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lundi 15 juin 2026

Le temple

 Afin de lui donner une unité de lecture, je mets en ligne la totalité du texte paru en cinq épisodes durant ces derniers mois.

 Voici une étude sur le temple. Bien sûr le sujet est un peu rebattu, mais il est riche de nombreuses réflexions  qui ne sont jamais sans rapport avec la conception que l'on se fait de la tauromachie. À travers les écrits de plusieurs auteurs taurins ainsi que les propos de certains toreros, il s'agira de tenter de définir et d'approfondir ce concept de temple en prenant en compte la diversité des approches.
   
   Le nom temple et le verbe templar sont d'une utilisation assez récente dans l'histoire de la tauromachie. Ils sont absent de toute la littérature taurine antérieure au XXe siècle. Ni Pepe Hillo dans sa Tauromaquia (1796), ni Paquiro dans sa Tauromaquia completa (1836) ne les utilisent. Pas plus que Sanchez de Neira ne les mentionne dans son Diccionario tauromáquico de 1879. À ce stade, je me dis que je pourrais peut-être piocher quelque information du côté de l'intelligence artificielle. Et là, je suis estomaqué. En moins de dix secondes l'IA que je consulte (gratuite, donc la plus simple qui soit) me donne toutes les informations dont elle dispose, parfaitement classées et explicitées, sur les premières apparitions du mot temple dans le vocabulaire taurin. Léger vertige : j'essaie de penser aux conséquences positives et négatives pour nous les humains de la puissance de cette chose. Mais le lendemain à la question posée un peu différemment, la machine me donne une réponse sensiblement différente. Me voilà à la fois consterné et rassuré : la machine n'est pas fiable; elle a, comme nous, sa vérité du moment.
   
   En 1908, dans Teoría del toreo, Amos Salvador, sans utiliser le mot temple, souligne la nécessité pour toréer d'adapter la vitesse du leurre à celle de la charge du toro. Deux ans plus tard, en 1910, Ricardo Torres "Bombita", dans Intimidas taurinas y el arte de torear, emploie pour la première fois semble-t-il le verbe templar dans le sens technique actuel.
 
   "Yo, aficionado, me fijería más en el terreno que pisase el diestro, en que éste citase con pierna contraria, templase con la muleta, recogiera con los vuelos y sin moverse estuviera preparado para el otro pase."
  " Moi, en tant qu'aficionado, je prêterais davantage attention au terrain que le torero occupe, au fait qu'il cite avec la jambe contraire, qu'il temple avec la muleta, qu'il recueille la charge avec les vuelos et sans bouger soit prêt pour la passe suivante."
 
   Etonnante et admirable définition du toreo classique, toujours en vigueur plus d'un siècle après ! Mais qui ne semble pas avoir été partagée en 1910 puisque le maestro continue : "Pero al fin estos no son mas que criterios míos, y conozco que no es fácil llevar mi convicción al público."
  '' Mais en fin de compte ce ne sont que mes propres critères, et je reconnais qu'il n'est pas facile de faire partager mes convictions au public." 
 
   Théoriser est une chose, mettre en pratique en est une autre. Or il se trouve qu'en 1913 un certain Juan Belmonte est intronisé matador de toros, il sera le premier à réussir à templer les toros de manière fréquente, dès lors la notion de temple prendra de plus en plus d'importance pour les toreros, le public et la critique. Gregorio Corrochano sera le premier à théoriser clairement le temple comme concept technique mais aussi esthétique. ¿Que es torear? publié en 1953 pour la première fois est l'aboutissement d'une réflexion entamée dès les années 10 sous l'influence de la tauromachie de Juan Belmonte. 
 
   "Temple es un vocable preciso que pone de acuerdo sonidos, instintos y movimientos. Se templan las cuerdas de una guitarra para buscar la armonía; se temple el toreo, esto es, se busca la harmonía del movimiento del toro que acomete y del movimiento del torero que torea; se temple el instinto con el instinto; para torear hace falta temple. [...] Templado no es igual a lento, aunque alguna vez, para templar a un toro muy lento, se le haya toreado con lentitud. El temple depende del toro. [...] Si se lleva el instrumento del toreo a más velocidad del temple del toro, éste puede llegar a perder o variar el objeto de su codicia, modificar la acometida, destorearse si iba toreado, y hasta rematar en el bulto. Lo menos que puede acontecer es que la suerte se malogre, no se remate y, por lo tanto, no se ligue el toreo. Si se torea con lentitud, si se lleva el instrumento de toreo a menos velocidad del temple del toro, éste derrota en el trapo donde le alcance, y allí termine la suerte, que no es donde se debe terminar, sino antes. [...] Ni con más rapidez, ni con mas lentitud : con temple. Que una vez podrá parecer rápido, si es rápido y fuerte el toro en acometer, y otra vez parecerá lento, muy lento, si el toro tiene poca codicia, poca fuerza y pocas ganas de pelea. Esto es el temple en el toreo. Hay una palabra en el campo andaluz, tan expresiva, acompasada y musical, que ajusta el toreo y el temple en una misma definición : torear al son del toro. Torear a son, a compás, llevar el son con ritmo musical; eso es temple y eso es torear."
 
   "Temple est un mot précis qui met en accord sonorités, instincts et mouvements. On accorde [se templa] les cordes d'une guitare pour chercher l'harmonie; on accorde [se templa] le toreo, autrement dit, on recherche l'harmonie entre le mouvement du toro qui charge et le mouvement du torero qui torée; on harmonise deux instincts; pour toréer le temple est nécessaire. [...] Templé n'est pas synonyme de lent, bien que parfois, pour templer un toro très lent on l'aura toréé avec lenteur. Le temple dépend du toro. [...] Si l'on déplace le leurre plus vite que le rythme du toro, celui-ci peut en arriver à perdre ou changer l'objet de sa convoitise, à modifier la charge, à ne plus être toréé s'il l'était, et jusqu'à attraper le corps. Le moins qu'il peut arriver est que la passe se rompe, ne se termine pas et, par conséquent, le toreo ne soit pas lié. Si l'on torée avec lenteur, si l'on déplace le leurre moins vite que le rythme du toro, celui-ci derrote sur le leurre, l'atteint, et ainsi se termine la passe avant sa conclusion normale. [...] Ni trop rapide, ni trop lent : avec temple. Parfois cela pourra paraître rapide, si le toro est rapide et fort dans sa charge, une autre fois cela paraîtra lent, très lent, si le toro possède peu d'envie, peu de force, peu de désir de combattre. C'est cela le temple dans le toreo. Il y a un mot dans la campagne andalouse, si expressif, cadencé et musical qui ajuste le toreo et le temple en une même définition : toréer ''al son'' du toro. Toréer au son, en mesure [a compas], porter le son avec un rythme musical; c'est cela le temple et c'est cela toréer."
 
 
     Ce qui renforce l'intérêt de cette définition devenue classique  c'est que Corrochano ne se contente pas de l'aspect purement matériel, physique de l'action de templar mais qu'il parle aussi d'instinct, d'harmonie, de rythme musical, de torear al son, al compas. Il ouvre ainsi de vastes horizons au toreo, qui vont bien au delà de l'aspect métronomique à quoi pourrait se réduire une définition trop mathématique du temple. 
 
 
 
  
 On peut penser qu'il est  par définition impossible de rendre compte par un instantané d'une notion qui concerne le temps, la       durée. Mais, comme tout art, la photographie, possède ses mystères. 
 

 
   Le concept de temple soulève plusieurs questions. Templer, est-ce, comme le défend Corrochano, s'adapter parfaitement au rythme du toro, que celui-ci soit rapide ou lent ? Ou  bien est-ce réussir à ralentir la vitesse de charge du toro ? Ou peut-être pouvoir  simplement donner l'impression que l'on ralentit cette charge ? Sans oublier le cas particulier et inverse où le torero va quasiment accélérer la charge du toro en obligeant un animal rétif ou statique à charger le leurre et à y prendre goût. 
 
