dimanche 20 septembre 2020

Nîmes















Vendredi 18 septembre    Nîmes    arènes romaines
beau temps
entrée limitée en raison de la crise du coronavirus

Cinq toros de Victoriano del Rio et un de Toros de Cortes (3ème), très bien présentés et bons (12 piques, tous ovationnés à leur entrée en piste et à l'arrastre, vuelta au 3 Descreído) pour Enrique Ponce (une oreille, deux oreilles), Curro Díaz (salut, vuelta) et Emilio de Justo (une oreille, salut).

Il faut avant tout féliciter la ville de Nîmes pour avoir monté une feria importante en dépit des restrictions imposées par les autorités et de la peur instillé jour après jour auprès de la population.
En toute logique devant la rareté des opportunités de faire combattre son bétail, Victoriano del Rio avait visiblement envoyé sur le sable de l'amphithéâtre romain le meilleur de son élevage. Il ne s'est pas trompé. Six toros d'une présentation magnifique dont le déboulé en piste déclencha chaque fois l'ovation du public en raison de la perfection des formes et du sérieux de chaque toro. Et tous étaient également pourvus des qualités morales que l'on attend d'un toro de combat : bravoure qui s'exprima à plusieurs reprises par de longues poussées au cheval et noblesse. Et si les premier, second et quatrième avaient possédé un peu plus de poder, le qualificatif d'exceptionnel n'eût pas été galvaudé pour qualifier le lot.
Après trente années d'alternative passées au plus haut niveau, Enrique Ponce possède encore et toujours une soif de triomphe et une qualité de toreo qui continuent à subjuguer les publics ... et les toros. Douceur et temple alliés à une précision d'horloger et à un mando parfait, élégance jamais démentie : les arguments du maître valencien lui ont permis de marquer une nouvelle fois de son empreinte les arènes de Nîmes. De ses faenas, parfaitement construites et de répertoire large, on retiendra les doblones initiaux, les droitières qui soumettent la charge, l'harmonie des changements de main et le point d'orgue des naturelles citées d'un  mouvement du revers de la pointe de la muleta.
La tâche n'en était que plus ardue pour ses compagnons de cartels. Curro Díaz réalisa toutefois au cinquième un début de faena par trincherazos et pases de la firma de toute beauté. Il tua chaque fois en plusieurs épisodes.
Emilio de Justo commença la course de mauvaise manière en se faisant vilainement prendre par le second lors d'un quite. On peut mettre ensuite à son débit un mauvais geste. Après que son premier adversaire, l'excellent Descreído, eut pris une magnifique première pique ovationnée et alors que le toro était parfaitement placé au centre de la piste pour un second assaut que le public savourait d'avance, il le rapprocha du cheval pour une rencontre devenue de ce fait ordinaire. Manque de respect blâmable pour le toro et pour le public. Pour le reste, face à deux toros encastés, il se montra vaillant et sincère, mais pas toujours efficace épée en main.
Ainsi ai-je vu ma première corrida de la temporada.

  

jeudi 17 septembre 2020

Miettes

 La crise du coronavirus a réduit les activités sociales et culturelles à si peu de choses que l'aficionado a los toros a dû se résoudre à picorer quelques miettes ici ou là. Pour votre serviteur, à ce jour, quatre spectacles dont deux vus à la télé.

 

Dimanche 19 juillet   Avila   corrida vue sur CMM (Castilla La Mancha Media)

 Les toros d'Adolfo Martin laissent une très bonne impression et permettent aux trois matadors (Octavio Chacon, Morenito de Aranda, Gomez del Pilar) de montrer leur valeur, en particulier del Pilar en net progrès, m'a-t-il semblé. Plusieurs des Adolfo lidiés ce jour étaient prévus pour Mont-de-Marsan, ce qui me donne l'occasion de déplorer la pusillanimité (en langage taurin macho : le manque de cojones) des responsables montois, incapables d'organiser le moindre spectacle taurin au Plumaçon cette année.


Dimanche 30 août   Añover de Tajo   corrida vue sur CMM

Les toros portugais de Murteira Grave constituent une excellente surprise. Puissants, nerveux, mobiles, ils se partagent entre trois mansos difficiles et trois braves offrant de belles possibilités. Sergio Serrano est étonnamment calme malgré son peu de pratique. Juan Leal passe largement à côté du sujet. Il accumule les erreurs : faena interminable au 2,  puis il ne fait pas assez piquer le 5, un dur à cuire. Ce garçon est-il bien conseillé ? José Garrido torée remarquablement de cape et triomphe avec le bon sixième.


Mardi 1 septembre   Vieux-Boucau   course landaise mixte

A partir de la mi-juillet les arènes de Vieux-Boucau ont donné deux fois par semaine, comme chaque été, leurs traditionnelles courses mixtes destinées aux touristes. Course landaise en première partie, jeux taurins pour amateurs ensuite. L'enthousiasme du public tout au long du spectacle faisait plaisir à voir. Ce jour, devant les vaches de Dargelos (choisies parmi les plus faciles, comme il se doit pour ce genre de course), la cuadrilla Lilian Garanx, composée de vieilles gloires et de jeunes promesses, donna le meilleur d'elle-même. 


Dimanche 13 septembre   Captieux   fiesta campera

La Coordination des Associations Taurines de la Gironde avait organisé cette fiesta campera afin de ne pas laisser la Gironde, pointe septentrionale de la géographie taurine, sans toro après l'annulation au printemps de la novillada de Captieux et de la corrida de La Brède. Une situation exceptionnelle qui valait bien un soutien malgré le peu d'intérêt que présente à mes yeux ce type de spectacle taurin.

Le premier novillo buvait le leurre et Julien Lescarret, silhouette inchangée, buvait du petit lait en le toréant ... jusqu'à l'estocade qui fut malheureuse.

Clemente m'avait séduit il y a quelques années de cela alors qu'il débutait en novillada piquée dans ces mêmes arènes. Il est aujourd'hui matador de toros et, face à un novillo pastueño à l'extrême, il a pu montrer toutes ses qualités : un toreo con arte et temple basé sur un répertoire varié. A lui de ne pas laisser échapper les opportunités - quelles qu'elles soient - qui, on l'espère, ne manqueront pas de se présenter.

Clément Hargous, novillero débutant, fit preuve d'autorité avec la main droite et laissa la meilleure estocade de la matinée.

Les qualités de noblesse des novillos de Jean François Majesté ''La Espera" (origine domecq) étaient tout à fait adaptées au spectacle de ce jour, mais attention, sans le soutien d'un poder plus important ce genre de bétail, on ne le sait que trop, génère bien souvent l'ennui.

Puisque cette journée était placée sous le signe de l'aficion girondine et des toreros girondins, je voudrais évoquer le meilleur d'entre eux. José Cubero ''Yiyo'' aurait eu 56 ans cette année et le maestro prestigieux qu'il serait devenu aurait pu honorer de sa présence cette journée si le 30 août 1985, à Colmenar Viejo, Burlero de Marcos Nuñez n'en avait décidé autrement. Grandeur et tragédie de la tauromachie. A quelques encablures de l'ancienne ganaderia d'Angel Ruiz où il donna ses premières passes, l'esprit du Yiyo dominait cette journée.

 

dimanche 30 août 2020

A défaut de toros ...

... on a voyagé au pays des vaches.

La Hollande d'abord où la densité humaine est la plus élevée d'Europe ... mais où la densité bovine doit aussi battre tous les records.



Grâce à l'eau qui tombe du ciel et à celle qui, en tous lieux, partage les terres, les pâturages y sont toujours gras et verts, et ce pays bas fait figure de véritable paradis pour la gent bovine.

Quoique, à y regarder de plus près, lorsque l'on voit les vaches Holstein traîner leur pis surdimensionné par la sélection génétique et tendu par les dizaines de litres de lait qu'il peut contenir on se dit que le sort des vaches braves espagnoles sur leurs terres sèches et austères, est bien préférable.

 

A Delft, l'ancienne Halle des bouchers :






Dans le Cantal - autre lieu de pérégrination estivale - on se plaît aussi à rendre hommage à la race bovine. Ici la fontaine de Montgreleix met en valeur la belle tête des vaches Salers : 













 

La race Salers originaire du Cantal est d'un trapío sans pareil : robe acajou, poil long, cornes en lyre, tamaño imposant, le tout donnant une impression de puissance et de sauvagerie.











Peut-être ont-elles une origine commune avec les fameux toros Jijon, eux aussi de couleur rouge, sélectionnés au XVIIè siècle par Juan Sanchez Jijon parmi les troupeaux sauvages de La Mancha et des monts de Tolède.

C'est bien sûr avec leur lait que l'on fabrique le célèbre fromage du même nom. Il faut savoir que les vaches Salers ne se laissent traire qu'en présence de leur veau. Un signe de sauvagerie que contredit leur comportement considéré par ailleurs comme très pacifique. Dommage !

lundi 17 août 2020

Relativiser

 Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Ils permettent surtout, et cela à tout âge, de relativiser ce que nous vivons dans notre petit univers et de constater à quel point la parole de Pascal est aujourd'hui encore pertinente en dépit de l'accélération récente de la mondialisation : "Vérité en deçà de Pyrénées, erreur au delà".


Cette photo a été prise le 23 juillet dernier dans le marché couvert de Rotterdam. Aux Pays-Bas, à l'exception des transports publics où son port est obligatoire, personne ne se risque à porter un masque, ni dans les rues, ni à l'intérieur des espaces publics, comme on peut le voir sur la photo. Et pourtant, ce sage pays au sens civique affirmé n'est pas constitué de citoyens irresponsables. Mais les citoyens hollandais, malgré le tribut qu'ils ont payé comme les autres au covid 19 ce printemps dernier, ne sont visiblement pas victimes de la paranoïa qui atteint nombre de pays européens. Sans doute une forme de confiance en soi et de lucidité. 

