lundi 18 février 2019

Joselito, le vrai (2)

   Bien que débiner les figures du toreo fasse partie des petits plaisirs de l'aficionado de base, je pense n'avoir jamais entendu dire du mal de Joselito. Le maestro madrilène partage ce privilège avec César Rincon. Deux icônes des années 90 ! Quand on parle de José Miguel Arroyo, c'est en général pour souligner son jeu de cape varié, ses fameuses estocades, mais aussi sa classe, son exigence artistique faite de recherche de pureté. " Toréer, ce n'est pas faire des passes, c'est laisser couler ton âme devant le toro. C'est donner à l'animal tes centres vitaux, c'est offrir ta poitrine et la faire mouvoir au rythme de la charge, avec la rotation de la taille au tempo. Le cœur torée quand tu te livres complètement, quand le coup de corne ne t'importe pas (p. 160)". Un haut fait vient dans toutes les bouches : son combat face à Brujo, un Cuadri encasté, lors de la feria de Mont de Marsan en 1995. Je n'étais hélas pas présent cette année-là à la Madeleine, mais de mes rencontres, souvent frustrantes, avec le Madrilène, je garde le souvenir d'une chaude après-midi de la feria de Huesca en 1987. 1987, c'est l'année de sa gravissime blessure au cou lors de la San Isidro. Il avait repris l'épée depuis peu lorsque nous le vîmes à Huesca. Le cerbère qui gardait la porte du patio de caballos avait bien voulu, ce jour-là, nous laisser y pénétrer. La cicatrice toute fraiche qui parcourait le cou du jeune Madrilène, de la pomme d'Adam jusqu'à l'oreille, nous avait vivement impressionné. Une cornada de espejo (de miroir), comme disent les taurins ! Comme si de rien n'était, il avait mis le feu aux arènes et obligé 0rtega Cano et Espartaco, deux grandes figures de l'époque, à sortir de leur routine. Je me souviens tout particulièrement de son jeu de cape flamboyant qui avait mis les arènes en ébullition.
   Et puis il y a ce chef d'œuvre que constitue son solo du 2 mai 1996. Chaque fois que je regarde la vidéo de cet évènement je ne peux que rendre grâce au talent lumineux du torero. Malgré les éléments contraires - temps médiocre et toros à l'avenant - le maestro atteint face aux six toros une plénitude qui fait de cette course une anthologie du toreo, au même titre que le solo de Paco Camino dans les mêmes lieux 26 ans auparavant. "Parce qu'être torero, c'est une chose beaucoup plus sérieuse que ce que les gens imaginent. Ce n'est pas seulement faire des passes et couper des oreilles. C'est une façon de se comporter et d'agir, dans l'arène et dans la vie, comme un sacerdoce qui exige une grande qualité d'homme, et pas au sens machiste de ce mot. Il faut avoir des tonnes d'intégrité, de cran, de capacités de sacrifice et de dépassement (p. 135)".
   Torero, voilà ce qu'a été et continue à être José Miguel Arroyo "Joselito".


Quelques autres citations du livre :

   Sa vie

"Je savais presque tout sur la question et je connaissais chaque variété de haschich. Le libanais, le rouge, était le meilleur, mais il y en avait un autre, un marocain verdâtre, très bon aussi. Et un autre plus foncé. Et le pollen. Et la marijuana... Tout dépendait aussi de la façon dont on le préparait. Je l'avais vu faire tant de fois, à la maison, que j'en savais autant que mon père. Je suis encore capable de reconnaitre chaque odeur quand je croise un fumeur de shit dans la rue, même s'il est loin. Moi, en revanche, je ne fumais pas." (p. 30)

"Tu passes de tout à rien. Tu étais le centre de toutes les attentions, tu n'es plus qu'un parmi les autres. Tu as dédié au toreo toute ton adolescence, toute ta jeunesse, plus de la moitié de ta vie, et brusquement tout s'achève et tu ne sais pas comment réagir. Tu as des propriétés, des élevages, des voitures... Tu as tout, et puis après ? En réalité, tu n'as rien qui t'attire autant que le toreo et tu dois démontrer une force intérieure stupéfiante pour parvenir à combler ce vide." (p. 266)

" Maintenant, je suis heureux au campo. Une balade à cheval, deux œufs au plat avec du chorizo suffisent à mon bonheur. Tout le reste m'est superflu, parce que je ne vis pas tourné vers l'extérieur." (p. 177)

   Toréer

"La vérité est une question de centimètre dans le court espace de terrain interdit qui se trouve devant les cornes. Comme disait le grand écrivain taurin Pepe Alameda : « un pas en avant et l'homme peut mourir ; un pas en arrière et l'art peut mourir ». Dans le toreo, c'est cette ligne qui sépare le sublime du vulgaire. Et je n'ai jamais voulu être un torero vulgaire."




mercredi 13 février 2019

Joselito, le vrai

 

   Beaucoup de livres ont été écrits sur la vie des toreros. Parmi ceux que j'ai lus Joselito, le vrai est un des plus riches et des plus captivants. Il vient se placer juste à côté du fameux ...Où tu porteras mon deuil , best-seller des journalistes Dominique Lapierre et Larry Collins racontant, en 1967, la vie d'El Cordobes, et du classique Juan Belmonte matador de toros que Manuel Chaves Nogales avait consacré en 1935 au fameux Sévillan.
   C'est le journaliste Paco Aguado qui a aidé José Miguel Arroyo à mettre en écrit le récit de sa vie. Et quelle vie ! Pas exactement un long fleuve tranquille et, contrairement à certains de ses confrères, rien, absolument rien, de glamour dans la vie du petit José. C'est un vrai miracle que le monde picaresque dans lequel a grandi le Madrilène ait permis l'éclosion de ce torero si fin, si exigeant artistiquement et si complet que fut Joselito. Les psychologues appellent cela la résilience. Il a fallu bien sûr quelques rencontres positives pour changer le cours de cette vie : quelques enseignants compréhensifs et, déterminante, celle de Enrique Martin Arranz, directeur de l'École Taurine de Madrid qui, avec sa femme, adoptera à son adolescence le jeune apprenti-torero.
   Une des figures les plus extraordinaires du livre est celle du père, Bienvenido. Un vrai personnage de roman des bas-fonds : tellement mauvais garçon, négligeant, irresponsable, mais tellement humain et, malgré toutes ses faiblesses, aimant son fils. C'est ce père, traficoteur en tout genre mais abonné à Las Ventas, qui lui transmettra son aficion. Avant de mourir, il aura le temps d'être informé, derrière les barreaux de la prison de Carabanchel, des premiers succès de son fils. Si le futur Joselito, à cette époque de sa vie, se sauve de toutes les dérives que l'on peut imaginer, c'est grâce à sa ferme volonté de devenir torero.
   Dans la deuxième partie, il raconte son parcours pour devenir figure, ses relations compliquées avec le milieu taurin; il analyse sans concession son toreo. En somme, comme le recommandait Michel Leiris, il va à la corne avec les mots comme il y est allé avec les toros. Et c'est pourquoi ce livre, au delà de l'histoire extraordinaire qu'il raconte, est si passionnant et si vrai.

   José Miguel Arroyo, Joselito, le vrai, Verdier, 2012