Templer c'est toréer au même rythme que le toro 
 
   Pour Cossío comme pour Corrochano, templer c'est s'adapter parfaitement à la vitesse du toro. 
 
   "El temple había sido condición de todos los buenos toreros, y se ha considerado como introductor de ella a Belmonte. El aficionado suele confundir el temple con la lentitud y es preciso aclarar este término. Templar no es sino adecuar la marcha y velocidad de la muleta a la embestida del toro. Creo que desde que se inventara el toreo no se ha podido torear bien de otra manera, y me parece temerario sostener que hasta Belmonte nadie había toreado bien.  [...]  Con mucha gracia e ingenio, el propio diestro, a alguien que le habló del temple como lentitud en el correr la mano, hubo de decirle : ''Es possible que fuera así; pero yo creo que se empezó a hablar del temple el año de la glosopeda.'' La humorada encerraba una grave lección." 
 
   ''Le temple avait été la qualité de tous les bons toreros, et on a considéré Belmonte comme en étant l'introducteur. L'aficionado a l'habitude de confondre le temple avec la lenteur, il est donc nécessaire d'éclaircir ce terme. Templer n'est rien d'autre qu'adapter la marche et la vitesse de la muleta à la charge du toro. Je crois que depuis que l'on a inventé le toreo il n'a pas été possible de bien toréer d'une autre manière et il me paraît téméraire de soutenir que jusqu'à Belmonte personne n'avait bien toréé.  [...]  Avec beaucoup d'humour et d'esprit, le propre diestro, à quelqu'un qui lui parlait de temple en tant que lenteur dans la manière de courir la main, dut lui dire : "Il est possible que cela ait été ainsi, mais moi je crois que l'on a commencé à parler de temple l'année de la fièvre aphteuse." 
 
   On notera l'hommage rendu par Cossío aux grands toreros de l'ère pré-belmontine en soulignant que le sens du temple, que l'on n'a conceptualisé qu'à partir de Juan Belmonte, était nécessairement une qualité que possédaient les meilleurs toreros à toutes les époques de la tauromachie. On notera aussi l'ironie du Trianero; une manière de dire : non je ne pense pas avoir ralenti la vitesse de charge de mes adversaires, mais si ça vous fait plaisir de le croire ...
 
 
   En parfaite adéquation avec ses positions toristes, Jean Pierre Darracq "El Tio Pepe" ne pense pas non plus que l'on puisse ralentir la charge du toro. Dominer le toro oui, mais le dresser comme on le ferait d'un animal domestique, non !
 
   ''Public d'ailleurs circonvenu par une fausse conception du temple, associé à l'idée de lenteur alors que sa signification correcte est celle de l'ajustement de la cadence du leurre à la vitesse d'attaque de l'animal. Mais c'est le toro qui décide, si j'ose dire, non l'homme. Quand l'embestida est elle-même templada, la passe le sera également, pourvu que l'exécutant soit un garçon doué. Au contraire, chaque fois qu'un torero prétend imposer un rythme à la charge du toro il se fait désarmer : capes déchirées, arrachées ; muletas envolées ; piètre résultat !" (Genèse de la corrida moderne) 
 
 
Un qui lui non plus ne croit pas le moins du monde à la possibilité de ralentir la charge du toro c'est Paco Camino. Dans ses propos recueillis par François Zumbiehl (Le discours de la corrida) il ne mâche pas ses mots.
 
   ''À mon avis, toutes les belles théories sur le temple sont une fumisterie.  [...]   Je voudrais bien savoir comment on peut templer un taureau ou une vache qui surgissent à toute allure ; ils arracheraient la cape. Il ne s'agit pas d'autre chose que de savoir s'adapter à la charge de la bête ; il est impossible de créer ou d'imposer le ralenti. Évidemment, si on a affaire à une mule qui fait deux mètres en une demi-minute, la passe va durer le même temps.''
 
   Et pourtant, je garde précieusement en mémoire les chicuelinas qu'il donna à Las Ventas en 1977 à un toro de Baltasar Iban. Par la vertu de la grâce et du temple, il transmuta ce jour-là cette passe qui peut être si vulgaire en or pur. Parfaite adaptation au rythme du toro ? ralentissement de sa charge ? ou simple impression de la ralentir ?
 
Ralentir
 
   Si le mot templar signifie en espagnol accorder, harmoniser (templar una guitarra), il signifie avant tout modérer, adoucir, tempérer. Il faut donc bien convenir qu'il y a dans cette notion de temple en tauromachie une idée qui va plus loin que celle de s'accorder et qui est de transformer la charge du toro de façon à la rendre moins brusque, moins rapide. 
   Ainsi le dit Auguste Laffront "Paco Tolosa" dans La corrida, tragédie et art plastique :
 
'' "Templar", c'était, à l'origine, déplacer l'étoffe dans une cadence adaptée à la vitesse du taureau et maintenir le leurre, cape ou muleta, à une distance toujours égale du début à la fin de la manœuvre. Depuis Belmonte, "templar" marque une idée de lenteur et signifie modérer, freiner, ralentir la course de la bête, l'obliger à régler son allure sur les mouvements du leurre, de façon que celui-ci puisse être mû avec le maximum de lenteur et de suavité possibles."
 
   De même qu'André Viard dans Comprendre la corrida, un matador explique :
 
'' Cette faculté à épouser le rythme du toro puis, à l'intérieur de l'équilibre obtenu, à régler la vitesse de sa charge en la ralentissant a pour nom le temple (du latin temperare,tempérer).
"S'il parvient à templar sa charge, le torero va transformer l'élan brusque, rectiligne et impulsif du toro en une embestida mesurée, courbe et prolongée."
 
 Pour François Coupry (Torero d'or) c'est la relation quasiment magique qui s'établit entre torero et toro qui ouvre la voie du temple comme ralentissement de la charge. Une forme d'hypnose voire de tendresse.
 
"Cette magie est commune à tout temple de tout torero - à partir d'un certain moment si le temple se déroule précis, si la muleta demeure toujours à la même exacte distance des cornes du taureau, elle imposera son rythme, sans subir celui du taureau. [...]
"Là, dans ce sens suprême du temple, il s'agit, avec un taureau complètement hypnotisé, avec un taureau en parfait accord avec le torero, de freiner, adoucir, murmurer sa charge. Là, vraiment pour le spectateur se vivra la plus totale affection, entre un taureau et un torero. La douceur. Cette tendresse. Plus question alors - par cet extraordinaire retournement - pour le taureau de vouloir tuer ; mais, au contraire, de ne plus vouloir attraper la muleta, de ralentir, lui, quand elle ralentit, elle ! Alors, oui, vient l'impossible. La tendresse entre un homme et un taureau." 
 

 
  Discours de même teneur chez Pepe Luis Vazquez (F. Zumbiehl, Des taureaux dans la tête), le grand artiste sévillan de l'après-guerre civile, pour lequel la relation qui se noue entre l'homme et l'animal permet au temple d'advenir :
 
" Au début, c'est le taureau qui indique à l'homme la vitesse adéquate. Mais peu à peu ce dernier, s'il est bon, parvient à ralentir cette vitesse et à l'accorder avec lui-même. Là est toute l'intelligence, la science, et l'histoire de la tauromachie. 
" Le temple est une question d'intuition. Cela vient moins de la tête que du cœur, du sentiment. On est d'abord sur ses gardes, un peu crispé, et on essaie de mettre le taureau à la bonne cadence. Quand on y est arrivé, on se relâche, et la bête est tellement en harmonie avec l'homme, qu'il semble que celui-ci lui inculque son propre relâchement. Elle prend un autre rythme et épouse le temple. C'est une chose voluptueuse. C'est comme si on était avec une personne anxieuse et agressive, et qu'on lui montrait ou lui disait quelque chose qui l'apaise."  
 
