mardi 7 juillet 2020
Pamplona : San Fermin 1927
A défaut de pouvoir nous plonger dans l'effervescence d'une San Fermin 2020 qui, pour des raisons trop connues, n'aura pas lieu cette année, je vous propose un retour 93 ans en arrière. 1927, c'est un an après la parution aux Etats-Unis de The sun also rises d'Ernest Hemingway. Si l'écrivain américain est à nouveau présent avec quelques amis à Pampelune en 1927 on imagine que le nombre de touristes étrangers y est encore extrêmement limité d'autant qu'en ces années, un franc faible et une peseta forte rendent le séjour en Espagne assez onéreux pour les Français. Une Nîmoise y est pourtant bien présente. Il s'agit de Marcelle Cantier "Miqueleta" qui a fondé en 1925 la revue Biou y Toros (aujourd'hui Toros, le plus ancien journal taurin au monde). Elle rend compte de la feria dans le numéro 49 de la revue.
Voici sa description de la fête : "La feria traditionnelle de San Fermin s'est inaugurée par un temps pluvieux et froid. Dès la soirée du 6, des bandes joyeuses de ''San Fermines", avec la classique chemise bleue et le foulard rouge, parcourent les rues de la ville en chantant et dansant, sur le rythme de la musique du pays. C'est, jour et nuit, presque continuellement, un fracas assourdissant; les danses ne cessent même pas à la plaza, où les peñas vont avec de grandes bannières sur lesquelles sont peints des sujets originaux, pas toujours taurins.
Tous les matins, à 7 heures précises, a lieu l'encierro qui a quelque analogie avec notre abrivado. Les toros que l'on a conduits dans la nuit aux corrals qui sont situés à l'entrée de la ville, sont lachés sur le parcours habituel qui conduit à la plaza. Les cabestros les entourent, et devant eux courent les hommes et jeunes gens, par centaines. Le tout s'engouffre dans la plaza et si un maladroit glisse et tombe, il entraîne fatalement ceux qui le suivent, ainsi que cela s'est produit le premier jour. Les toros passent alors sur cette masse humaine grouillante; c'est un moment de grosse émotion.
Aussitôt l'encierro achevé a lieu la capea. Des vaches emboulées sont livrées au public. De partout surgissent des toreros improvisés, déployant capes et muletas plus ou moins fantaisistes. Nombreuses sont les bousculades, car la piste est noire d'amateurs. Dès qu'une vache rentre au corral, les danses reprennent. Cela est d'un mouvement, d'une couleur extraordinaires."
Les encierros
Avec une victime mortelle (la seconde après celle de 1924), 1927 fait partie des années tragiques en ce qui concerne les encierros.
7 juillet, toros du Conde de Santa Coloma
Un coureur reçoit un coup de corne sans gravité dans la côte de Santo Domingo. Un montón se forme à l'entrée des arènes occasionnant de nombreuses contusions sans qu'il n'y ait toutefois de blessés graves.
8 juillet, toros de Celso Cruz del Castillo
L'encierro s'est déroulé sans incident, mais à l'intérieur de la plaza un toro se sépare des autres et attrape près d'un burladero dans lequel il tentait de se réfugier, Santiago Martinez, un maçon de Pampelune âgé de 34 ans. La cornada, dans le ventre, est effrayante. On amène le malheureux à l'hôpital où une intervention chirugicale de deux heures n'empêchera pas l'issue fatale.
Pas de problèmes particuliers pour les encierros des jours suivants (9, 10 et 11 juillet).
Les corridas de toros
Jeudi 7 juillet
Six toros du Conde de Santa Coloma pour Antonio Marquez, Martin Agüero et Rayito.
Les toros de SANTA COLOMA pèsent 281 kg de moyenne en canal, soit 470 kg en vif. Ils prennent 24 piques pour 12 chutes et 7 chevaux tués. Précisons que les chevaux de picadors sont encore sans protection, le décret entérinant l'usage du caparaçon sera pris l'année suivante en 1928. Un lot qui aurait dû permettre le succès à des toreros honnêtes ou connaissant leur métier, selon Miqueleta. Mais ce ne fut pas le cas et la tarde résulta décevante.
Malgré quelques détails (une bonne demi-véronique, une paire de banderilles méritoire, un bon pecho), le fin torero madrilène Antonio MARQUEZ se comporta comme un sin vergüenza.
Le Basque Martin AGUERO se montra en revanche égal à sa réputation qui est celle d'un torero à l'ancienne, vaillant et tueur sincère et efficace. Il fit preuve de bonne volonté et d'application et surtout il tua par deux magnifiques estocades de la casa ce qui lui valut de couper l'oreille du cinquième.
Manuel del Pozo "RAYITO", spécialiste du toreo en paron avait connu le succès à Madrid en début de temporada pour sa confirmation d'alternative. Il connut ce jour une tarde désastreuse à tel point qu'il dut être protégé par la police lors de sa sortie de la plaza.
Le meilleur de la tarde : deux grandes paires de banderilles de Magritas.
Vendredi 8 juillet
Quatre toros de Celso Cruz del Castillo pour Antonio Marquez, Marcial Lalanda, Martin Agüero et Rayito.
Encore une corrida décevante, qui plus est donnée par un temps pluvieux.
Les toros de l'élevage tolédan de Celso CRUZ del CASTILLO n'eurent ni qualités extraordinaires, ni mauvaises intentions mais les diestros n'essayèrent rien pour tirer le public de l'ennui. Tardo le premier, quedado le second, brave le troisième et manso le quatrième. Ils étaient très armés et pesèrent 276 kg en moyenne (460 kg). Les quatre prirent 15 piques pour 9 chutes et 7 chevaux.
Antonio MARQUEZ se fit siffler.
Marcial LALANDA remplaçait Zurito, malade. Lui aussi entendit les sifflets du public navarrais.
Martin AGUERO contrairement à la veille tua mal.
RAYITO enfin donna le meilleur de la tarde avec des lances de cape ovationnés.
Samedi 9 juillet
Cinq toros de Pablo Romero, un de Moreno Santamaría pour Juan Belmonte, Marcial Lalanda et Cayetano Ordoñez "Niño de la Palma".
"Aujourd'hui enfin nous avons pu ovationner de grands toreros et nous avons vu toréer !" note Miqueleta dès le début de sa reseña. "Nous avons vu alterner le torero d'émotion, Belmonte; le torero alègre, Niño de la Palma; le torero scientifique, Marcial; et le grand Belmonte reste infiniment au-dessus de tous ses camarades."
En effet Juan BELMONTE, malgré son peu de réussite à l'épée connut une grande tarde, de celles qui ne s'oublient pas. "A son second, qu'il toréa de cape avec cette lenteur et cette simplicité admirables, on lui ovationna des véroniques et des demies, et des farols exécutés dans le berceau des cornes. La faena de muleta débuta par un de tête à queue, une naturelle, un de pecho. Elle se poursuivit merveilleusement calme, et quand le grand Trianero se profila pour mater, le public debout réclama la continuation de la faena, et la musique joua. Ayudados por bajo, molinetes, afarolado, de tête à queue d'une limpidité admirable se succédèrent sous nos yeux éblouis de tant de beauté."