On nous abreuve en effet en permanence de chiffres de contamination qui remontent. A vrai dire on est étonné qu'ils ne soient pas plus importants compte tenu d'une part du brassage des populations européennes depuis la fin du confinement et le début des vacances d'été, d'autre part du nombre considérable de tests réalisés quotidiennement depuis que ceux-ci sont disponibles. Ce que l'on oublie en revanche de préciser, c'est que le nombre de cas graves, d'hospitalisations, de personnes en réanimation, de morts sont en baisse continuelle et ont atteint un niveau très faible. Faits qui, s'ils devaient se confirmer dans les jours  prochains, montreraient que le coronavirus est en train de devenir un tigre de papier !

     - données officielles françaises

     - statistiques du journal Le Monde


Ce préambule pour essayer de comprendre la situation taurine en cette fin du mois d'août. On aurait pu penser que la fin du confinement ait conduit à un retour progressif de l'organisation  de novilladas et de corridas dans les principales arènes de France et d'Espagne. Il se serait agi de montrer son aficion, son attachement à la cause taurine, et, ce n'est pas le moindre des arguments, de permettre aux ganaderos de faire lidier leurs toros, aux toreros d'exercer leur profession à un moment où un gouvernement espagnol gangrené par la mouvance antitaurine dénie aux subalternes tous droits sociaux.

Au lieu de cela, dans le Sud Ouest, région pourtant largement épargnée par le virus, le néant total. Un déballonage sans vergogne ! C'est un peu mieux dans le Sud Est, avec quelques réussites exemplaires et quelques projets sérieux, mais en Espagne silence de mort dans toutes les grandes arènes. Et, au moment où un mouvement se dessinait en faveur d'une lente reprise, un coup de poignard dans le dos des aficionados a été porté par ceux qui dans leurs discours démagogiques disaient soutenir la tauromachie. A savoir la coalition au pouvoir en Andalousie (PP + Vox) qui vient d'imposer un mètre et demi de séparation dans les arènes mettant ainsi fin à toute possibilité d'organiser un spectacle dans les provinces andalouses.

Pendant ce temps le Puy du Fou réussit à mettre 12 000 spectateurs dans ses "arènes" pour des pitreries pour touristes. Vérité en deçà des Pyrénées ...

jeudi 13 août 2020

Roquefort, la saga des Isaías y Tulio Vázquez

 

Pas de novillada cet été à Roquefort, tout comme dans les autres plazas du Sud Ouest. Un vide abyssal qui ne laisse pas d'inquiéter sur l'état de prostration de l'aficion de la région. En organisant une course landaise le samedi 8 août (ganaderia Armagnacaise, cuadrilla Gaëtan Labaste), le Comité des Fêtes a néanmoins permis que le sable de la Monumental des Pins vibre au galop de bêtes à cornes en cette triste année 2020.


Dans les années 50, les organisateurs roquefortois créèrent l'évènement en présentant en France le fer réputé des frères Isaias y Tulio VAZQUEZ. C'est le samedi 15 août 1953 qu'eut lieu cette présentation avec un lot au trapío magnifique. Elle attira de nombreux aficionados de toute la région ainsi que du Sud Est, sevrés du combat de véritables toros de lidia. Il faut rappeler qu'à cette époque, les toros qui sortaient en corrida n'étaient trop souvent que des novillotes. Ainsi les toros de La Corte toréés à Nîmes le 27 septembre de cette même année donnèrent un poids moyen en canal de 226 kg (soit 377 kg en vif). Les novillos de Tulio Vazquez de Roquefort pesèrent quant à eux 275 kg (459 kg en vif). Cherchez l'erreur ! Cette novillada ainsi que les trois autres du même fer lidiées en 1956, 1957 et 1958 contribuèrent à la renommée toriste de la plaza de Roquefort-des-Landes, renommée qui s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui. Les quatre novilladas ont laissé des traces profondes dans la mémoire locale à tel point que, durant mon enfance et mon adolescence, l'évocation du combat des "terribles Tulio Vazquez" revenait sans cesse dans les récits des aficionados du cru. La réalité se transformait peu à peu en légende. Ainsi se crée l'aficion. 

 

 1953


 Le premier novillo donne le ton et marque les esprits : à sa sortie, il démonte la porte et pénètre dans le callejon, créant ainsi une panique totale. Tous seront magnifiquement présentés, puissants, durs. Ils prendront 24 piques pour une chute. Le plus brave sera le troisième qui va a mas en 5 piques puis passe bien au troisième tiers avec vigueur et rapidité mais en donnant de très forts coups de tête. Les second et cinquième seront mansos.

Les nombreuses piques prises et l'allant des bichos permirent aux trois novilleros d'intervenir lors des quite avec brio et variété. Ce fut pour les toreros le seul moment où ils surent se montrer à leur avantage car leur faible bagage et leur manque de confiance ne leur permirent pas de briller au troisième tiers, ni lors de la faena, ni pour la mise à mort.

Le Mexicain Alfredo LEAL (silence, vuelta) remplaçait Miguel Ortas, porté pâle. Manolo SEVILLA (silence, vuelta) est brillant avec cape et banderilles mais complètement dépassé par la suite. Le Basque Manuel CHACARTE a du mal à maitriser ses adversaires mais il plait au public par sa vaillance (vuelta, ovation).


1956

 

Trois années plus tard, le 12 août 1956, les novillos d'Isaias y Tulio Vazquez foulent à nouveau le sable de l'ovale roquefortois. La course est encore supérieure à celle de 1953. Les six Tulio vont prendre 36 piques pour une chute. "Les tigres cornus des frères Vazquez ont combattu en vraies fieras. De ce fait cette novillada très 1900 a été vivante, animée et surtout émouvante de bout en bout : les aficionados recherchant la lutte âpre, dure, sont sortis ravis de cette petite arène placée sous le signe du taureau", écrira Raymond Massoutier dans Toros. Pour Refilon de la dépêche du Midi, "Les frères Vazquez avaient envoyé un lot de toros comme on en voit rarement dans les grandes corridas. Tous furent braves et nerveux, de pattes solides et puissants, mettant en évidence leur caste extraordinaire dans leurs nombreux contacts avec la cavalerie."

De leur côté, les hommes s'arriment jusqu'au bout. Mariano Martin "CARRILES" (une oreille, vuelta), Antonio VERA (division d'opinions, une oreille) et le Vénézuélien Antonio ALBERTO (ovation, vuelta) accompagneront à la fin de la course le mayoral de l'élevage au cours de son tour de piste. On notera que le grand banderillero Luis Gonzalez, au service d'Antonio Alberto, a posé de magnifiques paires de banderilles.


1957

Un toro a été tué dans les corrals par ses congénères. Il sera remplacé par un Fermin Bohorquez. Les cinq Tulio prennent 35 piques pour 3 chutes au cours de tercios de piques durs et d'une grande animation. Ils partent de loin vers les montures, poussent arc-boutés jusqu'à la barrière et tout cela n'entame pas la fougue des novillos. Malgré des lidias désordonnées, quatre d'entre eux furent parfaitement toréables et le troisième eut droit à une vuelta al ruedo.

Manolo SEGURA coupera une oreille à chacun de ses adversaires. Manolo BLAZQUEZ eut quelques détails à la cape mais il subira deux désastre à la muleta et à l'épée. Quant à Antonio COBO il coupera l'oreille du troisième et ne put rien faire devant le sobrero de Bohorquez, manso.


1958

Encore un lot d'une grande puissance qui permet des tercios de pique d'anthologie. "Le comportement (insolite de nos jours) des Vazquez est bien fait pour promouvoir la grande joie de l'aficionado (toriste par définition) ... Il peut à loisir vanter les mérites des toros d'Isaias y Tulio Vazquez et chanter leur bravoure mise à l'épreuve par 42 coups de pique, ainsi que leur puissance responsable de 5 chutes, quelque peu anachroniques" (Paul Montastruc, Toros).

Hélas ce fut l'échec du côté des hommes. Seul Luis ORTEGA coupera une oreille au troisième, honoré d'une vuelta. Miguel Mateo "MIGUELIN", à quelques jours de l'alternative est peu enclin à se battre et le Portugais Armando SOARES écoutera deux broncas à la suite de ses désastres à l'épée.


Ainsi en quatre après-midis les pensionnaires d'Isaias y Tulio Vazquez ont montré ce que pouvaient être de véritables toros de combat. Des animaux bien présentés, en pointes, puissants et nerveux, dotés d'une bravoure qui permet des tercios de pique d'une grande intensité. En outre, au delà des difficultés inhérentes à leur condition de toros braves et puissants, ces novillos furent majoritairement toréables, permettant aux toreros de montrer toute leur valeur lorsqu'ils en avaient. Ils ont enchanté aficionados et grand public par l'émotion que provoquait leur combat et laissé des souvenirs inoubliables à ceux qui ont eu la chance d'assister à ces novilladas.

 

Les Tulio Vazquez reviendront à Roquefort en 2003 à l'occasion du cinquantenaire de leur présentation. Il s'agissait d'une novillada non piquée et les quatre érals, aux lignes magnifiques malgré leur jeune âge, eurent un comportement des plus intéressants, manifestant pour certains beaucoup de caste. Antonio Joao Feirrera et Ambel Posada coupèrent chacun une oreille.

Aujourd'hui la ganaderia, une des rares de la cabaña brava à être issue du prestigieux sang Garcia Pedrajas, ne fait plus beaucoup parler d'elle. Après avoir comblé les aficionados jusque dans les années 90, l'élevage est entré dans un long bache. Récemment les héritiers des frères Vazquez ont rafraichi le sang avec du bétail d'origine Yerbabuena (encaste Garcia Pedrajas également) et peut-être un jour la bravoure des Tulio Vazquez inondera-t-elle à nouveau de lumière les ruedos de France et d'Espagne.

