Montois
qui le retrouveront prochainement devant la même devise !
A noter une excellente paire de Angel Otero au 1er Escolar.
Sanchez
Vara, a assumé la lidia comme il sait si bien le faire, a livré comme
la veille quelques paires de banderilles dans les cornes fort méritoires, soulevant l'ovation unanime. Une présence de tous les instants qui contribue à
être moins exigeant envers son toreo à la muleta, qui même s'il a été
honnête est resté en dessous de la qualité de ses deux opposants !
Maxime
Solera fut plus à son aise et dans le sitio face à l'excellent 6ème, très encasté, avec une très belle charge ! Le challenge était grand pour
lui, une pression qu'il a su gérer. Il donna notamment quelques naturelles de
valeur... l'épée entrée au 2nd essai le privera d'une oreille qui aurait
été méritée.
Le mayoral ainsi que le ganadero ont été appelés à saluer à juste titre à l'issue de la course.
Les aficionados présents ont vécu une belle tarde de Toros, une journée complète même !
Cuando hay Toros la vie de l'aficionado est belle...Merci l'ADAC.
Céret 2026 (1)
Céret de toros 2026 vu par Laurent Bernède - Samedi
Le cru cérétan 2026 laissera un beau souvenir dans nos
mémoires d'aficionados A los Toros, avec bien entendu quelques déceptions,
mais aussi de belles émotions, et satisfactions.
Malgré la chaleur assommante, les tendidos se sont remplis
avec bonheur pour l'ADAC, de très belles entrées pour les 2 novilladas
matinales (4 novillos par course) et un bon 3/4 d'aficion pour les corridas...
Les lignes du tercio de piques durant toute cette féria
avaient été supprimées, afin de permettre aux groupes équestres de mieux
s'exprimer, avec plus de liberté dans leurs déplacements (une
expérimentation autorisée par l'UVTF), un bilan sera fait de ce
test...
Une chose est sûre, elle n'aura pas empêché de voir trop de
puyas mal placées, bien souvent traseras, dans l'épaule et j'en passe...le vrai
problème est surtout là.
Samedi matin un unico espada pour Mario Vilau, jeune Catalan
qui avait marqué les esprits lors de l’édition précédente ! Certainement
la plus grosse déception du weekend. Les 2 novillos de Barcial, superbes de
trapío et piton, ne lui ont pas permis de s'exprimer, manque de race,
courts de charge... Présent efficacement pour les mises en suerte, de bons
débuts de faenas par le bas...en vain. Les 2 ont été réceptionnés a puerta
gayola.
Le 1er Partido De Resina, bien dans le type, est déficient
au niveau locomoteur et contraint le président Thomas Thuries à sortir le
mouchoir vert : hélas l'unique sobrero de Los Maños invalide ne pourra
être lidié. L'unique Partido lidié sera présenté 3 fois au piquero, mais sans réel poder, Mario bien centré en tira le maximum surtout sur la
corne gauche, mais ce sera un nouvel échec épée en main. Sans démériter, mais sans vraiment pouvoir convaincre, la
matinée se terminera dans une déception globale.
Chaud très chaud sur les tendidos à 18h, pour le
desafio Saltillo/ Dolores Aguirre ! Les 6 toros étaient magnifiquement
présentés, intégrité totale et respect à ceux qui acceptent de s'y coller
! le 4ème Dolores une estampe.
Les Saltillo furent sans poder au caballo, ne se sont
pas investis et sont restés fades, ne transmettant guère
d'émotion dans leur charge à la muleta !
Les deux Dolores sortis en 4ème et 5ème, mansos con casta
typiques de la casa, ont été exigeants, violents et ont donné des sueurs
froides à leurs lidiadors respectifs. Sanchez Vara et Damien Castaño n'ont pas
démérité et ont relevé le défi . Le Dolores sorti en 6ème est celui qui
aura le plus poussé sous la puya (par moments) et sera éteint totalement sans
faena en suivant.