Marcial LALANDA ne put tuer qu'un Pablo Romero car l'un d'entre eux s'inutilisa le matin lors de l'encierro. Le substitut de Moreno Santamaría passa son temps à sauter les barrières.
NIÑO de la PALMA se devait de faire oublier sa désastreuse actuation de la feria antérieure. Il y parvint à son premier adversaire grâce à son jeu de cape varié suivi d'une faena pleine d'art et de valeur. Il obtint une oreille après trois-quart de lame contraire et un descabello.
Les toros de PABLO ROMERO furent de présentation imposante, avec un pouvoir indéniable mais tous n'eurent pas cette bravoure remarquable qui a contribué à la renommée de la ganaderia. Les cinq prirent 19 piques pour huit chutes et 6 chevaux. Leur promedio fut de 310 kg, soit 520 kg en vif.
Entre la lidia des cinquième et sixième toros on fit une quête au profit de la veuve et des enfants de l'homme tué lors de l'encierro de la veille.
Juan Belmonte face à un Pablo Romero (photo Rodero)
à suivre ...
lundi 15 juin 2020
San Isidro : à la recherche d'anciennes tardes madrilènes (suite)
Samedi 22 mai 1982
Madrid Las Ventas
Six toros de Celestino Cuadri (assez bons) pour Manolo Vazquez (division d'opinions, bronca), Antoñete (vuelta, silence) et Jorge Gutierrez qui confirmait l'alternative (silence, ovation).
En 1982, pour la San Isidro, Las Ventas était l'endroit où il fallait être. Mais plutôt en fin de feria. Les heureux présents auront pu assister le 2 juin à la fameuse "corrida du siècle", mais aussi deux jours plus tard à une prodigieuse actuation d'Antoñete qui coupa les deux oreilles de Danzarin de Garzon. L'après-midi du 22 mai fut à cet égard un succulent hors-d'œuvre dont surent se contenter, en le savourant à sa juste valeur, ceux qui, comme moi, n'étaient là que pour le pont de l'Ascension. Et ce d'autant qu'il était relevé par la présence des toros de Cuadri.
Le retour des quinquagénaires Manolo Vazquez et Antoñete apporta, en cette année 1982 et les suivantes, un vent de fraîcheur et de jeunesse à la toreria andante. La manière de citer de loin du Madrilène, pecho offert , laissant arriver le toro au galop était alors nouvelle pour les jeunes aficionados. Si l'on rajoute sa classe extraordinaire et, dans ses meilleures journées, la domination qu'il exerçait sur les toros grâce à la précision de son sitio et de ses gestes, on peut dire qu' ANTOÑETE a été et reste aujourd'hui encore un modèle absolu de bon toreo. Voici ce qu'écrit Marc Thorel (Toros ) sur sa faena à son premier cuadri de l'après-midi : "La faena, elle, ira a mas. Dans un pouce de terrain, liée, précise, muleta de face, suerte chargée. Une série de 7 naturelles, une autre de 3, 2 redondos (le sommet) puis changement de main et pecho. Une firma et deux aidées par le bas suffisent, terriblement dominatrices, pour fixer définitivement le toro. C'est tout. Une vingtaine de passes, mais toutes empreintes d'une profonde marque, d'une sobriété paradoxalement rayonnante, d'une efficacité et d'une grande beauté mêlées. Une leçon. Pinchazo sur l'os et lame contraire jusqu'aux doigts. Un descabello. (Vuelta)."
Ce ne fut pas en revanche le jour de Manolo VAZQUEZ dominé du début à la fin par la mobilité de ses adversaires.
Le Mexicain Jorge GUTIERREZ confirmait l'alternative. Sa jeunesse et sa vaillance lui permirent de bénéficier de la sympathie des tendidos mais il resta très en dessous des qualités de ses deux toros.
Les Celestino CUADRI possédaient ce trapío impressionnant si caractéristique de l'élevage. Ils s'employèrent peu à la pique, sortant souvent seuls des rencontres. Tous gardèrent une bonne mobilité au troisième tiers avec pour la plupart une belle franchise dans l'attaque que seul Antoñete sut mettre à profit. Notons qu'en ce temps-là on pouvait être un torero célèbre, avoir cinquante ans et affronter sans état d'âme les Cuadri pour la San Isidro !
Ajoutons pour l'anecdote que le puntillero de Las Ventas Agapito Rodriguez effectua un tour de piste après avoir accompli avec efficacité son office face au second bicho, victime du mouchoir vert et refusant de quitter les lieux derrière les cabestros.
Dimanche 28 mai 1995
Madrid Las Ventas
Quatre toros de Murteira Grave, deux de La Cardenilla (1 et 6) (médiocres) pour Frascuelo (ovation, bronca), José Luis Bote (palmas, salut) et Luis de Pauloba (vuelta, salut).
Jusqu'à ce que la maladie de la langue bleue conduise à sa fermeture on n'imaginait pas un séjour à Madrid pour la San Isidro sans un passage à la Venta del Batan où étaient exposés les lots de la feria. La contemplation religieuse de sa majesté le toro était parfois un des meilleurs moments taurin du séjour. Avec un peu de chance on pouvait même assister dans la petite plaza de toros attenante à une séance de l'école taurine de Madrid. Je me souviens avoir été impressionné - je crois bien que c'était cette année-là - par un muchacho haut comme trois pommes qui affrontait avec un cœur énorme un becerro plus grand que lui. On commençait à parler un peu de lui, mais son apodo "El Juli" ne disait pas encore grand chose au peuple de l'afición.
Avec les sérieux toros portugais de Murteira Grave et trois toreros fracasados à la suite de cornadas gravissimes, l'affiche du jour constituait un de ces cartels typiques des dimanches madrilènes que les empresas, avec une perversité non dissimulée, ont toujours su composer à leur avantage. Rappelons les faits tragiques. En 1977 durant la feria de Bilbao un toro de Villagodio plante sa corne dans le poumon de Frascuelo alors qu'il tente de lui donner une troisième larga afarolada à genoux. En 1992 pendant la San Isidro un toro d'Alonso Moreno avait, en le touchant aux vertèbres, éloigné José Luis Bote des ruedos pendant plus de deux années. Luis de Pauloba quant à lui avait perdu un œil à Cuenca en 1991 à la suite d'une terrible cornada dans la bouche alors qu'il n'était encore que novillero.
A l'issue du paseo le public fait saluer José Luis Bote qui, trois ans après la cogida retrouve enfin le sable venteño. José Luis invite ses camarades à partager l'ovation. Emotion sur Las Ventas.