 


Sources :

revue Toros (année 1953)

Bernard Carrère, Histoire et évolution de la tauromachie à Roquefort-des-Landes, UBTF, 1980

 

Sur la ganaderia :  

Terre de Toros

                                                                                                                                                                            

lundi 20 juillet 2020

Fêtes de Mont-de-Marsan 1963 : une Madeleine très ordinaire




   La temporada taurine connait une timide reprise mais elle est encore quasiment à l'arrêt  dans notre Sud-Ouest où il semblerait que l'épidémie a fait davantage de ravages dans les esprits que dans les corps. Continuons donc à nous pencher sur le passé en nous aidant de notre collection de la revue Toros.
   1963 c'est l'année de la grande finale bordelaise. Celle opposant les deux clubs landais et gagnée, après un match accidenté, par les Montois des frères Boniface au détriment des Dacquois des frères Albaladéjo. Durant la semaine qui précéda, une effervescence extraordinaire régna dans toutes les villes et tous les villages du département. Les enfants, nous avions décoré nos bicyclettes aux couleurs de notre équipe favorite et nous nous exhibions fièrement à travers les chemins et les rues du village. Toutes les pensées, toutes les conversations étaient tournées vers le grand jour. Il semblait que plus rien d'autre n'existait. Paradoxalement je ne me souviens ni du match, ni de ce qui est advenu après. La fièvre de l'avant est souvent le moment le plus marquant d'un évènement trop attendu, les aficionados le savent bien.
   A cette époque, les fêtes de la Madeleine comportaient immuablement trois corridas, les dimanche, lundi et mardi. Il en sera ainsi entre 1959 et 1981. Comme aujourd'hui, on y voyait, les meilleurs matadors face aux élevages les plus réputés ... pour des résultats souvent aléatoires ... comme aujourd'hui.

Dimanche 21 juillet
Six toros de Fermin Bohorquez (faibles) pour Pedres (silence, une oreille), Paco Camino (une oreille, sifflets) et El Viti (silence, silence).
   La grosse déception de la journée vint des toros de Fermin BOHORQUEZ. Ils étaient pourtant attendus avec espoir par les aficionados montois à la suite du grand triomphe de l'élevage lors de la San Isidro madrilène. Mais ceux du jour, pourtant bien faits, montrèrent peu de bravoure en 13 piques et la plupart furent handicapés par leur manque de force. Le plus brave du lot était le cinquième, il fut pourtant à l'origine d'un charivari, comme on les aime, de temps en temps, au Plumaçon. Voici ce qu'écrit Claude Popelin dans Toros n°725 : " Bien armés, la conservation de leurs cornes laissait cependant à redire (sic).  Le très brave cinquième abandonna sa corne droite, antérieurement ébranlée, dans le caparaçon dès sa première rencontre avec le picador et suscita ainsi un beau scandale qui se prolongea tout au long de sa lidia.
   Il serait vraiment temps que la municipalité, si zélée à maintenir la belle tradition de ses Fêtes, si désireuse d'égaler sur le plan des taureaux le triomphe de l'équipe montoise de rugby, se penchât efficacement sur le problème et prît à cœur d'assumer ses propres responsabilités."
   PEDRES qui, avec sa nouvelle manière, plus classique, de toréer, a été le grand triomphateur de la feria d'Avril à Séville, a laissé une très bonne impression et coupera une oreille méritée au quatrième.
    Une belle faena de Paco CAMINO au second lui vaudra également une oreille mais il eut le tort de ne pas abréger avec le cinquième déjà mentionné, ce qui lui valut l'hostilité du public.
   EL VITI n'eut pas une bonne après-midi et laissa le public indifférent.

Lundi 22 juillet
Six toros de Juan Pedro Domecq (encastés) pour Curro Romero (division d'opinions, bronca), Paco Camino (une oreille, une oreille) et El Caracol (vuelta, sifflets).
   Cette seconde après-midi souffrit certainement de l'absence de Jaime Ostos (très grièvement blessé à Tarazona de Aragon - on lui administra même l'extrême onction - la semaine précédente) remplacé par Curro Romero et de Diego Puerta (blessé également) remplacé par El Caracol. Mais elle connut un grand moment avec le combat du second toro de Juan Pedro DOMECQ. "L'animal, terciado, portait le n° 53 et se nommait Puntero. Ce Puntero fit deux ou trois fautes bénignes sur les capes, mais une fois bien fixé par Camino il fut bravissime sous la pique, poussant dur à la première, revenant de lui même pour prendre la seconde (compliquée de chute). A la troisième rencontre, il repoussa le groupe sur plusieurs mètres jusqu'à la barrière et, continuant sa poussée, le ramena au tercio où, rechargeant, il essuya encore un quatrième, puis un cinquième coups de pique. Le sang ruisselait jusqu'au sabot jusqu'à former sur le flanc gauche comme une écharpe, et Puntero fonçait toujours au moindre appel avec un entrain magnifique qui ne décrut pas pendant la faena de muleta." (Paco Tolosa, Toros)
   Paco CAMINO dut puiser dans ses ressources, qui, on le sait sont grandes, pour parvenir, en fin de faena, à dominer Puntero. Il tua mal et coupa une seule oreille. Celle coupée à son second adversaire fut, en revanche, sans signification.
   Malgré quelques moments d'élégance, Curro ROMERO fut dominé par la caste des domecqs, en particulier par le brave premier.
   Quant à EL CARACOL, jeune matador gitan d'Alicante, s'il fit parfois illusion, il fut lui aussi mis en échec par la caste des andalous.
   Heureux temps que celui où les pupilles de Juan Pedro Domecq étaient des toros chargés de dynamite. Le ganadero va s'évertuer à éliminer cette caste et il n'y réussira que trop bien, à tel point qu'il était déjà rare dans les années 70 de voir sortir des Juan Pedro Domecq aussi encastés que ceux combattus ce 22 juillet 1963. Et mieux vaut ne pas parler de leurs descendants actuels ...
   En revanche leur présentation laissa grandement à désirer. Les trois premiers avaient l'allure de novillos et leurs pitones manquait d'aigu.

Mardi 23 juillet
Six toros du Marquis de Domecq (jeunes et faibles) pour César Giron (vuelta, sifflets), Mondeño (une oreille, vuelta) et El Cordobés (une oreille et deux oreilles et la queue).
   Cette troisième et dernière corrida des fêtes de la Madeleine a connu un final triomphal avec les deux oreilles et la queue coupées par EL CORDOBES à l'ultime toro de la feria. " Le sixième est plus léger, se révèle fuyard sur la cape et sous la première pique, acceptée en ruant. Manuel le fixe avec habileté. Le bicho s'améliore au cours de trois autres rencontres. El Cordobés signe un trasteo intéressant, avec le souci de toréer, de garder la bête et réussit des séquences impavides, en courant la main comme aux plus beaux jours; ente autres, notons un redondo à double tour reprenant la bête après arrêt à trois reprises. Quoique brève, la faena emballa le public. Plongeant sur le garrot, Manuel porte une entière, mis entre les cornes, est projeté au sol où il reste immobile. Émotion générale et quite collectif. Relevé, la culotte déchirée, le torero voit le toro s'effondrer. C'est du délire sur les gradins debout. Les deux oreilles et la queue sont accordées." (Georges Lestié, Toros)
   Rappelons que Manuel Benitez vient de prendre l'alternative à la feria de Cordoue. Il a déjà gagné des sommes importantes lors de ses campagnes précédentes de novillero et beaucoup pensent que le passage au stade de matador de toros mettra fin à ce qu'ils considèrent comme une hérésie et une supercherie ...
   César GIRON qui remplace le jeune Palmeño retenu en Espagne par le service militaire, connaitra une journée contrastée. Il donne au premier, mal tué, une belle faena classique qui lui vaut un tour de piste mais il ne fait aucun effort avec le beau cinquième ce qui déclenche la colère des gradins.
   Décidé, calme et sincère, MONDEÑO donnera une prestation satisfaisante. Son style est toujours sec et étriqué mais il s'appliqua dans la lidia et eut le souci d'allonger le bras plus que de coutume.
   Les toros du Marquis de DOMECQ paraissent jeunes, ils pèchent par leur faiblesse ce qui obligera à abréger les piques et à écourter le deuxième tercio. Ils sont assez bien armés ... mais avec certaines pointes un peu abîmées.


   Malgré ses deux points forts - la lidia de Puntero de Juan Pedro Domecq par Camino et le triomphe final d'El Cordobés - cette feria a été bien ordinaire. Elle a connu beaucoup de déceptions, en particulier avec le comportement des toros de Bohorquez et le manque d'investissement de beaucoup de matadors pour qui notre pays fait trop souvent figure de délices de Capoue. Le public montois, qui n'hésite pas à montrer son mécontentement, s'est faché à plusieurs reprises. Ordinaire, elle l'a été aussi dans le sens où l'on y a vu ce que l'on voit trop souvent en France, années après années, arènes après arènes : des toros jeunes et suspects d'être afeités. Au début de la temporada 63 Arles avait pourtant réussi à construire une feria sérieuse avec des toros limpios et d'âge réglementaire mais les autres grandes arènes françaises ne sont pas parvenues à imposer cette ligne. Ce sera pour l'aficion de notre pays un combat de longue haleine parsemé de hauts et de bas, de victoires et de défaites ... et qui dure encore. Dans les années qui vont suivre, ce combat connaitra quelques succès avec l'adoption de la proposition française du marquage de l'année de naissance des toros ainsi que la création de l'Union des Villes Taurine de France.