Les trois toreros ont assumé avec sérieux les mises en
suerte au piquero, Vara a banderillé avec brio ses opposants, gagnant à
juste titre les faveurs du public.
Vara, excellent dans son rôle de chef de lidia fera una
vuelta au 4ème, et Castano au 5ème, Luis Gerpe est resté plus discret sur la
globalité de la course.
Malgré un bilan très mitigé, la course aura été entretenue
et sérieuse de bout en bout, maintenant l'attention des aficionados, car le
Toro de respect était dans le ruedo !
Laurent Bernède
mardi 30 juin 2026
Soria
Samedi 27 juin 2026 Soria
très beau temps
media entrada
Six toros de Peñajara, médiocres (7 piques, 1 chute) pour Antonio Ferrera (une oreille, une oreille), El Fandi (silence, salut) et Ismael Martin (silence, palmas).
Chaque année, Soria (une des villes les moins chaudes d'Espagne) célèbre la Saint Jean par une feria riche et originale en activités taurines et festives, avec, pour l'aficionado de passage un luxe supplémentaire : l'absence de touristes.
On peut compter sur le cartel des banderilleros pour satisfaire le grand public. Ce fut le cas ce jour malgré un lot de toros déficient et si le nombre d'oreilles coupées resta raisonnable on le doit à une présidence non démagogique qui n'accorda que celles qui étaient taurinement justifiées.
Les toros de Peñajara étaient fins de type et variés de robes, mais l'ensemble se montra faible et décasté, seul le quatrième, brave et noble (2 piques pour une grosse chute), releva le niveau bien qu'il soit allé nettement a menos au troisième tiers.
Antonio Ferrera fut le triomphateur de la tarde. Il mêla avec à propos le bon toreo templé et reposé et les passages empreints d'un baroquisme halluciné. Le tout de gros effet sur le public.
El Fandi est un bon capeador, varié et précis. Pour le reste on connait, depuis le temps qu'il nous les montre, ses limites. On notera l'exploit d'un descabello réalisé, un peu à la manière de Roberto Dominguez, un genou à terre.
Ismael Martin fut vaillant mais il est loin d'avoir l'abattage et les facilités de ses très chevronnés compagnons de cartel.
Les trois toreros partagèrent les tercios de banderilles à leur premier toro et Ferrera partagea celui du 4 avec son peon Angel Otero. On leur saura gré d'avoir été rapides et efficaces à défaut de brillants.
lundi 15 juin 2026
Le temple
Afin de lui donner une unité de lecture, je mets en ligne la totalité du texte paru en cinq épisodes durant ces derniers mois.
Voici une étude sur le temple. Bien sûr le sujet est un peu
rebattu, mais il est riche de nombreuses réflexions qui ne sont jamais
sans rapport avec la conception que l'on se fait de la tauromachie. À
travers les écrits de plusieurs auteurs taurins ainsi que les propos de
certains toreros, il s'agira de tenter de définir et d'approfondir ce
concept de temple en prenant en compte la diversité des approches.
Le nom temple et le verbe templar sont d'une utilisation assez récente
dans l'histoire de la tauromachie. Ils sont absent de toute la
littérature taurine antérieure au XXe siècle. Ni Pepe Hillo dans sa Tauromaquia (1796), ni Paquiro dans sa Tauromaquia completa (1836) ne les utilisent. Pas plus que Sanchez de Neira ne les mentionne dans son Diccionario tauromáquico
de 1879. À ce stade, je me dis que je pourrais peut-être piocher
quelque information du côté de l'intelligence artificielle. Et là, je
suis estomaqué. En moins de dix secondes l'IA que je consulte (gratuite,
donc la plus simple qui soit) me donne toutes les informations dont
elle dispose, parfaitement classées et explicitées, sur les premières
apparitions du mot temple dans le vocabulaire taurin. Léger vertige :
j'essaie de penser aux conséquences positives et négatives pour nous les
humains de la puissance de cette chose. Mais le lendemain à la question
posée un peu différemment, la machine me donne une réponse
sensiblement différente. Me voilà à la fois consterné et rassuré : la
machine n'est pas fiable; elle a, comme nous, sa vérité du moment.