Mais l'évènement qui va faire rester cette corrida dans les mémoires est l'immense faena que donne Luis de PAULOBA au troisième murteira. Une faena dont l'art et le temple inondent de joie les gradins madrilènes. Jamais je n'ai vu un toro aussi harmonieusement happé par le mouvement de la muleta. L'accord entre le déplacement du leurre et la charge du toro est tel qu'un sentiment de plénitude envahit Las Ventas. Peut-on dire que le temps s'est arrêté ? Il n'est pas impossible que, depuis ce dimanche 28 mai 1995, les 24 000 spectateurs du jour aient quelques dixièmes de secondes de retard sur le reste du monde. Mais le signe noir sous lequel est placé ce cartel ne s'efface pas pour autant. Alors que le Sévillan a au bout de l'épée les deux oreilles du toro de Murteira, la place de triomphateur de la San Isidro et quarante contrats à signer qui l'attendent à son retour à l'hôtel, il accumule les pinchazos. Le rêve s'évanouit et seuls les présents sauront à tout jamais que Luis de Pauloba est un grand torero.
La déception du jour viendra des bichos de MURTEIRA GRAVE, mansos et fades.
FRASCUELO donnera au premier trois formidables naturelles et un pecho qui lui vaudront une ovation. Mais il n'est pas encore tout à fait le chouchou du tendido 7 et ses doutes et hésitations lui vaudront une bronca au quatrième.
José Luis BOTE a le soutien du public mais il se montre desconfiado avec les tissus ce qu'il compense en tuant vite et bien.
Il n'y a pas eu de San Isidro cette année et Las Ventas va rester encore de longues semaines tragiquement déserte. On envisage sérieusement de donner des courses pour la feria d'Automne. Mais, ici comme ailleurs et comme pour l'ensemble du monde de la culture tout dépendra des normes imposées par les autorités. On peut toutefois espérer que la très nette baisse de virulence du covid 19 observée ces derniers jours en Europe permettra prochainement de lancer le paseo d'une temporada que plus personne aujourd'hui n'imagine blanche. Partout des initiatives se multiplient que les aficionados se doivent de soutenir pour aider à sortir de la psychose collective dans laquelle nous a plongé la crise du coronavirus.
lundi 8 juin 2020
San Isidro : à la recherche d'anciennes tardes madrilènes
Ces dernières années, la feria taurine de San Isidro, devenue obèse avec ses plus de 30 spectacles suivis, se prolongeait au moins jusqu'au 15 juin. La voici aujourd'hui réduite à néant en raison de la crise du coronavirus. Bonne occasion pour partir en quête de vieilles tardes madrilènes qui ont marqué ma vie d'aficionado.
Samedi 29 mai 1976
Madrid Las Ventas
Six toros d'Eduardo Miura (nobles) pour Damaso Gomez (applaudissements, vuelta), Angel Teruel (vuelta, une oreille) et Ruiz Miguel (silence, vuelta).
Le voyage jusqu'à Madrid - quatre très jeunes hommes dans une Simca 1000 - a été un luxe. Luxe également la pension borgne de la calle Espoz y Mina qui nous hébergera durant trois jours. Existe encore à l'époque cette institution qui me parait aujourd'hui d'un autre monde et d'un autre temps : le sereno. Peu importe l'heure de la nuit à laquelle vous rentrez, il suffit d'appeler, de frapper dans vos mains et, sorti d'on ne sait où, annoncé par un particulier cliquetis de ferraille, boitant bas, apparait la mine patibulaire de l'ange gardien de la rue. Il possède toutes les clés, cherche la bonne en maugréant et vous ouvre, sans plus de façon, la porte de l'immeuble où vous logez.
Découvrir Madrid et Las Ventas à l'âge de vingt ans est un privilège. Nous comprenons bien vite qu'ici plus qu'ailleurs le public est un spectacle en soi. La veille pour notre prise de contact nous avons été édifiés : six broncas, une à chaque toro pour Damaso Gonzalez, El Niño de la Capea et Paco Alcalde face à des Pablo Romero difficiles et encastés. Aujourd'hui, avant le paseo, tout le monde se rejouit par avance de l'affrontement entre Ruiz Miguel et les Miuras. Mais la course sera différente de celle attendue. Les Miuras se laissent toréer, le lendemain la presse soulignera qu'il s'agissait, de mémoire de critique, de la corrida de MIURA la plus noble jamais vue en ces lieux.
Damaso GOMEZ est déjà un vieux briscard, il tire son épingle du jeu et donne quelques très belles naturelles. Il perdra l'oreille à la mort.
RUIZ MIGUEL est venu pour se battre mais l'opposition est trop tendre pour lui.
C'est Angel TERUEL, alors à l'apogée de sa carrière, qui sera le triomphateur de la course. Le Madrilène, "qui avait exigé de les toréer pour asseoir son regain d'aficion et de popularité, en a très largement profité, tant dans leur lidia, toujours intelligente et appropriée, que dans ses faenas vraiment admirables de présence d'esprit, de résolution et d'art, passant de jolis galleos terminés en d'éblouissants molinetes à des naturelles - ou bien des droitières - profondes, après avoir splendidement embarqué ses adversaires en avançant à souhait sa muleta. Ses deux succès déclenchèrent l'enthousiasme d'un public plutôt sevré de tels exemples. Le second, encore plus complet, lui valut, avec la concession d'une oreille et la pétition insistante de l'autre, deux tours du ronds suivis et frénétiquement ovationnés" (Claude Popelin, Toros n⁰ 1030).
Vendredi 20 mai 1977
Madrid Las Ventas
Six toros de Baltasar Iban (14 piques, assez bons) pour Paco Camino (cogida, division d'opinions), Angel Teruel (une oreille, salut) et José Maria Manzanares (vuelta, deux oreilles).
Un an a passé et les petits Français sont de retour à Madrid dans les même conditions. Aucun problème pour garer la Simca 1000 dans les rues de Madrid.
Déjà, la veille, avait eu lieu sur le sable venteño un évènement extraordinaire. Le Pharaon de Camas avait consenti à desserrer quelques bandelettes, comme aurait dit Georges Dubos. Pas une faena extraordinaire, non. Seulement une dizaine de passes : deux séries de derechazos, la seconde terminée par un trincherazo, et le desplante si caractéristique de Curro. Pour un jeune aficionado, voir Curro Romero bon est une chance mais c'est aussi une forme d'initiation dangereuse. Il y a un avant et un après. On sait que l'on a vécu un moment à la fois parfait et bouleversant, quelque chose qui renvoie tout le reste à la médiocrité, mais dont il est nécessaire d'accepter la rareté, faute de quoi tout ce que l'on verra après risquerait de paraitre sans saveur aucune.
Bienheureusement la course de ce vendredi ne constituera pas un retour à la médiocrité, ce sera au contraire la meilleure corrida du cycle isidril.