 
   
   

vendredi 10 juillet 2020

Pamplona : San Fermin 1927 (suite)




Dimanche 10 juillet 
Huit toros de José Encinas pour Antonio Marquez, Pablo Lalanda, Martin Agüero et Rayito.
   Si hier on ne parlait que de faenas de toreros, aujourd'hui c'est la caste des toros de José ENCINAS qui emporta l'adhésion.
   "Une grande tarde de toros, de toros braves, francs, sans défauts pour la plupart. Un lot homogène, fin de formes, remarquablement présenté.
   Le numéro 53, qui sortit en second lieu, Farineto, negro, fut un toro admirable, suave, brave, suivant le leurre jusqu'à son agonie; un toro rêvé par les toreros ! On lui fit faire le tour de piste, et on l'ovationna à l'arrastre, ainsi que les quatrième, n° 8, Limeto, cardeno oscuro, cinquième, n° 29,  Bravo, negro,  et sixième, n° 9, Monudito, negro bragao. Le premier n'eut d'autre défaut que de aplomarse rapidement. Le troisième très franc et noble, un peu tardo, contribua au succès de Agüero; le septième, brave également, arriva réservé à la muleta; le dernier, qui parut d'abord chercher la fuite, se montra brave aux piques, puis bronco à la muleta. Ils eurent à peu près tous une magnifique forme de embestir. Bravo au ganadero !
   Les 8 toros prirent 28 piques pour 16 chutes; ils ne laissèrent que 3 chevaux sur le sable, mais on en emmena à l'écurie une demi douzaine qui auraient dû être puntillés sur place. Ils pesèrent en moyenne 275 kilogs" (460 kg en vif).
   Notons que la ganaderia porte le fer de José Vega, elle a été achetée par José Encinas à Victorio Villar, elle est donc issue du fameux croisement Veragua Santa Coloma qui a longtemps fait les beaux jours du Campo Charro, elle est installée à Ledesma (Salamanca). Le fer existe toujours, après avoir longtemps appartenu à Justo Nieto, il est aujourd'hui propriété de Jesus Angel Perez Villareal, un négociant aragonais qui s'est empressé d'éliminer les vega villar pour les remplacer par du sous domecq d'El Montecillo.
   Antonio MARQUEZ connut à nouveau une après-midi grise avec bronca à son premier.
   Face à deux bons adversaires, Pablo LALANDA se montra "d'une nullité désolante".
   Le triomphateur de la tarde fut Martin AGÜERO. Il tua son premier d'un grand volapié, "de ceux que l'on voit si rarement, l'estocade portée en pleine cruz et le torero sortant limpio par les costillares. Quelle ovation, lorsque les deux oreilles et la queue furent concédées au vaillant muchacho que l'on applaudit follement pendant la vuelta al ruedo !"
   RAYITO fut sans recours ni dominio et ses parones suicidaires ne sont pas à encourager. Il tua avec sincérité de deux bons coups de rapière.

Mardi 12 juillet
Deux novillos de Celso Cruz del Castillo pour le rejoneador Antoño Cañero et six toros du Conde de la Corte pour Antonio Marquez, Marcial Lalanda et Cagancho.
   Il faisait un temps si exécrable le lundi 11 juillet que l'on dut reporter la corrida au lendemain.
   Cette tarde permit à la feria de s'achever dans l'enthousiasme en raison de l'immense triomphe de CAGANCHO. Le gitan aux yeux verts, qui avait pris l'alternative en début d'année à Murcie, coupera les deux oreilles et la queue du dernier toro de la feria. "Ses lances sont classiques et purs, d'une tranquillité absolue. Il s'imposa plus encore à la muleta, toréant de près, dominant complètement. A son premier, il fut désarmé et esquissa une espanta après un pase de tête à queue et un de pecho; il se reprit aussitôt, et sous les olé, aux sons de la musique, il continua une faena grande qu'il dut prolonger à la demande du public et qui lui valut ovation et vuelta malgré que le sort ne l'accompagnât pas pour mater. Sa dernière faena fut énorme, de vaillance et d'art, avec des parones formidables et des passes de toute beauté. Le toro était fuyard; Cagancho le torea d'abord par le bas, se faisant avec lui, l'obligeant à embestir comme un toro brave, et le fit passer sous la muleta. La musique joue, le public, debout, acclame ce torerazo, qui fait dérouler devant nos yeux, des images de beauté."
   Antonio MARQUEZ, en torero artiste qu'il est, se racheta à son dernier toro de ses six échecs antérieurs (vuelta).
   Marcial LALANDA, en torero complet qu'il est, se montra également à son avantage (vuelta).
   Les toros de La CORTE prirent 21 piques pour 10 chutes et 4 chevaux. Ils pesèrent 268 kg en moyenne (450 kg). Leur comportement donna satisfaction au public et aux toreros. La dépouille des quatrième et cinquième fut honoré par une vuelta al ruedo et le mayoral fut appelé à saluer, mais Miqueleta a préféré les Encinas de la veille, plus braves et plus puissants mais tout aussi nobles.
   En début de corrida Antonio CAÑERO se défit de deux novillos mansos de Celso CRUZ del CASTILLO qui ne lui permirent pas de briller. Il tua le premier en mettant pied à terre et le second d'un rejon dans tout le haut.


Quelques réflexions en guise de bilan
   Ce qui m'a frappé à la lecture des reseñas de Miqueleta, c'est le peu de poids des toros combattus. Si l'on excepte les Pablo Romero qui sont nettement au-dessus de 500 kg (on considère généralement que 300 kg en canal correspondent à 500 kg en vif) tous les autres toros sont nettement en dessous, avec 268 kg pour les plus légers, les La Corte. Ils sont toutefois considérés comme bien présentés, ce qui laisse à penser qu'il s'agit de la norme à l'époque. Deux explications peuvent être données à ce peu de poids. En premier lieu, leur âge. Il s'agit peut-être tout simplement de novillos. En second lieu, la nourriture. Le pienso compuesto industriel n'est pas encore utilisé et les toros de l'époque sont nourris avec l'herbe des pâturages et le fourrage produit à la propriété. Ils ne sont pas "préparés" comme ceux d'aujourd'hui. Il semble que dans ces conditions le poids normal d'un toro de quatre ans se situe autour de 500 kg, un peu en dessous même pour beaucoup d'encastes. On le voit, on est loin de certains mastodontes suralimentés d'aujourd'hui dont l'apparence est cependant en parfaite harmonie avec les excès (et les goûts) de notre société de consommation. On est loin aussi des toros d'épouvante du XIXè siècle. Mais ceux-ci relèvent sans doute en grande partie du mythe, même si l'on peut penser que l'action de Guerrita puis de Joselito pour réduire le trapío de leurs adversaires n'est pas restée sans effets.
   Le mal dont il ne souffrent pas en revanche est la faiblesse de pattes. Ils peuvent être braves ou fuyards, plus ou moins poderosos, parfois quedados, mais jamais la faiblesse de pattes n'est mentionnée. Toutefois, les "scores" de leur combat face à des chevaux sans caparaçon restent modestes. On imagine les carnages que feraient les toros qui sortent aujourd'hui dans le ruedo navarrais s'ils étaient piqués dans les même conditions.

   Côté toreros, le triomphe le plus marquant de la feria est celui de Cagancho, ce qui montre bien l'évolution du toreo et des goûts du public vers une tauromachie artistique. Le jour des Pablo Romero, Miqueleta note en conclusion de sa reseña : "Le public est sorti de la plaza enchanté, discutant avec animation les diverses faenas de la tarde." Une telle conclusion eut été impensable une quinzaine d'années auparavant, avant la révolution initiée par Belmonte et Joselito.  On vient désormais aux arènes pour voir de belles faenas. On remarquera dans le même ordre d'idée qu'un bon toro est désormais un toro qui permet "la faena".
   On notera à propos de la corrida de Pablo Romero - la mieux présentée de la feria et un fer redouté - qu'elle fut combattue par trois figures, dont le plus prestigieux torero de l'époque, Juan Belmonte.
   Notons aussi pour terminer que la tauromachie de l'ancien temps continue à émouvoir les foules; en témoigne le grand triomphe obtenu pour sa vaillance et une grande estocade  par l'un de ses grands représentants de l'époque, le Bilbaino Martin Agüero.
   On le voit, les années 20 du siècle dernier sont pour la corrida des années passionnantes. Celles où un changement radical s'est imposé dans les valeurs taurines et les goûts du public. La corrida que nous connaissons aujourd'hui, avec toutes les nuances qui la composent, est l'héritage de cette révolution.


Documentaire sur les Sanfermines dans les années 20
   Je mets ici le lien de la page du blog Desolvidar sur laquelle on pourra visionner un documentaire passionnant d'une vingtaine  de minutes constitué d'archives sur les fêtes de Pampelune tournées dans les années 20. Les amoureux de la capitale navarraise trouveront de nombreuses explications complémentaires dans le texte qui accompagne le film et dans le blog en général.
            Desolvidar : Sanfermines 1928 (actualizado)


   
La plaza de toros de Pamplona (rénovée laidement en 1967) a été inaugurée en 1922.

mardi 7 juillet 2020

Pamplona : San Fermin 1927




   A défaut de pouvoir nous plonger dans l'effervescence d'une San Fermin 2020 qui, pour des raisons trop connues, n'aura pas lieu cette année, je vous propose un retour 93 ans en arrière. 1927, c'est un an après la parution aux Etats-Unis de The sun also rises d'Ernest Hemingway. Si l'écrivain américain est à nouveau présent avec quelques amis à Pampelune en 1927 on imagine que le nombre de touristes étrangers y est encore extrêmement limité d'autant qu'en ces années, un franc faible et une peseta forte rendent le séjour en Espagne assez onéreux pour les Français. Une Nîmoise y est pourtant bien présente. Il s'agit de Marcelle Cantier "Miqueleta" qui a fondé en 1925 la revue Biou y Toros (aujourd'hui Toros, le plus ancien journal taurin au monde). Elle rend compte de la feria dans le numéro 49 de la revue.
   Voici sa description de la fête : "La feria traditionnelle de San Fermin s'est inaugurée par un temps pluvieux et froid. Dès la soirée du 6, des bandes joyeuses de ''San Fermines", avec la classique chemise bleue et le foulard rouge, parcourent les rues de la ville en chantant et dansant, sur le rythme de la musique du pays. C'est, jour et nuit, presque continuellement, un fracas assourdissant; les danses ne cessent même pas à la plaza, où les peñas vont avec de grandes bannières sur lesquelles sont peints des sujets originaux, pas toujours taurins.
   Tous les matins, à 7 heures précises, a lieu l'encierro qui a quelque analogie avec notre abrivado. Les toros que l'on a conduits dans la nuit aux corrals qui sont situés à l'entrée de la ville, sont lachés sur le parcours habituel qui conduit à la plaza. Les cabestros les entourent, et devant eux courent les hommes et jeunes gens, par centaines. Le tout s'engouffre dans la plaza et si un maladroit glisse et tombe, il entraîne fatalement ceux qui le suivent, ainsi que cela s'est produit le premier jour. Les toros passent alors sur cette masse humaine  grouillante; c'est un moment de grosse émotion.
   Aussitôt l'encierro achevé a lieu la capea. Des vaches emboulées sont livrées au public. De partout surgissent des toreros improvisés, déployant capes et muletas plus ou moins fantaisistes. Nombreuses sont les bousculades, car la piste est noire d'amateurs. Dès qu'une vache rentre au corral, les danses reprennent. Cela est d'un mouvement, d'une couleur extraordinaires."