 

 
S'il y a dans le temple de la magie, de la volupté, de l'envoûtement, on peut se demander si le ralentissement du toro est bien réel ou s'il ne s'agit que d'une impression - ce fameux temps suspendu -, l'envoûtement opérant aussi sur le public. Ce qui est certain c'est que ces moments sont rares et fragiles voire miraculeux, comme nous le dit si bien Pedro Cordoba (La corrida) : 
 
''Le temple consiste à synchroniser le déplacement de la muleta et la charge du taureau, de telle sorte que la violence de l'animal soit comme absorbée par le leurre, envoûtée par sa lenteur. Il faut pour cela trouver la ''bonne distance'', être mû par les mêmes rythmes. On a alors l'impression d'un temps suspendu, d'une euphorie qui se poursuit jusqu'à l'insoutenable, d'un prolongement miraculeux de l'éphémère, d'un luxe pensif. De tels moment de grâce sont, comme tout miracle, extrêmement rares : on peut assister à des dizaines de corridas et en rester au pressentiment de ce qui aurait pu être et n'a pas été.'' 
 
Technique du temple
 
   Si le temple est affaire d'esprit voire de sortilège, il requiert aussi pour advenir l'utilisation par le torero de stratégies, de technique.
   Cossío note que la plus grande longueur des passes données par Juan Belmonte a contribué à répandre dans le public cette impression de lenteur : 
 
''El leve espejismo del público que tal pensaba consistía en que hasta Belmonte nunca se había dado el pase tan largo como él logró darlo, y el ver el toro embebida en el engaño mas tiempo se confundía con la velocidad con que se verificaba el lance, pues, efectivamente, duraba más tiempo que en el sistema habitual hasta entonces, pero por no ser más lento, sino por ser más largo.''
 
''La légère illusion répandue dans le public reposait sur le fait que jusqu'à Belmonte personne n'avait donné de passe aussi longue que lui, et voir le toro absorbé dans le leurre aussi longtemps était confondu avec la vitesse à laquelle se déroulait la passe, car, effectivement, elle durait plus longtemps que dans la manière de toréer habituelle jusqu'alors, mais non pour être plus lente sinon pour être plus longue.''
 
 
   Mais le stratagème le plus répandu consiste à faire baisser la tête du toro lorsqu'il charge. Ainsi nous l'explique Claude Popelin dans Le taureau et son combat :
 
''Le torero, doué de temple, donne l'impression littérale de ralentir, à sa volonté, l'impétuosité du taureau. A cette fin, il use parfois d'un stratagème : baisser la main qui tient l'étoffe au moment où l'animal engage la tête dans celle-ci. Le taureau, par le seul fait de la position qu'il prend pour suivre le leurre, le mufle au ras du sol, freine naturellement sa charge. C'est un résultat difficile à atteindre avec les bêtes qui tiennent la tête haute et refusent de la baisser. Aussi sont-elles toujours pour l'homme des adversaires difficiles.''
 
 
   Stratagème que détaille François Coupry, conjuguant le fait de maintenir la tête baissée du toro le plus longtemps possible tout en déviant sa charge en toréant sur une ligne incurvée, ce qui permet d'unir les notions complémentaires de temple et de mando, expression maximale de la domination du torero sur le toro. 
 
"Templer, c'est étirer au maximum le moment de la charge où le taureau garde la tête baissée. [...] à chaque millimètre le taureau demande : je peux frapper ? à chaque millimètre le torero répond : plus tard ; à chaque millimètre le taureau répond : je vais frapper, maintenant ; à chaque millimètre le torero demande : attends encore un millimètre. Mandar signifie aussi conduire. Et le torero a conduit le taureau, d'abord dans l'espace en le déviant de sa route ordinaire ; ensuite dans le temps, en retardant le coup de corne tueur, en le reconduisant à chaque dixième de seconde ; enfin, de nouveau dans l'espace, il le retournera." 
 
 

 
 
   Ce que Gregorio Corrochano résume en une phrase : 
 
''En conservar las distancias está, precisamente, el secreto del temple." 
 
   Et Domingo Ortega de manière plus imagée:
 
"Cuando se templa, el toro parece ir cosido a la muleta." 
 
C'est exactement l'impression que j'eus lors de la fabuleuse faena  madrilène de Luis de Pauloba en 1995. Et à ce moment-là nous étions 24 000 âmes à le vivre comme un moment d'éternité.
 
 


Conclure ?
 
   Le moment est venu de conclure. Nous avons soulevé les grandes questions que pose le temple : est-il accord avec la charge du toro ou bien ralentissement (ou impression de ralentissement) de celle-ci ? Qui décide ? qui impose son rythme : le toro ou le torero ? Nous avons, pour tenter d'y répondre cherché l'aide d'écrivains taurins, de revisteros, de toreros. À chacun de se forger une opinion en fonction de ses observations, de sa conception de l'art taurin.
   Jean Marie Magnan, dans son ouvrage Corrida-spectacle, corrida-passion réussit avec finesse à rendre parfaitement cohérents les divers points de vue sur le temple :
 
''Cape et muleta deviennent l'unique horizon du taureau et qui ne quittent pas son regard. Comment le fauve pourrait-il se dérober à ce qui se déplace avec lui ou selon lui, que sa course ne rapproche et encore moins ne rattrape ? Déjà, il ne sait plus très bien si cela épouse son avance ou si c'est lui qui s'y soumet  et adopte l'allure que cela lui impose. Et il semble, tandis que diminue son élan, que l'étoffe décide en souveraine et qu'il ne reprendra plus l'avantage. Une sorte de métronome renseigne les artistes les plus profonds sur les diverses vélocités de leurs adversaires et leur permet d'arrêter la meilleure cadence, de faire sourdre la grande musique de leur art.''
 
    Mais quelles sont les qualités nécessaires au torero pour accéder à ce temple si précieux ? La maîtrise du corps est toujours liée à celle de l'esprit. Ainsi pour Richard Milian :
 
''Il faut avoir la capacité à maîtriser son corps, à apaiser son esprit, à se mettre dans un conditionnement de paix intérieure totale. [...] On peut oser faire un parallèle avec les arts martiaux qui nécessitent une puissante harmonie intérieure. [...] Lorsque le torero a en lui cette force intérieure, c'est un tel pouvoir qui fait que la cape et la muleta sont alors le prolongement naturel de son corps. Le taureau le ressent, il s'investit, il partage. La faculté de trouver le rythme, la distance, la hauteur...de caresser l'air, est liée à cette harmonie; ce contrôle de soi permet alors de toujours garder la même distance, régulière, dans ce rythme imposé de plus en plus lent, dans la douceur et dans le calme.
Alors le taureau se donne et le combat devient un art.'' 
La Suerte 20 juillet 2012 (sorteo corrida de Mont-de-Marsan) 
 

 
   Si la capacité à templer exige aussi des qualités physiques (souplesse des articulations) ainsi que la faculté de comprendre le comportement du toro, cette force intérieure dont parle Richard Milian, qui permet au torero de se consacrer totalement à la maîtrise de la charge du toro paraît essentielle. On a trop souvent attribué le sens du temple à on ne sait quel don venu d'on ne sait où au détriment de cette force d'âme, qui est confiance en soi et que l'on pourrait appeler plus  prosaïquement courage. 
   Il reste maintenant à transformer cette force en enchantement : 
 