Plus un billet bien sûr pour un tel cartel cumbre. Nous achetons à la revente des places au dernier rang des andanadas. Pour une corrida qui sera basée sur l'art ce n'est pas un problème et, de toute façon, notre porte-feuille ne nous permet pas de faire des folies.
Les toros de Baltasar IBAN sont très lourds (614 kg de moyenne) mais discrètement armés. Après avoir pris honorablement 14 piques, ils feront preuve d'une combativité et d'une noblesse suffisantes pour permettre la réussite de la tarde.
Paco CAMINO débute sa faena supérieurement mais il est pris sur une naturelle et emmené à l'infirmerie dans l'émotion générale. C'est lorsqu'il en revient après la sortie du troisième toro qu'il donnera un quite fabuleux par chicuelinas, une des plus belles choses qu'il m'ait été donné de voir dans une plaza de toros. L'ovation est énorme, elle continue encore alors que les peons de Manzanares banderillent le bicho. Ce quite m'a toujours paru se situer dans un monde irréel et ce d'autant que j'ai vu depuis des centaines de chicuelina ordinaires, la plupart sans intérêt et aucune n'arrivant au niveau de celles-ci. Dans son comte-rendu de la corrida, Claude Popelin en grand analyste et pédagogue de l'art taurin tente une description technique : "Camino signa son retour en piste par trois énormes chicuelinas dans un quite au troisième toro - énormes parce que ne recortant pas et templant l'avance de la bête avec la pointe de la cape, avant de s'enrouler en elle" (Toros n⁰ 1053). Mais la magie venait aussi du salero et de la grâce de Paco Camino, et de la ferveur du public dont les olés possédaient une ampleur qui paraissait nous conduire dans une assomption vers le paradis du toreo.
Angel TERUEL toréa remarquablement tout au long de la tarde mais le grand triomphateur en fut José Maria MANZANARES. Après une forte pétition à la mort du premier il coupa les deux oreilles du sixième et sortit pour la première fois de sa carrière par la grande porte de Las Ventas. "Il a toréé les jambes ouvertes - comme cela doit être - en se livrant totalement.Quand il a toréé pieds joints, les passes les mains basses, d'une grande personnalité, ont transformé l'arène en une explosion irrépressible de olés et de clameurs. Eso es torear. Les distances, parfaitement mesurées; la muleta, plane; le corps, naturellement droit; les bras, à leur place; la ceinture, flexible; accompagnant sans rupture chaque muletazo jusqu'à son final" (Vicente Zabala, ABC).
mardi 2 juin 2020
Il y a 40 ans, la feria de Vic-Fezensac 1980
Le très net recul du coronavirus ces dernières semaines, s'il se confirme, va imposer de nouvelles mesures de retour à une vie normale, à une liberté recouvrée dans la quelle la convivialité et la culture partagée retrouveront leurs droits. Aujourd'hui il n'est plus inconcevable qu'avant la fin de l'été il soit possible d'organiser des spectacles en présence de public. Selon la jauge autorisée, on peut imaginer que, dans un premier temps, des novilladas avec ou sans picadors puissent avoir lieu en France et en Espagne.
Mais nous n'en sommes pas encore là. Pour pallier l'absence d'actualité nous revisitons le passé et cela ne manque ni de charme, ni d'intérêt, ni d'enseignements. Puisque nous avons vécu une Pentecôte sans Vic je voudrais revenir sur la feria d'il y a 40 ans, celle de 1980.
En 1980, la tauromachie connait une certaine morosité. Par rapport aux décennies précédentes, les années 70 ont été pauvres en figures marquantes. Malgré cela lors des corridas pour vedettes l'afeitado sévit plus que jamais. D'autre part, les aficionados ont constaté avec amertume que, si le marquage de l'année de naissance des toros a mis fin aux fraudes sur l'âge, il est loin d'avoir résolu les problèmes de force et de caste. Pourtant il y a incontestablement une nouvelle vague d'aficion et cette vague sera majoritairement toriste. La feria du toro de Vic-Fezensac en sera un des fers de lance.
Samedi 24 mai 1980
Six novillos de José Samuel Lupi (mansos) pour Aguilar Granada (applaudissements, silence), Victor Mendes (silence, deux oreilles) et Richard Millian (division d'opinion, une oreille).
Face à des novillos excellemment présentés, durs et superlativement mansos, les trois espoirs sont souvent dépassés, surtout à l'heure de la mort.
AGUILAR GRANADA n'a pas retrouvé et ne retrouvera hélas jamais le sitio qu'une très grave blessure subie l'année précédente lui a fait perdre.
Victor MENDES débute son idylle avec l'aficion du Sud Ouest. Après avoir souffert avec le 2 qui expédie deux fois de suite son descabello dans les airs, il triomphera avec le cinquième, le plus accommodant du lot. "Deux oreilles exigées pour le sympathique Lusitanien à qui nous souhaitons d'affiner son style pour accéder aux meilleurs sommets, que lui permettent ses moyens physiques et sa volonté de brave", écrit Georges Lestié dans Toros. Victor affinera et deviendra le maestro que l'on sait.
Richard MILIAN, avec des hauts et des bas, comme toujours, est porté lui aussi par une vaillance hors-norme qui lui permettra de finir l'après-midi une oreille en main et le fera devenir au cours des années suivantes un des toreros indispensables de Vic.
Dimanche 25 mai 1980
Cinq toros de Luis Fraile et un de José Escobar (1 bis) (bons) pour Damaso Gomez (trois avis avec blessure), Gabriel de la Casa (silence, sifflets) et Tomas Campuzano (une oreille, vuelta).
Cette corrida fut l'archétype des bonnes corridas vicoises. Un lot de toros bien présenté et encasté, deux matadors sur trois prêts à en découdre, une belle faena, une corrida accidentée. Je garde assez précisément en mémoire les heurs et malheurs du brave Damaso GOMEZ. Belle occasion pour rendre hommage au matador madrilène récemment décédé à l'âge vénérable de 90 ans. Torero complet , excellent lidiador capable d'affronter tous les fers, son physique de belluaire n'empêchait point un sens du temple qui lui permettait, à l'occasion, de donner une belle faena. C'est ce qui arriva par deux fois en plaza de Vic-Fezensac. L'année précédente devant un excellent toro de Fraile et cette année-là devant un sobrero de José Escobar. Hélas, le succès promis tourna au cauchemar lorsque sur un derrote le bicho lui fractura un doigt, blessure douloureuse qui l'empêcha de manier l'épée et de tuer ses deux adversaires.
Gabriel de la CASA, gentil torerito, n'était pas à sa place à Vic.
En revanche, Tomas CAMPUZANO, dans l'année de sa pleine éclosion, domina ses toros et séduisit les aficionados.