Les encierros
   Avec une victime mortelle (la seconde après celle de 1924), 1927 fait partie des années tragiques en ce qui concerne les encierros.

7 juillet, toros du Conde de Santa Coloma
   Un coureur reçoit un coup de corne sans gravité dans la côte de Santo Domingo. Un montón se forme à l'entrée des arènes occasionnant de nombreuses contusions sans qu'il n'y ait toutefois de blessés graves.

8 juillet, toros de Celso Cruz del Castillo
   L'encierro s'est déroulé sans incident, mais à l'intérieur de la plaza un toro se sépare des autres et attrape près d'un burladero dans lequel il tentait de se réfugier, Santiago Martinez, un maçon de Pampelune âgé de 34 ans. La cornada, dans le ventre, est effrayante. On amène le malheureux à l'hôpital où une intervention chirugicale de deux heures n'empêchera pas l'issue fatale.

   Pas de problèmes particuliers pour les encierros des jours suivants (9, 10 et 11 juillet).

Les corridas de toros

Jeudi 7 juillet
Six toros du Conde de Santa Coloma pour Antonio Marquez, Martin Agüero et Rayito.
   Les toros de SANTA COLOMA pèsent 281 kg de moyenne en canal, soit 470 kg en vif. Ils prennent 24 piques pour 12 chutes et 7 chevaux tués. Précisons que les chevaux de picadors sont encore sans protection, le décret entérinant l'usage du caparaçon sera pris l'année suivante en 1928. Un lot qui aurait dû permettre le succès à des toreros honnêtes ou connaissant leur métier, selon Miqueleta. Mais ce ne fut pas le cas et la tarde résulta décevante.
   Malgré quelques détails (une bonne demi-véronique, une paire de banderilles méritoire, un bon pecho), le fin torero madrilène Antonio MARQUEZ se comporta comme un sin vergüenza.
   Le Basque Martin AGUERO se montra en revanche égal à sa réputation qui est celle d'un torero à l'ancienne, vaillant et tueur sincère et efficace. Il fit preuve de bonne volonté et d'application et surtout il tua par deux magnifiques estocades de la casa ce qui lui valut de couper l'oreille du cinquième.
   Manuel del Pozo "RAYITO", spécialiste du toreo en paron avait connu le succès à Madrid en début de temporada pour sa confirmation d'alternative. Il connut ce jour une tarde désastreuse à tel point qu'il dut être protégé par la police lors de sa sortie de la plaza.
   Le meilleur de la tarde : deux grandes paires de banderilles de Magritas.

Vendredi 8 juillet 
Quatre toros de Celso Cruz del Castillo pour Antonio Marquez, Marcial Lalanda, Martin Agüero et Rayito.
   Encore une corrida décevante, qui plus est donnée par un temps pluvieux.
   Les toros  de l'élevage tolédan de Celso CRUZ del CASTILLO n'eurent ni qualités extraordinaires, ni mauvaises intentions mais les diestros n'essayèrent rien pour tirer le public de l'ennui. Tardo le premier, quedado le second, brave le troisième et manso le quatrième. Ils étaient très armés et pesèrent 276 kg en moyenne (460 kg). Les quatre prirent 15 piques pour 9 chutes et 7 chevaux.
   Antonio MARQUEZ se fit siffler.
   Marcial LALANDA remplaçait Zurito, malade. Lui aussi entendit les sifflets du public navarrais.
   Martin AGUERO contrairement à la veille tua mal.
   RAYITO enfin donna le meilleur de la tarde avec des lances de cape ovationnés.

Samedi 9 juillet
Cinq toros de Pablo Romero, un de Moreno Santamaría pour Juan Belmonte, Marcial Lalanda et Cayetano Ordoñez "Niño de la Palma".
   "Aujourd'hui enfin nous avons pu ovationner de grands toreros et nous avons vu toréer !" note Miqueleta dès le début de sa reseña. "Nous avons vu alterner le torero d'émotion, Belmonte; le torero alègre, Niño de la Palma; le torero scientifique, Marcial; et le grand Belmonte reste infiniment au-dessus de tous ses camarades."
   En effet Juan BELMONTE, malgré son peu de réussite à l'épée connut une grande tarde, de celles qui ne s'oublient pas. "A son second, qu'il toréa de cape avec cette lenteur et cette simplicité admirables, on lui ovationna des véroniques et des demies, et des farols exécutés dans le berceau des cornes. La faena de muleta débuta par un de tête à queue, une naturelle, un de pecho. Elle se poursuivit merveilleusement calme, et quand le grand Trianero se profila pour mater, le public debout réclama la continuation de la faena, et la musique joua. Ayudados por bajo, molinetes, afarolado, de tête à queue d'une limpidité admirable se succédèrent sous nos yeux éblouis de tant de beauté."
   Marcial LALANDA ne put tuer qu'un Pablo Romero car l'un d'entre eux s'inutilisa le matin lors de l'encierro. Le substitut de Moreno Santamaría passa son temps à sauter les barrières.
   NIÑO de la PALMA se devait de faire oublier sa désastreuse actuation de la feria antérieure. Il y parvint à son premier adversaire grâce à son jeu de cape varié suivi d'une faena pleine d'art et de valeur. Il obtint une oreille après trois-quart de lame contraire et un descabello.
   Les toros de PABLO ROMERO furent de présentation imposante, avec un pouvoir indéniable mais tous n'eurent pas cette bravoure remarquable qui a contribué à la renommée de la ganaderia. Les cinq prirent 19 piques pour huit chutes et 6 chevaux. Leur promedio fut de 310 kg, soit 520 kg en vif.
   Entre la lidia des cinquième et sixième toros on fit une quête au profit de la veuve et des enfants de l'homme tué lors de l'encierro de la veille.





  
Juan Belmonte face à un Pablo Romero (photo Rodero)


à suivre ...

lundi 15 juin 2020

San Isidro : à la recherche d'anciennes tardes madrilènes (suite)


Samedi 22 mai 1982
Madrid  Las Ventas
Six toros de Celestino Cuadri (assez bons) pour Manolo Vazquez (division d'opinions, bronca), Antoñete (vuelta, silence) et Jorge Gutierrez qui confirmait l'alternative (silence, ovation).
   En 1982, pour la San Isidro, Las Ventas était l'endroit où il fallait être. Mais plutôt en fin de feria. Les heureux présents auront pu assister le 2 juin à la fameuse "corrida du siècle", mais aussi deux jours plus tard à une prodigieuse actuation d'Antoñete qui coupa les deux oreilles de Danzarin de Garzon. L'après-midi du 22 mai fut à cet égard un succulent hors-d'œuvre dont surent se contenter, en le savourant à sa juste valeur, ceux qui, comme moi, n'étaient là que pour le pont de l'Ascension. Et ce d'autant qu'il était relevé par la présence des toros de Cuadri.
   Le retour des quinquagénaires Manolo Vazquez et Antoñete apporta, en cette année 1982 et les suivantes, un vent de fraîcheur et de jeunesse à la toreria andante. La manière de citer de loin du Madrilène, pecho offert , laissant arriver le toro au galop était alors nouvelle pour les jeunes aficionados. Si l'on rajoute sa classe extraordinaire et, dans ses meilleures journées, la domination qu'il exerçait sur les toros grâce à la précision de son sitio et de ses gestes, on peut dire qu' ANTOÑETE a été et reste aujourd'hui encore un modèle absolu de bon toreo. Voici ce qu'écrit Marc Thorel (Toros ) sur sa faena à son premier cuadri de l'après-midi : "La faena, elle, ira a mas. Dans un pouce de terrain, liée, précise, muleta de face, suerte chargée. Une série de 7 naturelles, une autre de 3, 2 redondos (le sommet) puis changement de main et pecho. Une firma et deux aidées par le bas suffisent, terriblement dominatrices, pour fixer définitivement le toro. C'est tout. Une vingtaine de passes, mais toutes empreintes d'une profonde marque, d'une sobriété paradoxalement rayonnante, d'une efficacité et d'une grande beauté mêlées. Une leçon. Pinchazo sur l'os et lame contraire jusqu'aux doigts. Un descabello. (Vuelta)."
   Ce ne fut pas en revanche le jour de Manolo VAZQUEZ dominé du début à la fin par la mobilité de ses adversaires.
   Le Mexicain Jorge GUTIERREZ confirmait l'alternative. Sa jeunesse et sa vaillance lui permirent de bénéficier de la sympathie des tendidos mais il resta très en dessous des qualités de ses deux toros.
   Les Celestino CUADRI possédaient ce trapío impressionnant si caractéristique de l'élevage. Ils s'employèrent peu à la pique, sortant souvent seuls des rencontres. Tous gardèrent une bonne mobilité au troisième tiers avec pour la plupart une belle franchise dans l'attaque que seul Antoñete sut mettre à profit. Notons qu'en ce temps-la on pouvait être un torero célèbre, avoir cinquante ans et affronter sans état d'âme les Cuadri pour la San Isidro !
   Ajoutons pour l'anecdote que le puntillero de Las Ventas Agapito Rodriguez effectua un tour de piste après avoir accompli avec efficacité son office face au second bicho, victime du mouchoir vert et refusant de quitter les lieux derrière les cabestros.