En 1908, dans Teoría del toreo, Amos Salvador,
sans utiliser le mot temple, souligne la nécessité pour toréer
d'adapter la vitesse du leurre à celle de la charge du toro. Deux ans
plus tard, en 1910, Ricardo Torres "Bombita", dans Intimidas taurinas y el arte de torear, emploie pour la première fois semble-t-il le verbe templar dans le sens technique actuel.
"Yo, aficionado, me fijería más en el terreno que pisase el diestro,
en que éste citase con pierna contraria, templase con la muleta,
recogiera con los vuelos y sin moverse estuviera preparado para el otro
pase."
" Moi, en tant qu'aficionado, je prêterais davantage attention au
terrain que le torero occupe, au fait qu'il cite avec la jambe
contraire, qu'il temple avec la muleta, qu'il recueille la charge avec
les vuelos et sans bouger soit prêt pour la passe suivante."
Etonnante et admirable définition du toreo classique, toujours en
vigueur plus d'un siècle après ! Mais qui ne semble pas avoir été
partagée en 1910 puisque le maestro continue : "Pero al fin estos no son
mas que criterios míos, y conozco que no es fácil llevar mi convicción
al público."
'' Mais en fin de compte ce ne sont que mes propres critères, et je
reconnais qu'il n'est pas facile de faire partager mes convictions au
public."
Théoriser est une chose, mettre en pratique en est une autre. Or il se
trouve qu'en 1913 un certain Juan Belmonte est intronisé matador de
toros, il sera le premier à réussir à templer les toros de manière
fréquente, dès lors la notion de temple prendra de plus en plus
d'importance pour les toreros, le public et la critique. Gregorio Corrochano sera le premier à théoriser clairement le temple comme concept technique mais aussi esthétique. ¿Que es torear?
publié en 1953 pour la première fois est l'aboutissement d'une
réflexion entamée dès les années 10 sous l'influence de la tauromachie
de Juan Belmonte.
"Temple es un vocable preciso que pone de acuerdo sonidos, instintos y
movimientos. Se templan las cuerdas de una guitarra para buscar la
armonía; se temple el toreo, esto es, se busca la harmonía del
movimiento del toro que acomete y del movimiento del torero que torea;
se temple el instinto con el instinto; para torear hace falta temple.
[...] Templado no es igual a lento, aunque alguna vez, para templar a un
toro muy lento, se le haya toreado con lentitud. El temple depende del
toro. [...] Si se lleva el instrumento del toreo a más velocidad del
temple del toro, éste puede llegar a perder o variar el objeto de su
codicia, modificar la acometida, destorearse si iba toreado, y hasta
rematar en el bulto. Lo menos que puede acontecer es que la suerte se
malogre, no se remate y, por lo tanto, no se ligue el toreo. Si se torea
con lentitud, si se lleva el instrumento de toreo a menos velocidad del
temple del toro, éste derrota en el trapo donde le alcance, y allí
termine la suerte, que no es donde se debe terminar, sino antes. [...]
Ni con más rapidez, ni con mas lentitud : con temple. Que una vez podrá
parecer rápido, si es rápido y fuerte el toro en acometer, y otra vez
parecerá lento, muy lento, si el toro tiene poca codicia, poca fuerza y
pocas ganas de pelea. Esto es el temple en el toreo. Hay una palabra en
el campo andaluz, tan expresiva, acompasada y musical, que ajusta el
toreo y el temple en una misma definición : torear al son del toro. Torear a son, a compás, llevar el son con ritmo musical; eso es temple y eso es torear."