Quant aux FRAILE, ils firent ce jour-là l'unanimité. Dans Toros, Roger Dumont écrit à leur sujet : "Un nouvel après-midi vicois vient d'entrer dans la légende et bien peu de ses témoins privilégiés en perdront le souvenir. Les hostilités auront duré près de trois heures d'horloge et les rares trêves octroyées ne permirent guère aux spectateurs de recouvrer leur sérénité. Le mérite en revient avant tout au bétail de Luis Fraile, de splendide présentation."
Lundi 26 mai 1980
Cinq toros de Ernesto Louro Fernandez de Castro, un (5 bis) de Martinez Elizondo (irréguliers) pour Ruiz Miguel (une oreille, une oreille), Currillo (une oreille, silence) et Manili (silence, silence).
Les toros portugais furent certes bien présentés mais ils manquèrent de fond et en comparaison avec celle d'hier la tarde parut décaféinée.
RUIZ MIGUEL se montra technique et volontaire mais l'oreille qu'il coupa au cinquième fut très contestée.
J'ai le souvenir d'une jolie faena du fragile CURRILLO. Voici ce qu'écrit de lui Jean Pierre Clarac dans Toros :"Le plus beau fut le second, colorado claro, absolument splendide et d'une suavité inimaginable. Currillo, qui l'avait reçu par une larga afarolada à genoux, ne fut pas mauvais, et il y eut quelques jolies séries suaves et bien liées. Mais le toro manquait de jus, et le torero tua très mal. Le cinquième, très haut, superbe, était assez bon mais Currillo ne se coupla pas avec lui et toréa dans l'indifférence finale."
Quant à MANILI, son heure n'était pas encore venue, le tigre de Cantillana passa sans peine ni gloire.
L'entrée fut excellente malgré le temps pluvieux.
Au delà de ses échecs et réussites, la feria vicoise de cette année 1980 annonçait une période heureuse pour la tauromachie. Une nouvelle génération d'aficionados est apparue qui, peu à peu, saura se faire entendre pour donner au spectacle taurin un tour plus toriste. Ce mouvement s'appuiera sur des élevages qui vont se trouver dans un excellent moment : les Fraile deviendront bientôt les protagonistes d'une des corridas les plus attendues de l'année, celle de Bayonne fin août; les Guardiola tous fers confondus; les Miura qui multiplient les tardes passionnantes, les Victorino Martin dont la consécration médiatique viendra en 1982. On a vu à Vic cette année-là Ruiz Miguel bien sûr, mais aussi Manili, Tomas Campuzano, Victor Mendes, Richard Milian. Avec Nimeño II qui va revenir au premier plan, José Antonio Campuzano frère aîné de Tomas et Luis Francisco Esplá, ils vont devenir, en tous lieux, une des bases des ferias à venir. Des toreros capables de triompher des devises les plus difficiles ... et de remplir les arènes. Si l'on ajoute à ce foisonnement toriste l'apparition de Paco Ojeda et d'Espartaco ainsi que le retour d'Antoñete, un petit âge d'or se dessine.
photos : toros d'Escolar Gil, de Raso de Portillo, de Los Maños qui auraient dû être lidiés cette annnée à Vic. En espérant qu'ils ne termineront pas leur vie sinistrement dans un abattoir. (CTV)
mercredi 27 mai 2020
Quelques citations à propos de Joselito
¿Qué es torear ? Yo no lo sé. Creí que lo sabía Joselito y vi cómo lo mató un toro.
(Gregorio Corrochano, ¿Que es torear ? , 1966)
Joselito, qui pratiqua merveilleusement l'art prestigieux du toreo à la Pepe-Illo, fut, à coup sûr, l'intelligence vive naturelle la plus extraordinairement sensible. Aussi le toreo en ses mains paraissait-il magie, prodige, merveille, intelligible jeu de Birlibirloque.
(José Bergamin, L'art de Birlibirloque, 1930)
Dans ces novilladas de l'été 1912, comme dans ses corridas de 1913, il y avait des instants où, faisant, parce qu'il se savait capable de le réussir, mille choses qu'aucun autre n'osait tenter, il obligeait à se dresser les spectateurs les plus blasés. Tantôt il rénovait des suertes oubliées tels les galleos, tantôt il rendait à d'autres encore usitées, leur plus classique pureté, ou inventait des adornos nouveaux. Et ce, toujours avec à la fois une variété, une "gracia", une allégresse dont, qui l'a vu, n'a jamais pu depuis trouver chez les autres que des reflets.
Déjà, lorsqu'il le voulait, et c'était alors fréquent, les toros passaient de la tête à la queue aussi près que jamais de sa ceinture ou de sa poitrine.
(Juan Leal, Le paseo des ombres, 2001)
Joselito fue, sobre todo, el torero dominador, el diestro eje de una época, la antena alrededor de la cual giraba el torbellino de la fiesta taurina, y ello desde su aparición en los ruedos. La cualidad suya más eminente fue, sin duda, su vocación por la profesión torera, a la que se entrega sin reserva desde los catorze años.Vive soló para los toros, habla tan sólo de toros y a los toros supedita todas sus expansiones, costumbres y deseos.
Joselito fut surtout le torero dominateur, le diestro axe d'une époque, l'antenne autour de laquelle tournait le tourbillon de la fête taurine, et cela depuis son apparition dans les ruedos. Sa qualité la plus éminente fut, sans doute, sa vocation pour la profession de torero, à laquelle il se consacra sans réserve depuis l'âge de quatorze ans. Il vit uniquement pour les toros, parle uniquement de toros et subordonne entièrement son épanouissement, ses habitudes et ses désirs aux toros.
( Cossío, Los Toros, 1943)
Joselito recule alors de trois pas et marque une légère pause. Selon de nombreux témoins, il baisse la tête et s'apprête même à changer sa muleta de main, perdant donc un instant de vue son adversaire. Il n'en faut pas plus... C'est le drame !
Bailaor - peut-être car il distingue maintenant très bien ou mieux la silhouette de l'homme à cette distance - charge vite, fort et de manière inattendue comme un traître de tragédie. José est surpris par cette subite attaque et avance d'instinct ou par réflexe le bras tenant la pièce d'étoffe rouge, pour se protéger, recueillir l'élan de son ennemi et lui donner la sortie, c'est à dire le rejeter vers l'extérieur.
Le quadrupède hélas ! n'obéit pas cette fois à ce drap d'ordinaire si savant et poursuit son trajet. Joselito est accroché à la cuisse droite et projeté en l'air violemment, puis tel un pantin désarticulé reçoit une profonde cornada dans le bas-ventre.
(Joël Bartolotti, Gallito, 1997)
Se acabaron los toros.