"Pas plus que la poésie, la tauromachie n'est capable de suspendre le vol du temps, mais elle peut du moins conférer à l'éphémère une apparence d'éternité, et donner une consistance aux formes qui s'envolent, de sorte qu'elles deviennent des formes qui pèsent. Alors les élans de l'étoffe, pure temporalité et cadence, donnent le sentiment de se fixer dans une sculpture dynamique, ciselée par le temple.
"Il sera permis à l'artiste d'accepter plus sereinement que s'efface ce qu'il a dessiné sur le sable. Le temps en obscurcira l'image dans les mémoires, mais quelques amateurs garderont pour longtemps encore ce rythme profond du temple, cette ''musique silencieuse du toreo'' dont a parlé si bien Bergamín, et qui reste en nous comme le sillage d'un bonheur, quand il ne reste plus rien."
François Zumbiehl   Des taureaux dans la tête
 
 


 
Outre les livres cités dans le texte, on pourra lire dans la revue Toros les très intéressants articles suivants :
Pierre Mialane - Alain Montcouquiol,  Le temple dans le toreo,  n°927-928-929  mars avril 1972.
Marc Delon,  A confesse du temple,  n°1650   avril 2001.
Pierre Dupuy,  Le temple de la discorde,  n°1723   mars 2004. 
 
 
Les toreros photographiés : Juan Belmonte, Enrique Ponce, Fortes, Antonio Fuentes, Morante de la Puebla, Pepe Luis Vazquez, Clemente, Luis de Pauloba, Alberto Lamelas, Curro Romero. 

 

jeudi 7 mai 2026

Le temple (5)

 
Conclure ?
 
   Le moment est venu de conclure. Nous avons soulevé les grandes questions que pose le temple : est-il accord avec la charge du toro ou bien ralentissement (ou impression de ralentissement) de celle-ci ? Qui décide ? qui impose son rythme : le toro ou le torero ? Nous avons, pour tenter d'y répondre cherché l'aide d'écrivains taurins, de revisteros, de toreros. À chacun de se forger une opinion en fonction de ses observations, de sa conception de l'art taurin.
   Jean Marie Magnan, dans son ouvrage Corrida-spectacle, corrida-passion réussit avec finesse à rendre parfaitement cohérents les divers points de vue sur le temple :
 
''Cape et muleta deviennent l'unique horizon du taureau et qui ne quittent pas son regard. Comment le fauve pourrait-il se dérober à ce qui se déplace avec lui ou selon lui, que sa course ne rapproche et encore moins ne rattrape ? Déjà, il ne sait plus très bien si cela épouse son avance ou si c'est lui qui s'y soumet  et adopte l'allure que cela lui impose. Et il semble, tandis que diminue son élan, que l'étoffe décide en souveraine et qu'il ne reprendra plus l'avantage. Une sorte de métronome renseigne les artistes les plus profonds sur les diverses vélocités de leurs adversaires et leur permet d'arrêter la meilleure cadence, de faire sourdre la grande musique de leur art.''
 
    Mais quelles sont les qualités nécessaires au torero pour accéder à ce temple si précieux ? La maîtrise du corps est toujours liée à celle de l'esprit. Ainsi pour Richard Milian :
 
''Il faut avoir la capacité à maîtriser son corps, à apaiser son esprit, à se mettre dans un conditionnement de paix intérieure totale. [...] On peut oser faire un parallèle avec les arts martiaux qui nécessitent une puissante harmonie intérieure. [...] Lorsque le torero a en lui cette force intérieure, c'est un tel pouvoir qui fait que la cape et la muleta sont alors le prolongement naturel de son corps. Le taureau le ressent, il s'investit, il partage. La faculté de trouver le rythme, la distance, la hauteur...de caresser l'air, est liée à cette harmonie; ce contrôle de soi permet alors de toujours garder la même distance, régulière, dans ce rythme imposé de plus en plus lent, dans la douceur et dans le calme.
Alors le taureau se donne et le combat devient un art.'' 
La Suerte 20 juillet 2012 (sorteo corrida de Mont-de-Marsan) 
 

 
   Si la capacité à templer exige aussi des qualités physiques (souplesse des articulations) ainsi que la faculté de comprendre le comportement du toro, cette force intérieure dont parle Richard Milian, qui permet au torero de se consacrer totalement à la maîtrise de la charge du toro paraît essentielle. On a trop souvent attribué le sens du temple à on ne sait quel don venu d'on ne sait où au détriment de cette force d'âme, qui est confiance en soi et que l'on pourrait appeler plus  prosaïquement courage. 
   Il reste maintenant à transformer cette force en enchantement : 
 
"Pas plus que la poésie, la tauromachie n'est capable de suspendre le vol du temps, mais elle peut du moins conférer à l'éphémère une apparence d'éternité, et donner une consistance aux formes qui s'envolent, de sorte qu'elles deviennent des formes qui pèsent. Alors les élans de l'étoffe, pure temporalité et cadence, donnent le sentiment de se fixer dans une sculpture dynamique, ciselée par le temple.
"Il sera permis à l'artiste d'accepter plus sereinement que s'efface ce qu'il a dessiné sur le sable. Le temps en obscurcira l'image dans les mémoires, mais quelques amateurs garderont pour longtemps encore ce rythme profond du temple, cette ''musique silencieuse du toreo'' dont a parlé si bien Bergamín, et qui reste en nous comme le sillage d'un bonheur, quand il ne reste plus rien."
François Zumbiehl   Des taureaux dans la tête
 
 

Fin
 
Outre les livres cités dans le texte, on pourra lire dans la revue Toros les très intéressants articles suivants :
Pierre Mialane - Alain Montcouquiol   Le temple dans le toreo    n°927-928-929   mars avril 1972
Marc Delon   A confesse du temple   n°1650   avril 2001
Pierre Dupuy   Le temple de la discorde   n°1723   mars 2004 
 
 

mercredi 8 avril 2026

Le temple (4)

 
Technique du temple
 
   Si le temple est affaire d'esprit voire de sortilège, il requiert aussi pour advenir l'utilisation par le torero de stratégies, de technique.
   Cossío note que la plus grande longueur des passes données par Juan Belmonte a contribué à répandre dans le public cette impression de lenteur : 
 
''El leve espejismo del público que tal pensaba consistía en que hasta Belmonte nunca se había dado el pase tan largo como él logró darlo, y el ver el toro embebida en el engaño mas tiempo se confundía con la velocidad con que se verificaba el lance, pues, efectivamente, duraba más tiempo que en el sistema habitual hasta entonces, pero por no ser más lento, sino por ser más largo.''
 
''La légère illusion répandue dans le public reposait sur le fait que jusqu'à Belmonte personne n'avait donné de passe aussi longue que lui, et voir le toro absorbé dans le leurre aussi longtemps était confondu avec la vitesse à laquelle se déroulait la passe, car, effectivement, elle durait plus longtemps que dans la manière de toréer habituelle jusqu'alors, mais non pour être plus lente sinon pour être plus longue.''
 
 
   Mais le stratagème le plus répandu consiste à faire baisser la tête du toro lorsqu'il charge. Ainsi nous l'explique Claude Popelin dans Le taureau et son combat :
 
''Le torero, doué de temple, donne l'impression littérale de ralentir, à sa volonté, l'impétuosité du taureau. A cette fin, il use parfois d'un stratagème : baisser la main qui tient l'étoffe au moment où l'animal engage la tête dans celle-ci. Le taureau, par le seul fait de la position qu'il prend pour suivre le leurre, le mufle au ras du sol, freine naturellement sa charge. C'est un résultat difficile à atteindre avec les bêtes qui tiennent la tête haute et refusent de la baisser. Aussi sont-elles toujours pour l'homme des adversaires difficiles.''
 