Dimanche 28 mai 1995
Madrid Las Ventas
Quatre toros de Murteira Grave, deux de La Cardenilla (1 et 6) (médiocres) pour Frascuelo (ovation, bronca), José Luis Bote (palmas, salut) et Luis de Pauloba (vuelta, salut).
   Jusqu'à ce que la maladie de la langue bleue conduise à sa fermeture on n'imaginait pas un séjour à Madrid pour la San Isidro sans un passage à la Venta del Batan où étaient exposés les lots de la feria. La contemplation religieuse de sa majesté le toro était parfois un des meilleurs moments taurin du séjour. Avec un peu de chance on pouvait même assister dans la petite plaza de toros attenante à une séance de l'école taurine de Madrid. Je me souviens avoir été impressionné - je crois bien que c'était cette année-là - par un muchacho haut comme trois pommes qui affrontait avec un cœur énorme un becerro plus grand que lui. On commençait à parler un peu de lui, mais son apodo "El Juli" ne disait pas encore grand chose au peuple de l'afición.
   Avec les sérieux toros portugais de Murteira Grave et trois toreros déjà fracasados à la suite de cornadas gravissimes, l'affiche du jour constituait un de ces cartels typiques des dimanches madrilènes  que les empresas, avec une perversité non dissimulée, ont toujours su composer à leur avantage. Rappelons les faits tragiques. En 1977 durant la feria de Bilbao un toro de Villagodio plante sa corne dans le poumon de Frascuelo alors qu'il tente de lui donner une troisième larga afarolada à genoux. En 1992 pendant la San Isidro un toro d'Alonso Moreno avait, en le touchant aux vertèbres, éloigné José Luis Bote des ruedos pendant plus de deux années. Luis de Pauloba quant à lui avait perdu un œil à Cuenca en 1991 à la suite d'une terrible cornada dans la bouche alors qu'il n'était encore que novillero.
   A l'issue du paseo le public fait saluer José Luis Bote qui, trois ans après la cogida retrouve enfin le sable venteño. José Luis invite ses camarades à saluer. Emotion sur Las Ventas.
   Mais l'évènement qui va faire rester cette corrida dans les mémoires est l'immense faena que donne Luis de PAULOBA au troisième murteira. Une faena dont l'art et le temple inondent de joie les gradins madrilènes. Jamais je n'ai vu un toro aussi harmonieusement happé par le mouvement de la muleta. L'accord entre le déplacement du leurre et la charge du toro est tel qu'un sentiment de plénitude envahit Las Ventas. Peut-on dire que le temps s'est arrêté ? Il n'est pas impossible que, depuis ce dimanche 28 mai 1995, les 24 000 spectateurs du jour aient quelques dixièmes de secondes de retard sur le reste du monde. Mais le signe noir sous lequel est placé ce cartel ne s'efface pas pour autant. Alors que le Sévillan a au bout de l'épée les deux oreilles du toro de Murteira, la place de triomphateur de la San Isidro et quarante contrats à signer qui l'attendent à son retour à l'hôtel, il accumule les pinchazos. Le rêve s'évanouit et seuls les présents sauront à tout jamais que Luis de Pauloba est un grand torero.
   La déception du jour viendra des bichos de MURTEIRA GRAVE, mansos et fades.
   FRASCUELO donnera au premier trois formidables naturelles et un pecho qui lui vaudront une ovation. Mais il n'est pas encore tout à fait le chouchou du tendido 7 et ses doutes et hésitations lui vaudront une bronca au quatrième.
   José Luis BOTE a le soutien du public mais il se montre desconfiado avec les tissus ce qu'il compense en tuant vite et bien.




   Il n'y a pas eu de San Isidro cette année et Las Ventas va rester encore de longues semaines tragiquement déserte. On envisage sérieusement de donner des courses pour la feria d'Automne. Mais, ici comme ailleurs et comme pour l'ensemble du monde de la culture tout dépendra des normes imposées par les autorités. On peut toutefois espérer que la très nette baisse de virulence du covid 19 observée ces derniers jours en Europe permettra prochainement de lancer le paseo d'une temporada que plus personne aujourd'hui n'imagine blanche. Partout des initiatives se multiplient que les aficionados se doivent de soutenir pour aider à sortir de la psychose collective dans laquelle nous a plongé la crise du coronavirus.
   

  

lundi 8 juin 2020

San Isidro : à la recherche d'anciennes tardes madrilènes


   Ces dernières années, la feria taurine de San Isidro, devenue obèse avec ses plus de 30 spectacles suivis, se prolongeait au moins jusqu'au 15 juin. La voici aujourd'hui réduite à néant en raison de la crise du coronavirus. Bonne occasion pour partir en quête de vieilles tardes madrilènes qui ont marqué ma vie d'aficionado.



Samedi 29 mai 1976
Madrid   Las Ventas
Six toros d'Eduardo Miura (nobles) pour Damaso Gomez (applaudissements, vuelta), Angel Teruel (vuelta, une oreille) et Ruiz Miguel (silence, vuelta).
   Le voyage jusqu'à Madrid - quatre très jeunes hommes dans une Simca 1000 - a été un luxe. Luxe également la pension borgne de la calle Espoz y Mina qui nous hébergera durant trois jours. Existe encore à l'époque cette institution qui me parait aujourd'hui d'un autre monde et d'un autre temps : le sereno. Peu importe l'heure de la nuit à laquelle vous rentrez, il suffit d'appeler, de frapper dans vos mains et, sorti d'on ne sait où, annoncé par un particulier cliquetis de ferraille, boitant bas, apparait la mine patibulaire de l'ange gardien de la rue. Il possède toutes les clés, cherche la bonne en maugréant et vous ouvre, sans plus de façon, la porte de l'immeuble où vous logez.
   Découvrir Madrid et Las Ventas à l'âge de vingt ans est un privilège. Nous comprenons bien vite qu'ici plus qu'ailleurs le public est un spectacle en soi. La veille pour notre prise de contact nous avons été édifiés : six broncas, une à chaque toro pour Damaso Gonzalez, El Niño de la Capea et Paco Alcalde face à des Pablo Romero difficiles et encastés. Aujourd'hui, avant le paseo, tout le monde se rejouit par avance de l'affrontement entre Ruiz Miguel et les Miuras. Mais la course sera différente de celle attendue. Les Miuras se laissent toréer, le lendemain la presse soulignera qu'il s'agissait, de mémoire de critique, de la corrida de MIURA la plus noble jamais vue en ces lieux.
   Damaso GOMEZ est déjà un vieux briscard, il tire son épingle du jeu et donne quelques très belles naturelles. Il perdra l'oreille à la mort.
   RUIZ MIGUEL est venu pour se battre mais l'opposition est trop tendre pour lui.
   C'est Angel TERUEL, alors à l'apogée de sa carrière, qui sera le triomphateur de la course. Le Madrilène, "qui avait exigé de les toréer pour asseoir son regain d'aficion et de popularité, en a très largement profité, tant dans leur lidia, toujours intelligente et appropriée, que dans ses faenas vraiment admirables de présence d'esprit, de résolution et d'art, passant de jolis galleos terminés en d'éblouissants molinetes à des naturelles - ou bien des droitières - profondes, après avoir splendidement embarqué ses adversaires en avançant à souhait sa muleta. Ses deux succès déclenchèrent l'enthousiasme d'un public plutôt sevré de tels exemples. Le second, encore plus complet, lui valut, avec la concession d'une oreille et la pétition insistante de l'autre, deux tours du ronds suivis et frénétiquement ovationnés" (Claude Popelin, Toros n⁰ 1030).



Vendredi 20 mai 1977
Madrid   Las Ventas
Six toros de Baltasar Iban (14 piques, assez bons) pour Paco Camino (cogida, division d'opinions), Angel Teruel (une oreille, salut) et José Maria Manzanares (vuelta, deux oreilles).
   Un an a passé et les petits Français sont de retour à Madrid dans les même conditions. Aucun problème pour garer la Simca 1000 dans les rues de Madrid.
   Déjà, la veille, avait eu lieu sur le sable venteño un évènement extraordinaire. Le Pharaon de Camas avait consenti à desserrer quelques bandelettes, comme aurait dit Georges Dubos. Pas une faena extraordinaire, non. Seulement une dizaine de passes : deux séries de derechazos, la seconde terminée par un trincherazo, et le desplante si caractéristique de Curro. Pour un jeune aficionado, voir Curro Romero bon est une chance mais c'est aussi  une forme d'initiation dangereuse. Il y a un avant et un après. On sait que l'on a vécu un moment à la fois parfait et bouleversant, quelque chose qui renvoie tout le reste à la médiocrité, mais dont il est nécessaire d'accepter la rareté, faute de quoi tout ce que l'on verra après risquerait de paraitre sans saveur aucune.
   Bienheureusement la course de ce vendredi ne constituera pas un retour à la médiocrité, ce sera au contraire la meilleure corrida du cycle isidril.
   Plus un billet bien sûr pour un tel cartel cumbre. Nous achetons à la revente des places au dernier rang des andanadas. Pour une corrida qui sera basée sur l'art ce n'est pas un problème et, de toute façon, notre porte-feuille ne nous permet pas de faire des folies.
   Les toros de Baltasar IBAN sont très lourds (614 kg de moyenne) mais discrètement armés. Après avoir pris honorablement 14 piques, ils feront preuve d'une combativité  et d'une noblesse suffisantes pour permettre la réussite de la tarde.
   Paco CAMINO débute sa faena supérieurement mais il est pris sur une naturelle et emmené à l'infirmerie dans l'émotion générale. C'est lorsqu'il en revient après la sortie du troisième toro qu'il donnera un quite fabuleux par chicuelinas, une des plus belles choses qu'il m'ait été donné de voir dans une plaza de toros. L'ovation est énorme, elle continue encore alors que les peons de Manzanares banderillent le bicho. Ce quite m'a toujours paru se situer dans un monde irréel et ce d'autant que j'ai vu depuis des centaines de chicuelina ordinaires, la plupart sans intérêt et aucune n'arrivant au niveau de celles-ci. Dans son comte-rendu de la corrida, Claude Popelin en grand analyste et pédagogue de l'art taurin tente une description technique : "Camino signa son retour en piste par trois énormes chicuelinas dans un quite au troisième toro - énormes parce que ne recortant pas et templant l'avance de la bête avec la pointe de la cape, avant de s'enrouler en elle" (Toros n⁰ 1053). Mais la magie venait aussi du salero et de la grâce de Paco Camino, et de la ferveur du public dont les olés possédaient une ampleur qui paraissait nous conduire dans une assomption vers le paradis du toreo.
   Angel TERUEL toréa remarquablement tout au long de la tarde mais le grand triomphateur en fut José Maria MANZANARES. Après une forte pétition  à la mort du premier il coupa les deux oreilles du sixième et sortit pour la première fois de sa carrière par la grande porte de Las Ventas. "Il a toréé les jambes ouvertes - comme cela doit être - en se livrant totalement.Quand il a toréé pieds joints, les passes les mains basses, d'une grande personnalité, ont transformé l'arène en une explosion irrépressible de olés et de clameurs. Eso es torear. Les distances, parfaitement mesurées; la muleta, plane; le corps, naturellement droit; les bras, à leur place; la ceinture, flexible; accompagnant sans rupture chaque muletazo jusqu'à son final" (Vicente Zabala, ABC).