"Temple est un mot précis qui met en accord sonorités, instincts et
mouvements. On accorde [se templa] les cordes d'une guitare pour
chercher l'harmonie; on accorde [se templa] le toreo, autrement dit, on
recherche l'harmonie entre le mouvement du toro qui charge et le
mouvement du torero qui torée; on harmonise deux instincts; pour toréer
le temple est nécessaire. [...] Templé n'est pas synonyme de lent, bien
que parfois, pour templer un toro très lent on l'aura toréé avec
lenteur. Le temple dépend du toro. [...] Si l'on déplace le leurre plus
vite que le rythme du toro, celui-ci peut en arriver à perdre ou changer
l'objet de sa convoitise, à modifier la charge, à ne plus être toréé
s'il l'était, et jusqu'à attraper le corps. Le moins qu'il peut arriver
est que la passe se rompe, ne se termine pas et, par conséquent, le
toreo ne soit pas lié. Si l'on torée avec lenteur, si l'on déplace le
leurre moins vite que le rythme du toro, celui-ci derrote sur le leurre,
l'atteint, et ainsi se termine la passe avant sa conclusion normale.
[...] Ni trop rapide, ni trop lent : avec temple. Parfois cela pourra
paraître rapide, si le toro est rapide et fort dans sa charge, une autre
fois cela paraîtra lent, très lent, si le toro possède peu d'envie, peu
de force, peu de désir de combattre. C'est cela le temple dans le
toreo. Il y a un mot dans la campagne andalouse, si expressif, cadencé
et musical qui ajuste le toreo et le temple en une même définition :
toréer ''al son'' du toro. Toréer au son, en mesure [a compas], porter
le son avec un rythme musical; c'est cela le temple et c'est cela
toréer."
Ce qui renforce l'intérêt de cette définition devenue classique
c'est que Corrochano ne se contente pas de l'aspect purement matériel,
physique de l'action de templar mais qu'il parle aussi d'instinct,
d'harmonie, de rythme musical, de torear al son, al compas. Il ouvre
ainsi de vastes horizons au toreo, qui vont bien au delà de l'aspect
métronomique à quoi pourrait se réduire une définition trop mathématique
du temple.
On peut penser qu'il est par définition impossible de rendre compte
par un instantané d'une notion qui concerne le temps, la durée.
Mais, comme tout art, la photographie, possède ses mystères.
Le concept de temple soulève plusieurs questions. Templer, est-ce, comme le défend Corrochano, s'adapter parfaitement au rythme du toro, que celui-ci soit rapide ou
lent ? Ou bien est-ce réussir à ralentir la vitesse de charge du toro ?
Ou peut-être pouvoir simplement donner l'impression que l'on ralentit
cette charge ? Sans oublier le cas particulier et inverse où le torero
va quasiment accélérer la charge du toro en obligeant un animal rétif ou
statique à charger le leurre et à y prendre goût.
Templer c'est toréer au même rythme que le toro
Pour Cossío comme pour Corrochano, templer c'est s'adapter parfaitement à la vitesse du toro.
"El temple había sido condición de todos los buenos toreros, y se ha
considerado como introductor de ella a Belmonte. El aficionado suele
confundir el temple con la lentitud y es preciso aclarar este término.
Templar no es sino adecuar la marcha y velocidad de la muleta a la
embestida del toro. Creo que desde que se inventara el toreo no se ha
podido torear bien de otra manera, y me parece temerario sostener que
hasta Belmonte nadie había toreado bien. [...] Con mucha gracia e
ingenio, el propio diestro, a alguien que le habló del temple como
lentitud en el correr la mano, hubo de decirle : ''Es possible que fuera
así; pero yo creo que se empezó a hablar del temple el año de la
glosopeda.'' La humorada encerraba una grave lección."