 
   Stratagème que détaille François Coupry, conjuguant le fait de maintenir la tête baissée du toro le plus longtemps possible tout en déviant sa charge en toréant sur une ligne incurvée, ce qui permet d'unir les notions complémentaires de temple et de mando, expression maximale de la domination du torero sur le toro. 
 
"Templer, c'est étirer au maximum le moment de la charge où le taureau garde la tête baissée. [...] à chaque millimètre le taureau demande : je peux frapper ? à chaque millimètre le torero répond : plus tard ; à chaque millimètre le taureau répond : je vais frapper, maintenant ; à chaque millimètre le torero demande : attends encore un millimètre. Mandar signifie aussi conduire. Et le torero a conduit le taureau, d'abord dans l'espace en le déviant de sa route ordinaire ; ensuite dans le temps, en retardant le coup de corne tueur, en le reconduisant à chaque dixième de seconde ; enfin, de nouveau dans l'espace, il le retournera." 
 
 

 
 
   Ce que Gregorio Corrochano résume en une phrase : 
 
''En conservar las distancias está, precisamente, el secreto del temple." 
 
   Et Domingo Ortega de manière plus imagée:
 
"Cuando se templa, el toro parece ir cosido a la muleta." 
 
C'est exactement l'impression que j'eus lors de la fabuleuse faena  madrilène de Luis de Pauloba en 1995. Et à ce moment-là nous étions 24 000 âmes à le vivre comme un moment d'éternité.
 
 

 à suivre
 

dimanche 15 mars 2026

Le temple (3)

 Ralentir
 
   Si le mot templar signifie en espagnol accorder, harmoniser (templar una guitarra), il signifie avant tout modérer, adoucir, tempérer. Il faut donc bien convenir qu'il y a dans cette idée de temple en tauromachie une idée qui va plus loin que celle de s'accorder et qui est de transformer la charge du toro de façon à la rendre moins brusque, moins rapide. 
   Ainsi le dit Auguste Laffront "Paco Tolosa" dans La corrida, tragédie et art plastique :
 
'' "Templar", c'était, à l'origine, déplacer l'étoffe dans une cadence adaptée à la vitesse du taureau et maintenir le leurre, cape ou muleta, à une distance toujours égale du début à la fin de la manœuvre. Depuis Belmonte, "templar" marque une idée de lenteur et signifie modérer, freiner, ralentir la course de la bête, l'obliger à régler son allure sur les mouvements du leurre, de façon que celui-ci puisse être mû avec le maximum de lenteur et de suavité possibles."
 
   De même qu'André Viard dans Comprendre la corrida, un matador explique :
 
'' Cette faculté à épouser le rythme du toro puis, à l'intérieur de l'équilibre obtenu, à régler la vitesse de sa charge en la ralentissant a pour nom le temple (du latin temperare,tempérer).
"S'il parvient à templar sa charge, le torero va transformer l'élan brusque, rectiligne et impulsif du toro en une embestida mesurée, courbe et prolongée."
 
 Pour François Coupry (Torero d'or) c'est la relation quasiment magique qui s'établit entre torero et toro qui ouvre la voie du temple comme ralentissement de la charge. Une forme d'hypnose voire de tendresse.
 
"Cette magie est commune à tout temple de tout torero - à partir d'un certain moment si le temple se déroule précis, si la muleta demeure toujours à la même exacte distance des cornes du taureau, elle imposera son rythme, sans subir celui du taureau. [...]
"Là, dans ce sens suprême du temple, il s'agit, avec un taureau complètement hypnotisé, avec un taureau en parfait accord avec le torero, de freiner, adoucir, murmurer sa charge. Là, vraiment pour le spectateur se vivra la plus totale affection, entre un taureau et un torero. La douceur. Cette tendresse. Plus question alors - par cet extraordinaire retournement - pour le taureau de vouloir tuer ; mais, au contraire, de ne plus vouloir attraper la muleta, de ralentir, lui, quand elle ralentit, elle ! Alors, oui, vient l'impossible. La tendresse entre un homme et un taureau." 
 

 
  Discours de même teneur chez Pepe Luis Vazquez (F. Zumbiehl, Des taureaux dans la tête), le grand artiste sévillan de l'après-guerre civile, pour lequel la relation qui se noue entre l'homme et l'animal permet au temple d'advenir :
 
" Au début, c'est le taureau qui indique à l'homme la vitesse adéquate. Mais peu à peu ce dernier, s'il est bon, parvient à ralentir cette vitesse et à l'accorder avec lui-même. Là est toute l'intelligence, la science, et l'histoire de la tauromachie. 
" Le temple est une question d'intuition. Cela vient moins de la tête que du cœur, du sentiment. On est d'abord sur ses gardes, un peu crispé, et on essaie de mettre le taureau à la bonne cadence. Quand on y est arrivé, on se relâche, et la bête est tellement en harmonie avec l'homme, qu'il semble que celui-ci lui inculque son propre relâchement. Elle prend un autre rythme et épouse le temple. C'est une chose voluptueuse. C'est comme si on était avec une personne anxieuse et agressive, et qu'on lui montrait ou lui disait quelque chose qui l'apaise."  
 
 

 
S'il y a dans le temple de la magie, de la volupté, de l'envoûtement, on peut se demander si le ralentissement du toro est bien réel ou s'il ne s'agit que d'une impression - ce fameux temps suspendu -, l'envoûtement opérant aussi sur le public. Ce qui est certain c'est que ces moments sont rares et fragiles voire miraculeux, comme nous le dit si bien Pedro Cordoba (La corrida) : 
 
''Le temple consiste à synchroniser le déplacement de la muleta et la charge du taureau, de telle sorte que la violence de l'animal soit comme absorbée par le leurre, envoûtée par sa lenteur. Il faut pour cela trouver la ''bonne distance'', être mû par les mêmes rythmes. On a alors l'impression d'un temps suspendu, d'une euphorie qui se poursuit jusqu'à l'insoutenable, d'un prolongement miraculeux de l'éphémère, d'un luxe pensif. De tels moment de grâce sont, comme tout miracle, extrêmement rares : on peut assister à des dizaines de corridas et en rester au pressentiment de ce qui aurait pu être et n'a pas été.'' 
 
 
    À suivre
 
 
    

mardi 24 février 2026

Le temple (2)

 

 
   Le concept de temple soulève plusieurs questions. Templer, est-ce s'adapter parfaitement au rythme du toro, que celui-ci soit rapide ou lent ? Ou  bien est-ce réussir à ralentir la vitesse de charge du toro ? Ou peut-être pouvoir  simplement donner l'impression que l'on ralentit cette charge ? Sans oublier le cas particulier et inverse où le torero va quasiment accélérer la charge du toro en obligeant un animal rétif ou statique à charger le leurre et à y prendre goût. 
 
Templer c'est toréer au même rythme que le toro 
 
   Pour Cossío comme pour Corrochano, templer c'est s'adapter parfaitement à la vitesse du toro. 
 
   "El temple había sido condición de todos los buenos toreros, y se ha considerado como introductor de ella a Belmonte. El aficionado suele confundir el temple con la lentitud y es preciso aclarar este término. Templar no es sino adecuar la marcha y velocidad de la muleta a la embestida del toro. Creo que desde que se inventara el toreo no se ha podido torear bien de otra manera, y me parece temerario sostener que hasta Belmonte nadie había toreado bien.  [...]  Con mucha gracia e ingenio, el propio diestro, a alguien que le habló del temple como lentitud en el correr la mano, hubo de decirle : ''Es possible que fuera así; pero yo creo que se empezó a hablar del temple el año de la glosopeda.'' La humorada encerraba una grave lección." 
 