mardi 2 juin 2020

Il y a 40 ans, la feria de Vic-Fezensac 1980




   Le très net recul du coronavirus ces dernières semaines, s'il se confirme, va imposer de nouvelles mesures de retour à une vie normale, à une liberté recouvrée dans la quelle la convivialité et la culture partagée retrouveront leurs droits. Aujourd'hui il n'est plus inconcevable qu'avant la fin de l'été il soit possible d'organiser des spectacles en présence de public. Selon la jauge autorisée, on peut imaginer que, dans un premier temps, des novilladas avec ou sans picadors puissent avoir lieu en France et en Espagne.
   Mais nous n'en sommes pas encore là. Pour pallier l'absence d'actualité nous revisitons le passé et cela ne manque ni de charme, ni d'intérêt, ni d'enseignements. Puisque nous avons vécu une Pentecôte sans Vic je voudrais revenir sur la feria d'il y a 40 ans, celle de 1980.
   En 1980, la tauromachie connait une certaine morosité. Par rapport aux décennies précédentes, les années 70 ont été pauvres en figures marquantes. Malgré cela lors des corridas pour vedettes l'afeitado sévit plus que jamais. D'autre part, les aficionados ont constaté avec amertume que, si le marquage de l'année de naissance des toros a mis fin aux fraudes sur l'âge, il est loin d'avoir résolu les problèmes de force et de caste. Pourtant il y a incontestablement une nouvelle vague d'aficion et cette vague sera majoritairement toriste. La feria du toro de Vic-Fezensac en sera un des fers de lance.

Samedi 24 mai 1980
Six novillos de José Samuel Lupi (mansos) pour Aguilar Granada (applaudissements, silence), Victor Mendes (silence, deux oreilles) et Richard Millian (division d'opinion, une oreille).
   Face à des novillos excellemment présentés, durs et superlativement mansos, les trois espoirs sont souvent dépassés, surtout à l'heure de la mort.
   AGUILAR GRANADA  n'a pas retrouvé et ne retrouvera hélas jamais le sitio qu'une très grave blessure subie l'année précédente lui a fait perdre.
   Victor MENDES débute son idylle avec l'aficion du Sud Ouest. Après avoir souffert avec le 2 qui expédie deux fois de suite son descabello dans les airs, il triomphera avec le ciquième, le plus accommodant du lot. "Deux oreilles exigées pour le sympathique Lusitanien à qui nous souhaitons d'affiner son style pour accéder aux meilleurs sommets, que lui permettent ses moyens physiques et sa volonté de brave", écrit Georges Lestié dans Toros. Victor affinera et deviendra le maestro que l'on sait.
   Richard MILIAN, avec des hauts et des bas, comme toujours, est porté lui aussi par une vaillance hors-norme qui lui permettra de finir l'après-midi une oreille en main et le fera devenir au cours des années suivantes un des toreros indispensables de Vic.

Dimanche 25 mai 1980
Cinq toros de Luis Fraile et un de José Escobar (1 bis) (bons) pour Damaso Gomez (trois avis avec blessure), Gabriel de la Casa (silence, sifflets) et Tomas Campuzano (une oreille, vuelta).
   Cette corrida fut l'archétype des bonnes corridas vicoises. Un lot de toros bien présenté et encasté, deux matadors sur trois prêts à en découdre, une belle faena, une corrida accidentée. Je garde assez précisément en mémoire les heurs et malheurs du brave Damaso GOMEZ. Belle occasion pour rendre hommage au matador madrilène récemment décédé à l'âge vénérable de 90 ans. Torero complet , excellent lidiador capable d'affronter tous les fers, son physique de belluaire n'empêchait point un sens du temple qui lui permettait, à l'occasion, de donner une belle faena. C'est ce qui arriva par deux fois en plaza de Vic-Fezensac. L'année précédente devant un excellent toro de Fraile et cette année-là devant un sobrero de José Escobar. Hélas, le succès promis tourna au cauchemar lorsque sur un derrote le bicho lui fractura un doigt, blessure douloureuse qui l'empêcha de manier l'épée et de tuer ses deux adversaires.
   Gabriel de la CASA, gentil torerito, n'était pas à sa place à Vic.
   En revanche, Tomas CAMPUZANO, dans l'année de sa pleine éclosion, domina ses toros et séduisit les aficionados.
   Quant aux FRAILE, ils firent ce jour-là l'unanimité. Dans Toros, Roger Dumont écrit à leur sujet : "Un nouvel après-midi vicois vient d'entrer dans la légende et bien peu de ses témoins privilégiés en perdront le souvenir. Les hostilités auront duré près de trois heures d'horloge et les rares trêves octroyées ne permirent guère aux spectateurs de recouvrer leur sérénité. Le mérite en revient avant tout au bétail de Luis Fraile, de splendide présentation."

Lundi 26 mai 1980
Cinq toros de Ernesto Louro Fernandez de Castro, un (5 bis) de Martinez Elizondo (irréguliers) pour Ruiz Miguel (une oreille, une oreille), Currillo (une oreille, silence) et Manili (silence, silence).
   Les toros portugais furent certes bien présentés mais ils manquèrent de fond et en comparaison avec celle d'hier la tarde parut décaféinée.
   RUIZ MIGUEL se montra technique et volontaire mais l'oreille qu'il coupa au cinquième fut très contestée.
   J'ai le souvenir d'une jolie faena du fragile CURRILLO. Voici ce qu'écrit de lui Jean Pierre Clarac dans Toros :"Le plus beau fut le second, colorado claro, absolument splendide et d'une suavité inimaginable. Currillo, qui l'avait reçu par une larga afarolada à genoux, ne fut pas mauvais, et il y eut quelques jolies séries suaves et bien liées. Mais le toro manquait de jus, et le torero tua très mal. Le cinquième, très haut, superbe, était assez bon mais Currillo ne se coupla pas avec lui et toréa dans l'indifférence finale."
   Quant à MANILI, son heure n'était pas encore venue, le tigre de Cantillana passa sans peine ni gloire.
   L'entrée fut excellente malgré le temps pluvieux.



   Au delà de ses échecs et réussites, la feria vicoise de cette année 1980 annonçait une période heureuse pour la tauromachie. Une nouvelle génération d'aficionados est apparue qui, peu à peu, saura se faire entendre pour donner au spectacle taurin un tour plus toriste. Ce mouvement s'appuiera sur des élevages qui vont se trouver dans un excellent moment : les Fraile deviendront bientôt les protagonistes d'une des corridas les plus attendues de l'année, celle de Bayonne fin août; les Guardiola tous fers confondus; les Miura qui multiplient les tardes passionnantes, les Victorino Martin dont la consécration médiatique viendra en 1982. On a vu à Vic cette année-là Ruiz Miguel bien sûr, mais aussi Manili, Tomas Campuzano, Victor Mendes, Richard Milian. Avec Nimeño II qui va revenir au premier plan, José Antonio Campuzano frère aîné de Tomas et Luis Francisco Esplá, ils vont devenir, en tous lieux, une des bases des ferias à venir. Des toreros capables de triompher des devises les plus difficiles ... et de remplir les arènes. Si l'on ajoute à ce foisonnement toriste l'apparition de Paco Ojeda  et d'Espartaco ainsi que le retour d'Antoñete, un petit âge d'or se dessine.







photos : toros d'Escolar Gil, de Raso de Portillo, de Los Maños qui auraient dû être lidiés cette annnée à Vic. En espérant qu'ils ne termineront pas leur vie sinistrement dans un abattoir. (CTV)


mercredi 27 mai 2020

Quelques citations à propos de Joselito




¿Qué es torear ? Yo no lo sé. Creí que lo sabía Joselito y vi cómo lo mató un toro.
           (Gregorio Corrochano,  ¿Que es torear ? ,  1966)


Joselito, qui pratiqua merveilleusement l'art prestigieux du toreo à la Pepe-Illo, fut, à coup sûr, l'intelligence vive naturelle la plus extraordinairement sensible. Aussi le toreo en ses mains paraissait-il magie, prodige, merveille, intelligible jeu de Birlibirloque.
          (José Bergamin,   L'art de Birlibirloque,   1930)