''Le temple avait été la qualité de tous les bons toreros, et on a
considéré Belmonte comme en étant l'introducteur. L'aficionado a
l'habitude de confondre le temple avec la lenteur, il est donc
nécessaire d'éclaircir ce terme. Templer n'est rien d'autre qu'adapter
la marche et la vitesse de la muleta à la charge du toro. Je crois que
depuis que l'on a inventé le toreo il n'a pas été possible de bien
toréer d'une autre manière et il me paraît téméraire de soutenir que
jusqu'à Belmonte personne n'avait bien toréé. [...] Avec beaucoup
d'humour et d'esprit, le propre diestro, à quelqu'un qui lui parlait de
temple en tant que lenteur dans la manière de courir la main, dut lui
dire : "Il est possible que cela ait été ainsi, mais moi je crois que
l'on a commencé à parler de temple l'année de la fièvre aphteuse."
On notera l'hommage rendu par Cossío aux grands toreros de l'ère
pré-belmontine en soulignant que le sens du temple, que l'on n'a
conceptualisé qu'à partir de Juan Belmonte, était nécessairement une
qualité que possédaient les meilleurs toreros à toutes les époques de la
tauromachie. On notera aussi l'ironie du Trianero; une manière de dire :
non je ne pense pas avoir ralenti la vitesse de charge de mes
adversaires, mais si ça vous fait plaisir de le croire ...
En parfaite adéquation avec ses positions toristes, Jean Pierre Darracq "El Tio Pepe"
ne pense pas non plus que l'on puisse ralentir la charge du toro.
Dominer le toro oui, mais le dresser comme on le ferait d'un animal
domestique, non !
''Public d'ailleurs circonvenu par une fausse conception du temple,
associé à l'idée de lenteur alors que sa signification correcte est
celle de l'ajustement de la cadence du leurre à la vitesse d'attaque de
l'animal. Mais c'est le toro qui décide, si j'ose dire, non l'homme.
Quand l'embestida est elle-même templada, la passe le sera également,
pourvu que l'exécutant soit un garçon doué. Au contraire, chaque fois
qu'un torero prétend imposer un rythme à la charge du toro il se fait
désarmer : capes déchirées, arrachées ; muletas envolées ; piètre
résultat !" (Genèse de la corrida moderne)
Un qui lui non plus ne croit pas le moins du monde à la possibilité de ralentir la charge du toro c'est Paco Camino. Dans ses propos recueillis par François Zumbiehl (Le discours de la corrida) il ne mâche pas ses mots.
''À mon avis, toutes les belles théories sur le temple sont une
fumisterie. [...] Je voudrais bien savoir comment on peut templer un
taureau ou une vache qui surgissent à toute allure ; ils arracheraient
la cape. Il ne s'agit pas d'autre chose que de savoir s'adapter à la
charge de la bête ; il est impossible de créer ou d'imposer le ralenti.
Évidemment, si on a affaire à une mule qui fait deux mètres en une
demi-minute, la passe va durer le même temps.''
Et pourtant, je garde précieusement en mémoire les chicuelinas qu'il
donna à Las Ventas en 1977 à un toro de Baltasar Iban. Par la vertu de
la grâce et du temple, il transmuta ce jour-là cette passe qui peut être
si vulgaire en or pur. Parfaite adaptation au rythme du toro ?
ralentissement de sa charge ? ou simple impression de la ralentir ?
Ralentir
Si le mot templar signifie en espagnol accorder, harmoniser (templar
una guitarra), il signifie avant tout modérer, adoucir, tempérer. Il
faut donc bien convenir qu'il y a dans cette notion de temple en
tauromachie une idée qui va plus loin que celle de s'accorder et qui est
de transformer la charge du toro de façon à la rendre moins brusque,
moins rapide.
Ainsi le dit Auguste Laffront "Paco Tolosa" dans La corrida, tragédie et art plastique :
'' "Templar",
c'était, à l'origine, déplacer l'étoffe dans une cadence adaptée à la
vitesse du taureau et maintenir le leurre, cape ou muleta, à une
distance toujours égale du début à la fin de la manœuvre. Depuis
Belmonte, "templar" marque une idée de lenteur et signifie modérer,
freiner, ralentir la course de la bête, l'obliger à régler son allure
sur les mouvements du leurre, de façon que celui-ci puisse être mû avec
le maximum de lenteur et de suavité possibles."