   ''Le temple avait été la qualité de tous les bons toreros, et on a considéré Belmonte comme en étant l'introducteur. L'aficionado a l'habitude de confondre le temple avec la lenteur, il est donc nécessaire d'éclaircir ce terme. Templer n'est rien d'autre qu'adapter la marche et la vitesse de la muleta à la charge du toro. Je crois que depuis que l'on a inventé le toreo il n'a pas été possible de bien toréer d'une autre manière et il me paraît téméraire de soutenir que jusqu'à Belmonte personne n'avait bien toréé.  [...]  Avec beaucoup d'humour et d'esprit, le propre diestro, à quelqu'un qui lui parlait de temple en tant que lenteur dans la manière de courir la main, dut lui dire : "Il est possible que cela ait été ainsi, mais moi je crois que l'on a commencé à parler de temple l'année de la fièvre aphteuse." 
 
   On notera l'hommage rendu par Cossío aux grands toreros de l'ère pré-belmontine en soulignant que le sens du temple, que l'on n'a conceptualisé qu'à partir de Juan Belmonte, était nécessairement une qualité que possédaient les meilleurs toreros à toutes les époques de la tauromachie. On notera aussi l'ironie du Trianero; une manière de dire : non je ne pense pas avoir ralenti la vitesse de charge de mes adversaires, mais si ça vous fait plaisir de le croire ...
 
 
   En parfaite adéquation avec ses positions toristes, Jean Pierre Darracq "El Tio Pepe" ne pense pas non plus que l'on puisse ralentir la charge du toro. Dominer le toro oui, mais le dresser comme on le ferait d'un animal domestique, non !
 
   ''Public d'ailleurs circonvenu par une fausse conception du temple, associé à l'idée de lenteur alors que sa signification correcte est celle de l'ajustement de la cadence du leurre à la vitesse d'attaque de l'animal. Mais c'est le toro qui décide, si j'ose dire, non l'homme. Quand l'embestida est elle-même templada, la passe le sera également, pourvu que l'exécutant soit un garçon doué. Au contraire, chaque fois qu'un torero prétend imposer un rythme à la charge du toro il se fait désarmer : capes déchirées, arrachées ; muletas envolées ; piètre résultat !" (Genèse de la corrida moderne) 
 
 
Un qui lui non plus ne croit pas le moins du monde à la possibilité de ralentir la charge du toro c'est Paco Camino. Dans ses propos recueillis par François Zumbiehl (Le discours de la corrida) il ne mâche pas ses mots.
 
   ''À mon avis, toutes les belles théories sur le temple sont une fumisterie.  [...]   Je voudrais bien savoir comment on peut templer un taureau ou une vache qui surgissent à toute allure ; ils arracheraient la cape. Il ne s'agit pas d'autre chose que de savoir s'adapter à la charge de la bête ; il est impossible de créer ou d'imposer le ralenti. Évidemment, si on a affaire à une mule qui fait deux mètres en une demi-minute, la passe va durer le même temps.''
 
   Et pourtant, je garde précieusement en mémoire les chicuelinas qu'il donna à Las Ventas en 1977 à un toro de Baltasar Iban. Par la vertu de la grâce et du temple, il transmuta ce jour-là cette passe qui peut être si vulgaire en or pur. Parfaite adaptation au rythme du toro ? ralentissement de sa charge ? ou simple impression de la ralentir ?
 
 
À suivre 
 
     
    

mercredi 4 février 2026

Le temple (1)

 
   Voici le début d'une série sur le temple. Bien sûr le sujet est un peu rebattu, mais il est riche de nombreuses réflexions  qui ne sont jamais sans rapport avec la conception que l'on se fait de la tauromachie. À travers les écrits de plusieurs auteurs taurins ainsi que les propos de certains toreros, il s'agira de tenter de définir et d'approfondir ce concept de temple en prenant en compte la diversité des approches.
   Le nom temple et le verbe templar sont d'une utilisation assez récente dans l'histoire de la tauromachie. Ils sont absent de toute la littérature taurine antérieure au XXe siècle. Ni Pepe Hillo dans sa Tauromaquia (1796), ni Paquiro dans sa Tauromaquia completa (1836) ne les utilisent. Pas plus que Sanchez de Neira ne les mentionne dans son Diccionario tauromáquico de 1879. À ce stade, je me dis que je pourrais peut-être piocher quelque information du côté de l'intelligence artificielle. Et là, je suis estomaqué. En moins de dix secondes l'IA que je consulte (gratuite, donc la plus simple qui soit) me donne toutes les informations dont elle dispose, parfaitement classées et explicitées, sur les premières apparitions du mot temple dans le vocabulaire taurin. Léger vertige : j'essaie de penser aux conséquences positives et négatives pour nous les humains de la puissance de cette chose. Mais le lendemain à la question posée un peu différemment peut-être, la machine me donne une réponse sensiblement différente. Me voilà à la fois consterné et rassuré : la machine n'est pas fiable; elle a, comme nous, sa vérité du moment.
   En 1908, dans son livre Teoría del toreo, Amos Salvador, sans utiliser le mot temple, souligne la nécessité pour toréer d'adapter la vitesse du leurre à celle de la charge du toro. Deux ans plus tard, en 1910, Ricardo Torres "Bombita", dans Intimidas taurinas y el arte de torear, emploie pour la première fois semble-t-il le verbe templar dans le sens technique actuel.
 
   "Yo, aficionado, me fijería más en el terreno que pisase el diestro, en que éste citase con pierna contraria, templase con la muleta, recogiera con los vuelos y sin moverse estuviera preparado para el otro pase."
  " Moi, en tant qu'aficionado, je prêterais davantage attention au terrain que le torero occupe, au fait qu'il cite avec la jambe contraire, qu'il temple avec la muleta, qu'il recueille la charge avec les vuelos et sans bouger soit prêt pour la passe suivante."
 
   Etonnante et admirable définition du toreo classique, toujours en vigueur plus d'un siècle après ! Mais qui ne semble pas avoir été partagée en 1910 puisque le maestro continue : "Pero al fin estos no son mas que criterios míos, y conozco que no es fácil llevar mi convicción al público."
  '' Mais en fin de compte ce ne sont que mes propres critères, et je reconnais qu'il n'est pas facile de faire partager mes convictions au public." 
 
   Théoriser est une chose, mettre en pratique en est une autre. Or il se trouve qu'en 1913 un certain Juan Belmonte est intronisé matador de toros, il sera le premier à réussir à templer les toros de manière fréquente, dès lors la notion de temple prendra de plus en plus d'importance pour les toreros, le public et la critique. Gregorio Corrochano sera le premier à théoriser clairement le temple comme concept technique mais aussi esthétique. ¿Que es torear? publié en 1953 pour la première fois est l'aboutissement d'une réflexion entamée dès les années 10 sous l'influence de la tauromachie de Juan Belmonte. 
 
   "Temple es un vocable preciso que pone de acuerdo sonidos, instintos y movimientos. Se templan las cuerdas de una guitarra para buscar la armonía; se temple el toreo, esto es, se busca la harmonía del movimiento del toro que acomete y del movimiento del torero que torea; se temple el instinto con el instinto; para torear hace falta temple. [...] Templado no es igual a lento, aunque alguna vez, para templar a un toro muy lento, se le haya toreado con lentitud. El temple depende del toro. [...] Si se lleva el instrumento del toreo a más velocidad del temple del toro, éste puede llegar a perder o variar el objeto de su codicia, modificar la acometida, destorearse si iba toreado, y hasta rematar en el bulto. Lo menos que puede acontecer es que la suerte se malogre, no se remate y, por lo tanto, no se ligue el toreo. Si se torea con lentitud, si se lleva el instrumento de toreo a menos velocidad del temple del toro, éste derrota en el trapo donde le alcance, y allí termine la suerte, que no es donde se debe terminar, sino antes. [...] Ni con más rapidez, ni con mas lentitud : con temple. Que una vez podrá parecer rápido, si es rápido y fuerte el toro en acometer, y otra vez parecerá lento, muy lento, si el toro tiene poca codicia, poca fuerza y pocas ganas de pelea. Esto es el temple en el toreo. Hay una palabra en el campo andaluz, tan expresiva, acompasada y musical, que ajusta el toreo y el temple en una misma definición : torear al son del toro. Torear a son, a compás, llevar el son con ritmo musical; eso es temple y eso es torear."
 