Dans ces novilladas de l'été 1912, comme dans ses corridas de 1913, il y avait des instants où, faisant, parce qu'il se savait capable de le réussir, mille choses qu'aucun autre n'osait tenter, il obligeait à se dresser les spectateurs les plus blasés. Tantôt il rénovait des suertes oubliées tels les galleos, tantôt il rendait à d'autres encore usitées, leur plus classique pureté, ou inventait des adornos nouveaux. Et ce, toujours avec à la fois une variété, une "gracia", une allégresse dont, qui l'a vu, n'a jamais pu depuis trouver chez les autres que des reflets.
Déjà, lorsqu'il le voulait, et c'était alors fréquent, les toros passaient de la tête à la queue aussi près que jamais de sa ceinture ou de sa poitrine.
          (Juan Leal,  Le paseo des ombres,  2001)


Joselito fue, sobre todo, el torero dominador, el diestro eje de una época, la antena alrededor de la cual giraba el torbellino de la fiesta taurina, y ello desde su aparición en los ruedos. La cualidad suya más eminente fue, sin duda, su vocación por la profesión torera, a la que se entrega sin reserva desde los catorze años.Vive soló para los toros, habla tan sólo de toros y a los toros supedita todas sus expansiones, costumbres y deseos.
Joselito fut surtout le torero dominateur, le diestro axe d'une époque, l'antenne autour de laquelle tournait le tourbillon de la fête taurine, et cela depuis son apparition dans les ruedos. Sa qualité la plus éminente fut, sans doute, sa vocation pour la profession de torero, à laquelle il se consacra sans réserve depuis l'âge de quatorze ans. Il vit uniquement pour les toros, parle uniquement de toros et subordonne entièrement son épanouissement, ses habitudes et ses désirs aux toros.
          ( Cossío,  Los Toros,  1943)


Joselito recule alors de trois pas et marque une légère pause. Selon de nombreux témoins, il baisse la tête et s'apprête même à changer sa muleta de main, perdant donc un instant de vue son adversaire. Il n'en faut pas plus... C'est le drame !
Bailaor - peut-être car il distingue maintenant très bien ou mieux la silhouette de l'homme à cette distance - charge vite, fort et de manière inattendue comme un traître de tragédie. José est surpris par cette subite attaque et avance d'instinct ou par réflexe le bras tenant la pièce d'étoffe rouge, pour se protéger, recueillir l'élan de son ennemi et lui donner la sortie, c'est à dire le rejeter vers l'extérieur.
Le quadrupède hélas ! n'obéit pas cette fois à ce drap d'ordinaire si savant et poursuit son trajet. Joselito est accroché à la cuisse droite et projeté en l'air violemment, puis tel un pantin désarticulé reçoit une profonde cornada dans le bas-ventre.
          (Joël Bartolotti,   Gallito,  1997)


Se acabaron los toros.
         (Guerrita,  télégramme à Rafael Gomez "El Gallo" après la mort de Joselito)




illustrations :
     kikiriki de Gallito (Roberto Domingo, 1917)
     naturelle à Madrid le 5 avril 1920 (Roberto Domingo)

vendredi 22 mai 2020

Les deux faces de José Gomez "Gallito" dit aussi "Joselito"




   Le 16 mai 1920, dans la plaza de Talavera de la Reina, Bailador cinquième toro de la viuda Ortega, mettait fin à la vie de Joselito à la suite d'une charge inattendue qui surprit le maestro. Cent ans plus tard, on s'apprêtait à commémorer a lo grande le souvenir de Gallito, et ce particulièrement à Madrid, lors de la San Isidro lorsque la crise du coronavirus est venue interrompre toutes les manifestations publiques. Gageons que l'hommage sera rendu au maître sévillan l'année prochaine avec tous les honneurs qui lui sont dus.
   Peu de toreros ont été portés aux nues de manière aussi continue et systématique que ne l'a été, depuis son décès, le cadet des Gallo. La dithyrambe a cependant eu pour effet de gommer certaines facettes de son toreo et de sa personnalité.

   Doit-on par exemple considérer Joselito uniquement comme le meilleur et dernier représentant de la lidia à l'ancienne ou bien peut-on également lui attribuer un rôle dans l'évolution qu'a connue la manière de toréer après sa mort ? Durant des décennies l'historiographie du toreo a partagé les mérites des deux monstres sacrés de l' "âge d'or" de la tauromachie. À Joselito l'héritage de toute la tauromachie du XIXè siècle dont il serait le couronnement sans postérité, à Juan Belmonte la révolution qui va ouvrir au toreo des possibilités jusqu'alors insoupçonnées. Depuis quelques années, cette vision binaire et figée a été remise en question, en particulier par Domingo Delgado de la Camara et par José Morente. Pour eux, Joselito est, tout autant que Belmonte, un des grands initiateurs du toreo moderne. Bien sûr, Belmonte a été à l'origine de la recherche systématique d'une certaine immobilité toute empreinte de pathétisme ainsi que d'un accord plus grand avec le rythme de charge du toro, mais il ne toréait que par aller-retour, c'est-à-dire passe naturelle suivie du pecho (passe changée), ceci assez rarement d'ailleurs et uniquement lorsque le toro le lui permettait. Mais "le toreo en rond, authentique base de sustentation des faenas modernes, n'est pas dû à Belmonte. Il ne l'employa jamais. C'est une découverte de Gallito, qui rompt ainsi avec l'idée très répandue et faisant de lui le torero le plus traditionnel. Oui, Joselito fut cela, mais aussi un innovateur. Il toréa en rond, c'est à dire en donnant des passes successives sur la même corne du toro alors que le torero tourne sur son axe." (Domingo Delgado de la Camara). Ce sont finalement les toreros des années 20 et en particulier Chicuelo, puis Manolete après la guerre civile, qui firent la synthèse des deux formes de toréer - le toreo en rond et lié de Joselito, la quête de l'immobilité et du temple de Belmonte - et mirent réellement au point ce que l'on appellera le toreo moderne (aujourd'hui devenu classique).
 
   Une autre question que pose la figure de Joselito est celle de savoir si, malgré le pouvoir que ses qualités dans le ruedo lui avaient donné, il était bien le parangon de vertu et d'éthique que l'on a souvent présenté, ou bien s'il avait recherché les facilités d'un toro amoindri, écarté les concurrents gênants et profité de sa notoriété pour augmenter ses cachets, tout cela au détriment des aficionados.
Il semblerait que dans ce domaine le maestro de Gelves ait soufflé le chaud et le froid et que, en tout état de cause, son image posthume se soit trouvée grandie par comparaison avec les dévoiements que certaines figures ont trop souvent imposés à la fiesta brava depuis la fin de la guerre jusqu'à nos jours.
   Son début de carrière a été exemplaire. Ainsi pour sa présentation comme novillero à Madrid en 1912, Gallito refuse de toréer la novillada prévue du duc de Tovar qu'il juge insuffisante de présentation et exige de combattre le lot de toros d'Eduardo Olea prévu pour une corrida ultérieure. Son succès, face à ces toros, sera total. Ainsi se forge une légende !
   Cette attitude n'eut qu'un temps. Les années passant, le maestro fit preuve de moins de zèle et, surtout, il "accompagna" les principaux ganaderos dans leur sélection pour obtenir un toro moins imposant et plus facile à toréer. Sélection dont profitèrent les matadors des années 20 et qui facilitera l'épanouissement de la nouvelle tauromachie - au prix toutefois de nombreux morts, il ne faut pas l'oublier. Il privilégia les ganaderias d'origine Vistahermosa et c'est à partir de ce moment que commencèrent à se faire plus rares celles issues des autres sangs. Il continua toutefois à combattre régulièrement celle d' Eduardo Miura, qui était un ami personnel.
   Concernant les autre toreros on sait les bonnes relations qu'il entretint toujours avec Juan Belmonte, lequel lui servait la plupart du temps de faire valoir en raison de son inefficacité face aux toros un tant soit peu difficiles. Par ailleurs aucun jeune matador d'envergure n'apparut au cours de son règne. Rodolfo Gaona fut en réalité le seul concurrent qu'il craignît car le Mexicain était, tout comme José, un redoutable dominateur de toros. Leur relation fut toujours orageuse mais cela n'empêcha pas qu'ils apparussent régulièrement sur la même affiche.
   Aujourd'hui, l'un des reproches que les aficionados adressent aux figures de ce début de XXIè siècle est l'excès des cachets exigés, ce qui contribue à la cherté des places et donc à l'éloignement des publics. Cette question du prix des places a toujours été un problème pour la tauromachie qui est un spectacle cher et difficile à organiser - qui plus est très peu voire pas du tout subventionné, contrairement à la plupart des autres spectacles culturels. Conscient du problème, Joselito fut le grand promoteur des plazas de toros monumentales. Le maestro inaugura celle de Barcelonne en 1916, celle de Séville (un brin mégalomaniaque avec ses 23 000 places) en 1918. Il fut à l'initiative de celle de Las Ventas à Madrid, inaugurée bien après sa mort en 1931. Ainsi sans augmenter le prix des places on pouvait augmenter le cachet des toreros ... à condition de vendre tous les billets, ce qui s'avéra difficile pour la Monumental sévillane, qui ne survécut pas à la mort du maestro.

   On le voit, la personnalité de Joselito fut riche et complexe. Sa mort prématurée l'a transformé en mythe. Elle a, hélas, empêché sa confrontation avec les nouvelles formes de toréer dont il avait été l'un des initiateurs et qui s'épanouirent vraiment  dans les années qui suivirent le drame de Talavera.
 

A lire sur Joselito :

Joël Bartolotti, Gallito, UBTF, 1997
Paco Aguado, Joselito El Gallo Rey de los toreros, 1999, réédition 2020
José Bergamin, L'art de Birlibirloque, 1930


deux blogs sur internet :

La razón incorpórea (José Morente)
La fiesta prohibida (Manuel Hernández)



illustrations :
   Roberto Domingo   dessin pour le journal El Liberal  17 mai 1921
   Rafael Alberti   Joselito en su gloria   1949