De même qu'André Viard dans Comprendre la corrida, un matador explique :
''
Cette faculté à épouser le rythme du toro puis, à l'intérieur de
l'équilibre obtenu, à régler la vitesse de sa charge en la ralentissant a
pour nom le temple (du latin temperare,tempérer).
"S'il
parvient à templar sa charge, le torero va transformer l'élan brusque,
rectiligne et impulsif du toro en une embestida mesurée, courbe et
prolongée."
Pour François Coupry (Torero d'or)
c'est la relation quasiment magique qui s'établit entre torero et toro
qui ouvre la voie du temple comme ralentissement de la charge. Une forme
d'hypnose voire de tendresse.
"Cette
magie est commune à tout temple de tout torero - à partir d'un certain
moment si le temple se déroule précis, si la muleta demeure toujours à
la même exacte distance des cornes du taureau, elle imposera son rythme,
sans subir celui du taureau. [...]
"Là,
dans ce sens suprême du temple, il s'agit, avec un taureau complètement
hypnotisé, avec un taureau en parfait accord avec le torero, de
freiner, adoucir, murmurer sa charge. Là, vraiment pour le spectateur se
vivra la plus totale affection, entre un taureau et un torero. La
douceur. Cette tendresse. Plus question alors - par cet extraordinaire
retournement - pour le taureau de vouloir tuer ; mais, au contraire, de
ne plus vouloir attraper la muleta, de ralentir, lui, quand elle
ralentit, elle ! Alors, oui, vient l'impossible. La tendresse entre un
homme et un taureau."
Discours de même teneur chez Pepe Luis Vazquez (F. Zumbiehl, Des taureaux dans la tête),
le grand artiste sévillan de l'après-guerre civile, pour lequel la
relation qui se noue entre l'homme et l'animal permet au temple
d'advenir :
"
Au début, c'est le taureau qui indique à l'homme la vitesse adéquate.
Mais peu à peu ce dernier, s'il est bon, parvient à ralentir cette
vitesse et à l'accorder avec lui-même. Là est toute l'intelligence, la
science, et l'histoire de la tauromachie.
"
Le temple est une question d'intuition. Cela vient moins de la tête que
du cœur, du sentiment. On est d'abord sur ses gardes, un peu crispé, et
on essaie de mettre le taureau à la bonne cadence. Quand on y est
arrivé, on se relâche, et la bête est tellement en harmonie avec
l'homme, qu'il semble que celui-ci lui inculque son propre relâchement.
Elle prend un autre rythme et épouse le temple. C'est une chose
voluptueuse. C'est comme si on était avec une personne anxieuse et
agressive, et qu'on lui montrait ou lui disait quelque chose qui
l'apaise."
S'il
y a dans le temple de la magie, de la volupté, de l'envoûtement, on
peut se demander si le ralentissement du toro est bien réel ou s'il ne
s'agit que d'une impression - ce fameux temps suspendu -, l'envoûtement
opérant aussi sur le public. Ce qui est certain c'est que ces moments
sont rares et fragiles voire miraculeux, comme nous le dit si bien Pedro Cordoba (La corrida) :
''Le
temple consiste à synchroniser le déplacement de la muleta et la charge
du taureau, de telle sorte que la violence de l'animal soit comme
absorbée par le leurre, envoûtée par sa lenteur. Il faut pour cela
trouver la ''bonne distance'', être mû par les mêmes rythmes. On a alors
l'impression d'un temps suspendu, d'une euphorie qui se poursuit
jusqu'à l'insoutenable, d'un prolongement miraculeux de l'éphémère, d'un
luxe pensif. De tels moment de grâce sont, comme tout miracle,
extrêmement rares : on peut assister à des dizaines de corridas et en
rester au pressentiment de ce qui aurait pu être et n'a pas été.''