   "Temple est un mot précis qui met en accord sonorités, instincts et mouvements. On accorde [se templa] les cordes d'une guitare pour chercher l'harmonie; on accorde [se templa] le toreo, autrement dit, on recherche l'harmonie entre le mouvement du toro qui charge et le mouvement du torero qui torée; on harmonise deux instincts; pour toréer le temple est nécessaire. [...] Templé n'est pas synonyme de lent, bien que parfois, pour templer un toro très lent on l'aura toréé avec lenteur. Le temple dépend du toro. [...] Si l'on déplace le leurre plus vite que le rythme du toro, celui-ci peut en arriver à perdre ou changer l'objet de sa convoitise, à modifier la charge, à ne plus être toréé s'il l'était, et jusqu'à attraper le corps. Le moins qu'il peut arriver est que la passe se rompe, ne se termine pas et, par conséquent, le toreo ne soit pas lié. Si l'on torée avec lenteur, si l'on déplace le leurre moins vite que le rythme du toro, celui-ci derrote sur le leurre, l'atteint, et ainsi se termine la passe avant sa conclusion normale. [...] Ni trop rapide, ni trop lent : avec temple. Parfois cela pourra paraître rapide, si le toro est rapide et fort dans sa charge, une autre fois cela paraîtra lent, très lent, si le toro possède peu d'envie, peu de force, peu de désir de combattre. C'est cela le temple dans le toreo. Il y a un mot dans la campagne andalouse, si expressif, cadencé et musical qui ajuste le toreo et le temple en une même définition : toréer ''al son'' du toro. Toréer au son, en mesure [a compas], porter le son avec un rythme musical; c'est cela le temple et c'est cela toréer."
 
 
     Ce qui renforce l'intérêt de cette définition devenue classique  c'est que Corrochano ne se contente pas de l'aspect purement matériel, physique de l'action de templar mais qu'il parle aussi d'instinct, d'harmonie, de rythme musical, de torear al son, al compas. Il ouvre ainsi de vastes horizons au toreo, qui vont bien au delà de l'aspect métronomique à quoi pourrait se réduire une définition trop mathématique du temple. 
 
 
 
   On peut penser qu'il est  par définition impossible de rendre compte par un instantané d'une notion qui concerne le temps, la       durée. Mais, comme tout art, la photographie, possède ses mystères. 
 
 
à suivre ...
 

mardi 4 novembre 2025

Rafael de Paula

 


 "En ces mois d'août et de septembre, où trop de vedettes de l'arène se convertissent en machine à faire passer les taureaux, voici pour le meilleur et pour le pire la négation de la mécanique taurine. (...)
   Alors, oui, l'inconnue toujours vive de l'inspiration gitane, en marge du fonctionnel et du programmé, reprend ses droits. C'est l'heure par trop laborieuse où l'on appelle de tous ses vœux l'entrée en scène des jeteurs de sorts, des diseurs de bonne aventure et des toreros gitans qui vont aux arènes dire leur mystère."
 
            Jean-Marie Magnan, Corrida-spectacle, corrida-passion, 1978    

mercredi 1 janvier 2025

Bonne année 2025 Feliz año nuevo

 

 
 Il existe une fable d'Ésope, Le lion et le taureau. La voici :
 
Un lion, qui tramait la mort d’un taureau énorme, projeta de s’en rendre maître par la ruse. Il lui dit qu’il avait sacrifié un mouton et l’invita au festin ; son intention était de le tuer, quand il serait couché à table. Le taureau vint ; mais apercevant force bassins, de grandes broches, mais de mouton nulle part, il s’en alla sans mot dire. Le lion lui en fit des reproches et lui demanda pourquoi, n’ayant souffert aucun mal, il s’en allait sans raison. Il répondit : « Ce n’est pas sans raison que j’en use ainsi ; car je vois des ustensiles comme on en prépare non pour un mouton, mais pour un taureau. »

Cette fable montre que les gens sensés ne se laissent pas prendre aux artifices des méchants. 

Pour nous, aficionados, cette fable montre que le taureau se sauve à condition de bien se différencier du mouton.


Photo : Le taureau et le lion, rois des animaux, peinture murale à Toro (Zamora)

 

jeudi 19 décembre 2024

Sur Enrique Ponce

 
Jean Pierre Darracq "El Tio Pepe",  revue Toros n° 1338 (octobre 1988) :
 
   "Ça durera ce que ça durera. Mais les Anciens de ma génération se souviennent de l'oncle de ce gamin, ce petit valencien Rafael Ponce "Rafaelillo" qui fit des débuts époustouflants de novillero et tint ensuite la dragée haute aux grandes figures de l'avant-guerre. Or bien, cet après-midi la plaza de Madrid entièrement garnie de spectateurs, a savouré la joie incomparable de découvrir un torero, un vrai torero, en la personne de ce minuscule Enrique que l'on prendrait volontiers pour un élève de Seconde qui n'a pas beaucoup grandi. Ce gamin au cœur de lion cite le toro de face plutôt que de trois-quarts, charge la suerte dans toutes les passes, à droite ou à gauche, aguante au maximum et dégage ensuite le bras pour conduire la passe jusqu'à son remate normal. Et ceci face à deux grands novillos mansos l'un de Lupi, l'autre de La Fresneda, gratteurs de sable, lents à s'élancer, hésitants dans leurs embestidas. Je crois que s'il avait eu la chance de tomber sur le premier novillo de la corrida, qui, du début à la fin, répondit de loin et sans hésiter à tous les cites le gosse nous aurait rendus fous. Quand on le vit brinder au public ce sixième (en réalité le troisième sixième !) dont, apparemment, il n'y avait rien à attendre de bon, et ce fut le cas, personne ne croyait qu'on allait assister à un cours de tauromachie professé par un gamin qui, paraît-il, n'a pas encore dix-sept ans. Or tout le répertoire y est passé, avec une aisance confondante, liant les séries, soignant les remates, enjolivant les adornos comme s'il toréait du bout des doigts, avec délicatesse, mais comme un homme, un macho."



Domingo Delgado de la Camara , Le toreo revu et corrigé , 2002 :

   "Son courage est immense. Il ne le manifeste jamais par de grands gestes, et il réussit à briller face aux toros les plus difficiles. Alors que tous voient le danger de l'animal, Enrique, sans ignorer ce danger, voit avec optimisme quelque vertu cachée du toro que personne n'a vue. Alors, il s'emploie à fond. Sobrement et méthodiquement, il commence à lutter avec les toros les plus épouvantables. Il termine en s'en rendant maître, et ces bêtes sauvages ressemblent à des moutons qui demandent pardon. La faena qu'il réalisa face à un gros toro de Sepúlveda lors de la San Isidro en 1994 fit parler d'elle. Mais celle qu'il réalisa face à ''Lironcito'' de Valdefresno, lors de la San Isidro en 1996, fut encore meilleure. C'est la meilleure démonstration de domination que j'ai vue. La bête était un manso déjà toréé et ouvertement dangereux. Quand on sonna la mise à mort, il était au maximum. Il était devenu le maître. Ponce alla vers lui avec sa détermination naturelle. Les premières charges donnèrent le frisson. Le toro chargeait avec une grande violence, se dirigeant de manière évidente sur le torero. Il donnait les coups les plus sinistres. Ponce, au lieu de l'éviter en fuyant le combat, avançait sa poitrine à chaque passe, se croisant chaque fois plus - c'est exactement ce qu'il fallait faire, même si cela fait très peur. À chaque arrêt correspondait un coup précis de muleta. Le toro passait, chaque fois plus amplement et avec moins de violence. Il termina en le toréant sur les deux cornes avec son esthétique parfaite."