(Guerrita, télégramme à Rafael Gomez "El Gallo" après la mort de Joselito)
illustrations :
kikiriki de Gallito (Roberto Domingo, 1917)
naturelle à Madrid le 5 avril 1920 (Roberto Domingo)
vendredi 22 mai 2020
Les deux faces de José Gomez "Gallito" dit aussi "Joselito"
Le 16 mai 1920, dans la plaza de Talavera de la Reina, Bailador cinquième toro de la viuda Ortega, mettait fin à la vie de Joselito à la suite d'une charge inattendue qui surprit le maestro. Cent ans plus tard, on s'apprêtait à commémorer a lo grande le souvenir de Gallito, et ce particulièrement à Madrid, lors de la San Isidro lorsque la crise du coronavirus est venue interrompre toutes les manifestations publiques. Gageons que l'hommage sera rendu au maître sévillan l'année prochaine avec tous les honneurs qui lui sont dus.
Peu de toreros ont été portés aux nues de manière aussi continue et systématique que ne l'a été, depuis son décès, le cadet des Gallo. La dithyrambe a cependant eu pour effet de gommer certaines facettes de son toreo et de sa personnalité.
Doit-on par exemple considérer Joselito uniquement comme le meilleur et dernier représentant de la lidia à l'ancienne ou bien peut-on également lui attribuer un rôle dans l'évolution qu'a connue la manière de toréer après sa mort ? Durant des décennies l'historiographie du toreo a partagé les mérites des deux monstres sacrés de l' "âge d'or" de la tauromachie. À Joselito l'héritage de toute la tauromachie du XIXè siècle dont il serait le couronnement sans postérité, à Juan Belmonte la révolution qui va ouvrir au toreo des possibilités jusqu'alors insoupçonnées. Depuis quelques années, cette vision binaire et figée a été remise en question, en particulier par Domingo Delgado de la Camara et par José Morente. Pour eux, Joselito est, tout autant que Belmonte, un des grands initiateurs du toreo moderne. Bien sûr, Belmonte a été à l'origine de la recherche systématique d'une certaine immobilité toute empreinte de pathétisme ainsi que d'un accord plus grand avec le rythme de charge du toro, mais il ne toréait que par aller-retour, c'est-à-dire passe naturelle suivie du pecho (passe changée), ceci assez rarement d'ailleurs et uniquement lorsque le toro le lui permettait. Mais "le toreo en rond, authentique base de sustentation des faenas modernes, n'est pas dû à Belmonte. Il ne l'employa jamais. C'est une découverte de Gallito, qui rompt ainsi avec l'idée très répandue et faisant de lui le torero le plus traditionnel. Oui, Joselito fut cela, mais aussi un innovateur. Il toréa en rond, c'est à dire en donnant des passes successives sur la même corne du toro alors que le torero tourne sur son axe." (Domingo Delgado de la Camara). Ce sont finalement les toreros des années 20 et en particulier Chicuelo, puis Manolete après la guerre civile, qui firent la synthèse des deux formes de toréer - le toreo en rond et lié de Joselito, la quête de l'immobilité et du temple de Belmonte - et mirent réellement au point ce que l'on appellera le toreo moderne (aujourd'hui devenu classique).
Une autre question que pose la figure de Joselito est celle de savoir si, malgré le pouvoir que ses qualités dans le ruedo lui avaient donné, il était bien le parangon de vertu et d'éthique que l'on a souvent présenté, ou bien s'il avait recherché les facilités d'un toro amoindri, écarté les concurrents gênants et profité de sa notoriété pour augmenter ses cachets, tout cela au détriment des aficionados.
Il semblerait que dans ce domaine le maestro de Gelves ait soufflé le chaud et le froid et que, en tout état de cause, son image posthume se soit trouvée grandie par comparaison avec les dévoiements que certaines figures ont trop souvent imposés à la fiesta brava depuis la fin de la guerre jusqu'à nos jours.
Son début de carrière a été exemplaire. Ainsi pour sa présentation comme novillero à Madrid en 1912, Gallito refuse de toréer la novillada prévue du duc de Tovar qu'il juge insuffisante de présentation et exige de combattre le lot de toros d'Eduardo Olea prévu pour une corrida ultérieure. Son succès, face à ces toros, sera total. Ainsi se forge une légende !
Cette attitude n'eut qu'un temps. Les années passant, le maestro fit preuve de moins de zèle et, surtout, il "accompagna" les principaux ganaderos dans leur sélection pour obtenir un toro moins imposant et plus facile à toréer. Sélection dont profitèrent les matadors des années 20 et qui facilitera l'épanouissement de la nouvelle tauromachie - au prix toutefois de nombreux morts, il ne faut pas l'oublier. Il privilégia les ganaderias d'origine Vistahermosa et c'est à partir de ce moment que commencèrent à se faire plus rares celles issues des autres sangs. Il continua toutefois à combattre régulièrement celle d' Eduardo Miura, qui était un ami personnel.
Concernant les autres toreros on sait les bonnes relations qu'il entretint toujours avec Juan Belmonte, lequel lui servait la plupart du temps de faire valoir en raison de son inefficacité face aux toros un tant soit peu difficiles. Par ailleurs aucun jeune matador d'envergure n'apparut au cours de son règne. Rodolfo Gaona fut en réalité le seul concurrent qu'il craignît car le Mexicain était, tout comme José, un redoutable dominateur de toros. Leur relation fut toujours orageuse mais cela n'empêcha pas qu'ils apparussent régulièrement sur la même affiche.
Aujourd'hui, l'un des reproches que les aficionados adressent aux figures de ce début de XXIè siècle est l'excès des cachets exigés, ce qui contribue à la cherté des places et donc à l'éloignement des publics. Cette question du prix des places a toujours été un problème pour la tauromachie qui est un spectacle cher et difficile à organiser - qui plus est très peu voire pas du tout subventionné, contrairement à la plupart des autres spectacles culturels. Conscient du problème, Joselito fut le grand promoteur des plazas de toros monumentales. Le maestro inaugura celle de Barcelone en 1916, celle de Séville (un brin mégalomaniaque avec ses 23 000 places) en 1918. Il fut à l'initiative de celle de Las Ventas à Madrid, inaugurée bien après sa mort en 1931. Ainsi sans augmenter le prix des places on pouvait augmenter le cachet des toreros ... à condition de vendre tous les billets, ce qui s'avéra difficile pour la Monumental sévillane, qui ne survécut pas à la mort du maestro.
On le voit, la personnalité de Joselito fut riche et complexe. Sa mort prématurée l'a transformé en mythe. Elle a, hélas, empêché sa confrontation avec les nouvelles formes de toréer dont il avait été l'un des initiateurs et qui s'épanouirent vraiment dans les années qui suivirent le drame de Talavera.
A lire sur Joselito :
Joël Bartolotti, Gallito, UBTF, 1997
Paco Aguado, Joselito El Gallo Rey de los toreros, 1999, réédition 2020
José Bergamin, L'art de Birlibirloque, 1930
deux blogs sur internet :
La razón incorpórea (José Morente)
La fiesta prohibida (Manuel Hernández)
illustrations :
Roberto Domingo dessin pour le journal El Liberal 17 mai 1921
Rafael Alberti Joselito en su gloria 1949
mercredi 29 avril 2020
Petit viatique pour temps de coronavirus (5)
Covid 19 est bien plus maléfique que ce à quoi on s'attendait. On sait maintenant qu' il n'y aura pas de corridas dans les grandes arènes jusqu'à la fin du mois d'août mais la porte reste ouverte pour les petites arènes et pour toutes à partir de septembre.