Technique du temple
Si le temple est affaire d'esprit voire de sortilège, il requiert
aussi pour advenir l'utilisation par le torero de stratégies, de
technique.
Cossío
note que la plus grande longueur des passes données par Juan Belmonte a
contribué à répandre dans le public cette impression de lenteur :
''El
leve espejismo del público que tal pensaba consistía en que hasta
Belmonte nunca se había dado el pase tan largo como él logró darlo, y el
ver el toro embebida en el engaño mas tiempo se confundía con la
velocidad con que se verificaba el lance, pues, efectivamente, duraba
más tiempo que en el sistema habitual hasta entonces, pero por no ser
más lento, sino por ser más largo.''
''La
légère illusion répandue dans le public reposait sur le fait que
jusqu'à Belmonte personne n'avait donné de passe aussi longue que lui,
et voir le toro absorbé dans le leurre aussi longtemps était confondu
avec la vitesse à laquelle se déroulait la passe, car, effectivement,
elle durait plus longtemps que dans la manière de toréer habituelle
jusqu'alors, mais non pour être plus lente sinon pour être plus
longue.''
Mais le stratagème le plus répandu consiste à faire baisser la tête du toro lorsqu'il charge. Ainsi nous l'explique Claude Popelin dans Le taureau et son combat :
''Le
torero, doué de temple, donne l'impression littérale de ralentir, à sa
volonté, l'impétuosité du taureau. A cette fin, il use parfois d'un
stratagème : baisser la main qui tient l'étoffe au moment où l'animal
engage la tête dans celle-ci. Le taureau, par le seul fait de la
position qu'il prend pour suivre le leurre, le mufle au ras du sol,
freine naturellement sa charge. C'est un résultat difficile à atteindre
avec les bêtes qui tiennent la tête haute et refusent de la baisser.
Aussi sont-elles toujours pour l'homme des adversaires difficiles.''
Stratagème que détaille François Coupry,
conjuguant le fait de maintenir la tête baissée du toro le plus
longtemps possible tout en déviant sa charge en toréant sur une ligne
incurvée, ce qui permet d'unir les notions complémentaires de temple et
de mando, expression maximale de la domination du torero sur le toro.
"Templer,
c'est étirer au maximum le moment de la charge où le taureau garde la
tête baissée. [...] à chaque millimètre le taureau demande : je peux
frapper ? à chaque millimètre le torero répond : plus tard ; à chaque
millimètre le taureau répond : je vais frapper, maintenant ; à chaque
millimètre le torero demande : attends encore un millimètre. Mandar
signifie aussi conduire. Et le torero a conduit le taureau, d'abord dans
l'espace en le déviant de sa route ordinaire ; ensuite dans le temps,
en retardant le coup de corne tueur, en le reconduisant à chaque dixième
de seconde ; enfin, de nouveau dans l'espace, il le retournera."
Ce que Gregorio Corrochano résume en une phrase :
''En conservar las distancias está, precisamente, el secreto del temple."
Et Domingo Ortega de manière plus imagée:
"Cuando se templa, el toro parece ir cosido a la muleta."
C'est
exactement l'impression que j'eus lors de la fabuleuse faena madrilène
de Luis de Pauloba en 1995. Et à ce moment-là nous étions 24 000 âmes à
le vivre comme un moment d'éternité.
Conclure ?
Le moment est venu de conclure. Nous avons soulevé les grandes
questions que pose le temple : est-il accord avec la charge du toro ou
bien ralentissement (ou impression de ralentissement) de celle-ci ? Qui
décide ? qui impose son rythme : le toro ou le torero ? Nous avons, pour
tenter d'y répondre cherché l'aide d'écrivains taurins, de revisteros,
de toreros. À chacun de se forger une opinion en fonction de ses
observations, de sa conception de l'art taurin.
