mardi 27 février 2018

La crise catalane

   Rien de ce qui se passe chez nos voisins espagnols n'indiffère l'aficion française. La question catalane accapare les esprits depuis plusieurs mois maintenant de l'autre côté des Pyrénées.
   Je fais partie des gens qui pensent que l'idéologie nationaliste est une de celles qui  ont le plus poussé l'humanité au crime et au malheur. Je n'ai donc de sympathie pour aucun nationalisme, fut-il espagnol ou français (les hurleurs de Marseillaise me font froid dans le dos). Quant à ces petites régions qui, comme la Catalogne espagnole, veulent péter plus haut que leur cul, si la défense de leur culture propre* me parait - à l'heure de la mondialisation à tout va - une nécessité, leur volonté de constituer un état politique indépendant relève d'une bouffonnerie pitoyable mais aussi hélas potentiellement dangereuse (pour elles-mêmes comme pour le reste de l'Europe).
   Si la confusion extrême qui prévaut aujourd'hui semble arranger tout le monde, il va bien falloir, un jour, sortir de cet imbroglio ridicule. Pour essayer d'y voir plus clair, je soumets à votre réflexion cet article de Sébastien Bauer paru dans Le Monde diplomatique de novembre 2017. Le journaliste pense que, si la cause des évènements actuels se trouve à Madrid, la solution également ...

  Sébastien Bauer, La crise catalane est née à Madrid, Le Monde diplomatique

* Dans ce domaine, les Catalans ont au moins réussi à sauver leur langue, ce que les occitans, persuadés par le jacobinisme français que la leur n'était qu'un patois de pauvres gens, n'ont pas su faire. Et ce n'est pas le choix d'appeler Occitanie (en oubliant au passage les Catalans français) une grande région française du sud qui changera les choses.






















Serafin Marin, un matador catalan dans les arènes de Madrid

dimanche 18 février 2018

A la recherche du trapío pour embestir

   Ah! Ces gens tout feu tout flamme qui déclarent sans l'ombre d'un doute : "Voilà un toro qui a un trapío pour embestir!" Si l'oracle vient d'un aficionado chevronné ou, mieux, d'un professionnel blanchi sous le harnais, voire d'un ganadero, on n'ose rien dire, vaguement admiratif devant tant de science offerte aux non-initiés.
   L'affirmation a son corollaire, à l'exact opposé : le toro qui, en raison de son trapío, ne peut, en aucun cas, embestir.
   Il y a là des histoires de hauteur, de cou, de conformation qui m'ont toujours semblé occultes. Moi qui, en ce qui concerne leur apparence, aurait plutôt tendance à classer les toros en deux catégories : ceux qui sont beaux, qui ont du trapío et les autres, anodins ou, parfois, carrément laids. Avec l'incongruité de souvent trouver beaux des toros dont certains ont pensé qu'ils avaient dans leur morphologie tous les défauts qui devaient les empêcher d'embestir.
   Mais il faut bien donner la course. En général, les beaux parleurs se font alors plus discrets : les toros qui avaient le trapío parfait pour embestir n'ont pas réussi à mettre un pied devant l'autre, et le vilain petit canard s'est révélé le meilleur toro de la course.
   En fin de compte, chacun retombera sur ses pieds car, c'est bien connu, "les toros sont un grand mystère".

   Sur ce sujet, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager ces quelques lignes émanant de Julio Fernández, vétérinaire de l'UCTL, extraite du questionnaire du livre d'Antonio Purroy dont il a récemment été question sur le blog.
   "Nous croyons - ce qui, à mon avis, est une erreur - que pour faciliter la position basse de la tête (caractère qui distingue le taureau considéré comme bon dans la tauromachie actuelle) il faut choisir des reproducteurs de faible hauteur au garrot, ayant des membres antérieurs relativement courts et un cou allongé. Cette sélection anatomique obtient plus facilement des résultats que de sélectionner le fait de baisser la tête comme un caractère de comportement. Cette croyance provoque des changements anatomiques et morphologiques chez les animaux et leur conséquence est que, dans de nombreux cas, on arrive à la production de sujets peu aptes au combat.
   Durant le combat, les poids sur l'avant-main sont énormes, et ces membres antérieurs trop courts ne peuvent pas les supporter, à quoi s'ajoute que les plans musculaires de la région du garrot se réduisent. C'est pour ces deux raisons que beaucoup de taureaux "se détruisent" pendant la phase des piques. Quand à l'allongement de l'encolure, il participe au renvoi de plus de poids sur les extrémités antérieures.
   Chez les taureaux et les chevaux, pendant les déplacements, la tête et le cou jouent un rôle de balancier, de sorte qu'au cours du mouvement, l'animal lève la tête et le cou puis les baisse pour s'équilibrer. Lorsqu'on change les points de sustentation et que l'on avance le centre de gravité, le balancier ne fonctionne plus et le taureau fait naufrage."
   Dit en deux mots : sélectionner le caractère tête baissée par le comportement : oui, par la morphologie : non!