Voici donc une nouvelle fournée d'images : de bons films qui tous ont un rapport avec la corrida. Le qualificatif de bon a son importance ici car le thème hispano-taurin a donné lieu à une foultitude de navets, nanars et autres séries Z. Films qui peuvent par ailleurs avoir leur intérêt pour l'aficionado. C'est pourquoi on aura, sans doute hélas, l'occasion d'y revenir ultérieurement, le navire couronné étant visiblement peu disposé à larguer les amarres.
Les films que vous trouverez dans la liste ci-dessous sont en tout cas parmi les meilleurs et les plus originaux sur le thème qui nous intéresse ici.
12 bons films avec toros
♦ Max toréador de et avec Max Linder 1913 13'
Après avoir assisté à une corrida, Max est dévoré du feu de l'aficion et veut à tout prix devenir matador. Avec, au début du film, des images d'archives de l'époque. Max aurait lidié lui-même le becerro à la fin du film (arènes de Barcelone). Rappelons que Max Linder était né en terre d'aficion puisque bordelais d'origine (naissance à Saintloubès en 1883).
♦ Pandora d'Albert Lewin avec Ava Gardner 1951 120'
Une version cinématographique réussie du Hollandais volant. Ava Gardner découvre l'Espagne. Elle aimera. Avec le Catalan Mario Cabré dans le rôle du torero.
♦ La course de taureaux de P. Braunberger et Myriam 1951 76'
Ce documentaire, bien fait, connut un réel succès lors de sa sortie parisienne. Les commentaires sont de Paco Tolosa et Michel Leiris.
♦ Torero de Carlos Velo avec Luis Procuna 1956 80'
Reconstitution de la carrière du matador mexicain Luis Procuna, avec ses doutes et ses triomphes. On y voit aussi Manolete et Carlos Arruza.
♦ Les voyous (Los golfos) de Carlos Saura avec Manolo Zarzo 1959 88'
Il s'agit du premier long métrage de Carlos Saura. Juan, gamin pauvre de la banlieue madrilène, veut devenir torero. A mille lieues des espagnolades déjà tournées sur un tel sujet.
A lire sur L'œil contraire.
♦ Le moment de la vérité de Francesco Rosi avec Miguel Mateo "Miguelin" 1965 90'
L'ascension et la chute d'un jeune torero traitées de manière réaliste, quasi documentaire, par le grand cinéaste italien. Miguelin y joue son propre rôle.
♦ La vaquilla de Luis Berlanga avec Alfredo Landa 1985 120'
La Guerre Civile, l'Espagne vues à travers l'œil satirique de Luis Berlanga.
♦ Matador de Pedro Almodovar avec Nacho Martinez 1986 107'
Un des meilleurs Almodovar. Fleur bleue s'abstenir !
♦ Toreros d'Eric Barbier avec Claude Brasseur 1999 100'
Très bon film sur l'envers du décor et les illusions perdues. Alain Montcouquiol et Jacques Durand ont collaboré au film. José Miguel Arroyo "Joselito" y joue son propre rôle.
A lire sur L'œil contraire.
♦ Parle avec elle de Pedro Almodovar avec Javier Camara 2002 108'
Avec une femme torera. Obra maestra comme on dit outre Pyrénées.
♦ Carnages de Delphine Gleize avec Angela Molina 2002 130'
Une œuvre à part. Avec Julien Lescarret dans le rôle du matador.
♦ Blancanieves de Pablo Berger avec Maribel Verdu 2012 104'
Un triomphe sur les écrans espagnols. Ici les nains sont toreros, bien sûr.
NB Les titres en bleu indiquent un lien qui permet de voir le film gratuitement ou en location.
Par ailleurs la plupart peuvent être achetés sous forme de dvd.
photo : La vaquilla de Luis Berlanga , tourné à Sos del Rey Católico
mercredi 15 avril 2020
Petit viatique pour temps de coronavirus (4)
A défaut de toros pour de vrai, voici, en ces temps pleins de lourdeur, un peu de légèreté avec ces dessins animés dans lesquels il est question de corrida ou plus précisément de bullfight. En attendant de retrouver la route des toros à partir de la mi-juillet, on l'espère ...
16 dessins animés taurins
♦ Alice the toreador Walt Disney 1925 8'
un des tout premiers dessins animés de l'auteur de Bambi
♦ Long live the bull Joseph Sunn 1926 15'
pâte à modeler
♦ El terrible toreador Walt Disney 1929 6'
classique
♦ Spanish onions (Placide toréador) F. Moser et P. Terry 1930 6'
♦ Bulloney Ub Iwerks 1933 8'
♦ Croon crazy Steve Muffati 1933 6'
le passage taurin est court mais le dessin animé excellent
♦ Picador Porky Tex Avery 1937 9'
♦ Bulldozing the bull Dave Fleisher 1938 6'
Popeye entre dans l'arène à son corps défendant et propose la paix au taureau.
Le premier dessin animé antitaurin ?
♦ Ferdinand le taureau W. Disney production 1938 8'
Le premier taureau gracié pour sa niaiserie. Une pratique devenue courante au XXIè siècle.
♦ A torrid toreador Eddy Donnelly 1942 6'
♦ The Hollywood matador Walter Lantz 1942 7'
Woody Woodpecker
♦ Señor Droopy Tex Avery 1948 8'
Incontournable
♦ For whom the bulls toi ! (Dingo toréador) W. Disney prod. 1953 7'
♦ Bully for Bugs (Bunny toréador) Chuck Jones 1953 7'
Bugs Bunny
♦ Mucho mouse W. Hanna et J. Barbera 1956 7'
Tom et Jerry
♦ Bully for pink (La panthère torero) Hawley Pratt 1965 6'
La Panthère Rose
Cliquez sur le titre pour voir le dessin animé.
image : le célèbre Droopy de Tex Avery face à un monstre nommé Covid 19
lundi 6 avril 2020
Petit viatique pour temps de coronavirus (3)
La vidéo taurine a un grave défaut : elle est trop souvent fragmentaire. On y voit la plupart du temps un moment de lidia détaché de son contexte. Or, chaque acte de la lidia est déterminé par ce qui a précédé et détermine ce qui suivra. Et, chaque toro ayant un comportement unique, chaque lidia est un moment unique toujours dépendant de l'intelligence qu'a le torero du comportement du toro et de son évolution. L'intérêt de l'aficionado vient du fait qu'il essaie en permanence de comprendre la relation qui, sous ses yeux, se noue entre torero et toro. C'est pourquoi, sauf défaillance totale de l'un des éléments, nous nous ennuyons rarement aux arènes et y revenons. C'est pourquoi aussi il est bien plus intéressant de voir les images d'une lidia complète, de ce point de vue rien ne vaut la possibilité de visionner des corridas dans leur intégralité - et nombre d'entre nous ont aujourd'hui plus que jamais le temps de le faire!