Jean Marie Magnan, dans son ouvrage Corrida-spectacle, corrida-passion réussit avec finesse à rendre parfaitement cohérents les divers points de vue sur le temple :
''Cape
et muleta deviennent l'unique horizon du taureau et qui ne quittent pas
son regard. Comment le fauve pourrait-il se dérober à ce qui se déplace
avec lui ou selon lui, que sa course ne rapproche et encore moins ne
rattrape ? Déjà, il ne sait plus très bien si cela épouse son avance ou
si c'est lui qui s'y soumet et adopte l'allure que cela lui impose. Et
il semble, tandis que diminue son élan, que l'étoffe décide en
souveraine et qu'il ne reprendra plus l'avantage. Une sorte de métronome
renseigne les artistes les plus profonds sur les diverses vélocités de
leurs adversaires et leur permet d'arrêter la meilleure cadence, de
faire sourdre la grande musique de leur art.''
Mais quelles sont les qualités nécessaires au torero pour accéder à
ce temple si précieux ? La maîtrise du corps est toujours liée à celle
de l'esprit. Ainsi pour Richard Milian :
''Il
faut avoir la capacité à maîtriser son corps, à apaiser son esprit, à
se mettre dans un conditionnement de paix intérieure totale. [...] On
peut oser faire un parallèle avec les arts martiaux qui nécessitent une
puissante harmonie intérieure. [...] Lorsque le torero a en lui cette
force intérieure, c'est un tel pouvoir qui fait que la cape et la muleta
sont alors le prolongement naturel de son corps. Le taureau le ressent,
il s'investit, il partage. La faculté de trouver le rythme, la
distance, la hauteur...de caresser l'air, est liée à cette harmonie; ce
contrôle de soi permet alors de toujours garder la même distance,
régulière, dans ce rythme imposé de plus en plus lent, dans la douceur
et dans le calme.
Alors le taureau se donne et le combat devient un art.''
La Suerte 20 juillet 2012 (sorteo corrida de Mont-de-Marsan)
Si la capacité à templer exige aussi des qualités physiques (souplesse
des articulations) ainsi que la faculté de comprendre le comportement
du toro, cette force intérieure dont parle Richard Milian, qui permet au
torero de se consacrer totalement à la maîtrise de la charge du toro
paraît essentielle. On a trop souvent attribué le sens du temple à on ne
sait quel don venu d'on ne sait où au détriment de cette force d'âme,
qui est confiance en soi et que l'on pourrait appeler plus
prosaïquement courage.
Il reste maintenant à transformer cette force en enchantement :
"Pas
plus que la poésie, la tauromachie n'est capable de suspendre le vol du
temps, mais elle peut du moins conférer à l'éphémère une apparence
d'éternité, et donner une consistance aux formes qui s'envolent, de
sorte qu'elles deviennent des formes qui pèsent. Alors les élans de
l'étoffe, pure temporalité et cadence, donnent le sentiment de se fixer
dans une sculpture dynamique, ciselée par le temple.
"Il
sera permis à l'artiste d'accepter plus sereinement que s'efface ce
qu'il a dessiné sur le sable. Le temps en obscurcira l'image dans les
mémoires, mais quelques amateurs garderont pour longtemps encore ce
rythme profond du temple, cette ''musique silencieuse du toreo''
dont a parlé si bien Bergamín, et qui reste en nous comme le sillage
d'un bonheur, quand il ne reste plus rien."
François Zumbiehl Des taureaux dans la tête
Outre les livres cités dans le texte, on pourra lire dans la revue Toros les très intéressants articles suivants :
Pierre Mialane - Alain Montcouquiol, Le temple dans le toreo, n°927-928-929 mars avril 1972.
Marc Delon, A confesse du temple, n°1650 avril 2001.
Pierre Dupuy, Le temple de la discorde, n°1723 mars 2004.
Les toreros photographiés : Juan Belmonte, Enrique Ponce, Fortes, Antonio Fuentes, Morante de la Puebla, Pepe Luis Vazquez, Clemente, Luis de Pauloba, Alberto Lamelas, Curro Romero.
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