dimanche 4 février 2018

Antonio Ordoñez

   Je n'ai jamais vu toréer Antonio Ordoñez, mais je me souviens que son nom revenait systématiquement lorsque, dans mon enfance, la conversation des adultes évoquait les meilleurs matadors de toros. Antonio Ordoñez était considéré par tous comme le plus grand des toreros, le plus artiste, le plus classique, le plus dominateur. Mais tous ces superlatifs étaient atténués d'une réserve sur laquelle tout le monde était également d'accord : "quand il le veut bien". En effet le Rondeño était de ces toreros, dont aujourd'hui le digne représentant est Morante de la Puebla, qui, lorsque le toro ne leur plait pas ou leur condition animique n'est pas au rendez-vous, n'hésitent pas à assumer le renoncement à toute lidia au prix de féroces broncas. Cela ne l'empêcha pas de connaitre, certaines années, des triomphes réguliers (1965, 1968, par exemple), pas plus que d'affronter avec succès "lorsqu'il le voulait bien" les toros les mieux présentés et les plus réputés de son époque.
   Pour s'en persuader, il ne reste plus à ceux qui, comme moi, sont "trop jeunes" pour l'avoir vu toréer que le secours des images vidéos. Imparfaites comme toujours, partielles, tributaires du hasard (au moins en ces années-là le totalitarisme de l'image n'était pas de mise), décevantes souvent. Pourtant, elles constituent des témoignages dignes d'être pris en considération pour qui n'a pas vécu les évènements dans l'intensité et la profondeur du présent. La série Toreros para la historia  de Fernando Achucarro dont l'épisode consacré à Ordoñez est le quatorzième nous donne un assez bon aperçu de sa carrière et de son style.
   De 1950, alors qu'il n'est encore que novillero, jusqu'à une fameuse tarde sévillane de 1967 sous la pluie face à des Benitez Cubero, en passant par de nombreuses faenas de la temporada 1965, nous avons un panorama assez complet du toreo du fils du Niño de la Palma.
   Dès sa période de novillero, son art éclate : toreo con empaque, trincherazos supérieurs con sabor y dominio. S'il ne dédaigne pas les recours du toreo de profil, ce qui le caractérise plus sûrement est la recherche du toreo de trois-quart, pecho offert, jambe contraire légèrement avancée, qui donne à ses séries une profondeur extraordinaire. Son temple et la douceur de ses gestes sont prodigieux. Il parait un tueur sûr au répertoire d'estocades varié : volapié classique; recibir (on en voit un magnifique à Madrid en 1960 face à un Samuel Flores); il est enfin connu pour sa pratique de l'estocade en el rincon (entre la croix et le bajonazo), facilité qui lui valut des critiques nombreuses et justifiées, on en voit un bel exemple à Bilbao en 1962 lors de la corrida d'inauguration des nouvelles arènes.
   Bien sûr le maestro de Ronda a toréé au cours de sa carrière, qui couvre les années 50 et 60, le toro jeune et parfois afeité qui sortait en ces temps-là. Mais on sait qu'il n'hésitait pas aussi à affronter le toro d'âge et de respect. A Madrid, en 1956, il se fait blesser par un Escudero Calvo, prédécesseur des Victorino Martin. Toujours à Madrid en 1965 il coupe deux oreilles à un brave Pablo Romero de tête haute après une faena heurtée (rare chez lui) mais dominatrice avec final muy torero et grande estocade. A Jerez lors d'une corrida concours on admire un grand toro du Marquis de Domecq qui prend, en brave, cinq piques pour une chute.
   Malgré l'affadissement que provoque inéluctablement la corrida filmée, le toreo d'Antonio Ordoñez, sobre, classique, dominateur, m'est apparu d'une grande beauté et profondeur. Si je devais le caractériser par trois mots ce serait : temple, suavité, rondeur.



NB Le grand historien Bartolomé Bennassar (également revistero taurin à ses heures) a publié il y a peu un livre d'hommage au grand torero rondeño
Bartolomé Bennassar, Antonio Ordoñez, la magie du souvenir, Editions de Fallois, 2017