Jesus Hernandez, ganadero de Los Bayones , revue Terres Taurines n°69 ,  juin 2017 :

   ''À l'époque où Ponce tuait beaucoup d'Atanasios, beaucoup de toros sortaient sans offrir beaucoup de possibilités en apparence. Mais il leur laissait du temps sans rien exiger d'eux, puis les obligeait davantage et à la fin, ils embistaient du feu de Dieu. Ces toros ont besoin qu'on leur apprenne à embister. Ponce permit à l'encaste de vivre une époque dorée. Il tuait ta corrida et c'était une garantie. Il les rendait tous bons.''


Thierry Vignal , revue Toros n°2228 , novembre 2024 :

   "Ponce aura été un torero relativement ''court'' en ce sens qu'il aura été avant tout un muletero. Il lui est arrivé de très bien toréer à la cape, mais sa conception essentiellement cérébrale du rapport avec le toro l'aura conduit à voir dans le capote avant tout un instrument permettant d'évaluer les qualités et défauts du toro, une vision, donc, plus utilitaire qu'esthétique."
 
 



mardi 2 avril 2024

Prélude

    La temporada vient de commencer et l'aficionado s'est de nouveau mis en quête de toros braves et de bon toreo.
   En prélude à la temporada, cet extrait de ''La solitude sonore du toreo'' de José Bergamín :

   "J'ai entendu beaucoup de vieux amateurs et de toreros dire qu'il est chaque fois plus difficile de voir un taureau sauvage dans l'arène, qu'il est très rare de voir surgir des stalles dans les arènes un taureau brave. Mais qu'est-ce qu'un taureau brave ? N'entrons pas ici dans le labyrinthe des définitions classiques qui vont de Pepe Hillo à Domingo Ortega.
   Contentons-nous de dire qu'un taureau brave est avant tout un taureau qui charge, et ça, d'après don Ramón del Valle Inclán, le taureau sait le faire depuis des milliers d'années. Il est indubitable que si les taureaux ne chargeaient pas, il n'y aurait pas de tauromachie possible et que l'art de toréer n'existerait pas. Or nous voyons de nos jours sortir dans le rond - si fréquemment qu'on finirait par croire qu'il n'y en a point d'autres - des taureaux qui ne chargent pas. En revanche, parmi ces taureaux qui ne chargent pas, nous en voyons qui passent, c'est-à-dire qui suivent sans barguigner le leurre du bâtonnet au drap rouge ou de la cape rose, aussi docilement que s'ils étaient domestiqués. La différence existant entre le taureau qui fonce et l'autre qui passe, suit le chiffon rouge en chargeant de façon si faible, si molle, si docile, qu'on ne dirait plus une charge, me paraît être ce qui distingue le taureau brave de celui qui ne l'est pas : ce qui les différencie.   (...)
   Le taureau courageux charge le torero, qui ne le fait pas passer mais sortir de sa charge impétueuse en lui retirant le volume qu'il cherchait comme finalité même à sa charge. C'est pourquoi la fameuse phrase attribuée à Lagartijo ou à Cúchares n'est pas vraie : ''Le taureau vient, tu t'enlèves, sinon c'est lui qui t'enlève.'' Commentant la façon de toréer de Belmonte, Pérez de Ayala disait avec raison que ce n'est pas le torero qui s'écarte, mais le taureau qui est écarté, enlevé de soi, par une passe de soie rose ou de drap rouge. On ne fait pas passer un taureau, on l'enlève - c'est une chance - en lui faisant un sort, grâce à la figure qui porte justement ce nom; et, lui ayant jeté ce sort, on le lui impose, et on paraphe, sans se frotter à lui. Nous insistons sur ce point : passer n'est pas charger. Le taureau qui charge ne passe pas, ne passera jamais.''
 
 
Novillo de Baltasar Iban chargeant, hier à Mugron (photo Laurent Bernède)
 

vendredi 23 juin 2023

Rubén Amón, La fin de la fête : citations

 

 
   "Les corridas sont devenues un art dérangeant et subversif. C'est d'ailleurs peut-être, paradoxalement, la meilleure manière de les préserver. De les libérer du lieu commun selon lequel la tauromachie serait ... conservatrice. "  (p. 141) 

   "Vox intoxique la tauromachie chaque fois qu'il la présente à ses propres fins comme une tradition celtibérique et identitaire. Savent-ils que le torero le plus important de ces dernières années est un Péruvien ? Que les arènes de Madrid sont dirigées par un brillant imprésario français, Simon Casas ? La tauromachie est méditerranéenne, transatlantique et, bien entendu, ''espagnolissime'', mais pas comme une chanson de Manolo Escobar, sinon comme un reflet culturel d'insolence et de subversion."   (p.14)
 
   "De tous les malentendus qui menacent la tauromachie, l'attaque des écologistes est sans doute le plus incompréhensible et le plus révoltant. Plus les sociétés ''occidentales'' prennent conscience de la menace environnementale, plus les toros devraient être considérés comme un modèle absolu de préservation et d'organisation des habitats naturels. (...)
   Les biotopes de dehesas et de marismas sont les exemples mêmes de la contribution bénéfique des toros à l'écologie. Tant pour des raisons quantitatives - un demi-million d'hectares occupés dans la péninsule ibérique - que pour des raisons qualitatives. Là où paissent et courent les troupeaux braves, on ne peut qu'observer la richesse des ecosystèmes et la diversité des espèces animales et végétales."   (p.183)

   La grâce serait le prétendu joker qui redonnerait à la tauromachie sa dignité, le recours par lequel nous pourrions éluder le dénouement essentiel du rite. La vie est pardonnée, si le toro est exceptionnel. C'est un point de vue qui pourrait s'avérer dangereux car, au-delà de la multiplication des grâces qui laisse entendre une interprétation toujours plus clémente du caractère exceptionnel, l'idée ouvre de plus en plus la voie à l'instauration d'un spectacle sans mort. L'exception peut risquer de devenir la règle.        (p. 136)
 
   La tauromachie ne doit pas renoncer au centre de gravité de son existence, la mort, ni transiger avec les réformes qui tenteraient de transformer la grand-messe en un phénomène plus accessible et édulcoré. Les toros ne sont ni immoraux ni malsains, bien que le débat simpliste proposé par notre société déshumanisée et ''animalisée'' tende à présenter les corridas comme des spectacles cruels et athlétiques.
   Ils serait même préférable qu'elles disparaissent totalement plutôt que de voir s'imposer des formules de spectacles hypocrites, et adaptées à la tolérance d'une société urbaine qui ne cesse de cacher la mort et de transformer ses animaux de compagnie en autant de placebos enfantins.   (p.339)
 
   Mais ne dramatisons pas. La tauromachie a tout de même franchi le seuil du XXIè siècle encore auréolée de prestige et d'avenir. Plus elle respectera ses fondements et plus elle sera authentique, moins elle aura de raisons de se sentir intimidée. Le danger viendra des accommodements, des formules édulcorées et des concessions faites à l'asepsie réclamée par une société avide de moralisation et d'interdiction.   (p. 346)
 




Photos : Velonero
              Laurent Bernède