Hélas, après quelques recherches infructueuses, j'ai trouvé la toile bien avare en ce domaine. Certes on peut trouver facilement la fameuse corrida du siècle mais je n'ai pas réussi à trouver mes autres "corridas de chevet", à savoir :
- la corrida de beneficencia du 6 juin 1991 (Madrid, toros de Samuel Flores pour Ortega Cano et César Rincon, mano a mano)
- la corrida goyesque du 2 mai 1996 (Madrid, toros de diverses ganaderias, José Miguel Arroyo "Joselito" unico espada)
- la corrida de la feria de Logroño du 23 septembre 2015 (toros de Fuente Ymbro pour Diego Urdiales et Sébastien Castella mano a mano).
Si des lecteurs plus habiles que moi parviennent à les trouver qu'ils n'hésitent pas à me le faire savoir, j'indiquerai les liens adéquats.
A défaut de corrida intégrale il est possible de trouver des lidias complètes depuis l'entrée en piste du toro jusqu'à sa mort. De ce point de vue, le site de l'association El Toro de Madrid est une mine. Il met en ligne la lidia de nombreux toros choisis parmi ce qui s'est vu de mieux ces dernières années à Las Ventas.
Asociación El Toro de Madrid
Signalons aussi l'initiative du journal digital taurin de la région de Murcie, El Muletazo qui chaque jour a la cinco y media de la tarde nous offre "en direct" une "tarde de toros".
Rappelons toutefois un autre inconvénient, paradoxal, de la vidéo taurine : ne nous montrer que le meilleur de ce qui advient dans une arène et nous faire oublier par là-même que l'aficion est une longue patience. Le grand toro, la faena cumbre sont des moments d'autant plus gratifiants qu'ils surgissent bien souvent à la suite de longues périodes d'attente et de frustration. Puissent les semaines de confinement que nous vivons actuellement constituer le prélude à bien des jouissances futures ...
Madrid 1er juin 1982 "la corrida du siècle", une des rares que l'on peut trouver en intégralité sur le net
(à suivre)
mardi 24 mars 2020
Petit viatique pour temps de coronavirus (2)
Tout d'abord, pour rester en compagnie d' Orson Welles, un documentaire tourné en 1955 pour la télévision américaine. Il s'agit d'une présentation didactique de ce qu'est une corrida de toros à destination du public américain. On y voit notamment Manolo Vazquez toréant à Las Ventas.
Corrida à Madrid
1124 minutes sur la corrida et le toreo, depuis Luis Mazzantini arrivant en calèche aux arènes de Madrid en 1901 jusqu'à la figure universellement connue de Manuel Benitez "El Cordobés", c'est ce que propose Fernando Achucarro dans sa somme Toreros para la historia.
On peut trouver cette œuvre majeure sur le marché de l'occasion, soit sous forme d'un coffret de 6 dvd, soit à l'unité en 20 dvd. La plupart des épisodes peuvent être également visionnés sur You Tube (ou autres sites similaires). Un must : mener de pair le visionnage des vidéos et la lecture du livre de Domingo Delgado de la Cámara, Le toreo revu et corrigé, car l'auteur s'est beaucoup servi de ces films pour se faire une opinion sur les époques qu'il n'a pas connues.
Fernando Achucarro Toreros para la historia (cliquer sur les liens bleus pour avoir la vidéo)
1- Bombita, Joselito
2- Joselito, Juan Belmonte
3- El Gallo, Juan Belmonte, Manuel Granero, Marcial Lalanda, Nicanor Villalta
4- Valence 1925, Cagancho, Pepe Bienvenida, El Estudiante, Gitanillo de Triana
5- Domingo Ortega
6- Manolete
7- Alvaro Domecq (rej.), Pepe Luis Vazquez
8- Antonio Bienvenida
9- Conchita Cintron (rej.), Juanito Belmonte, El Andaluz, Parrita, Paquito Muñoz, Manolo dos Santos, José Maria Martorell
10- Duc de Pinohermoso (rej.), Albaicin, Calerito, Pepin Martin Vazquez, Manolo Gonzalez
11- Luis Miguel Dominguin
12- Rafael Ortega
13- Julio Aparicio, Litri
14- Niño de la Palma, Antonio Ordoñez
15- Fermin Bohorquez (rej.)
16- Manolo Vazquez
17- Juan Posada, Jumillano, César Giron, Pedres, Chicuelo II
18- Antoñete
19- Curro Romero, Rafael de Paula
20- El Cordobés
Sur L'œil contraire, on trouvera des textes sur les épisodes 1, 3, 4, 5, 11, 12, 14, 18, 19, 20.
Pepin Martin Vazquez, torero sévillan con arte y naturalidad, dont aujourd'hui Pablo Aguado perpétue le style. On peut le découvrir dans l'épisode 10, il tourna également dans quelques films dont le célèbre Currito de la Cruz.
(à suivre)
mercredi 18 mars 2020
Petit viatique pour temps de coronavirus
A défaut de pouvoir nous rendre dans nos arènes désertées, voici quelques suggestions pour passer, malgré tout, de bons moments en compagnie des toros, de la corrida, de l'Espagne (cliquer sur les liens bleus). Car il va falloir nous armer de patience ...
J'ai eu récemment l'occasion de voir le film Don Quichotte tourné par le génial cinéaste et grand aficionado Orson Welles. Le plus espagnol des artistes américains (en compagnie d'Hemingway, bien sûr) a porté ce film durant toute sa vie ... sans jamais réussir à l'achever. Il y a une fatalité pour les cinéastes désireux de se frotter au mythe de Cervantes. Quelques décennies après Welles, Terry Gilliam devra lui aussi affronter des difficultés telles qu'il sera amené à renoncer. On peut voir le témoignage de cette mésaventure dans Lost in La Mancha, savoureux making-of de la non réalisation du film. Mais revenons à Orson Welles. Il tourne dans les années 50 et 60 des dizaines d'heures de pellicule au Mexique, en Italie, en Espagne. Et les contretemps s'accumulent. Francisco Reiguera, acteur espagnol émigré au Mexique qui joue le rôle de don Quichotte ne peut tourner dans l'Espagne franquiste où il est persona non grata pour raisons politiques; de plus il est très âgé et décèdera en 1969. L'argent manque continuellement. Orson Welles doute. Le film ne sera jamais achevé. Mais, en 1992, à l'occasion de l'exposition universelle de Séville, les autorités andalouses confient à Jess Franco, un cinéaste espagnol spécialisé dans les films à petit budget de série B voire X, le projet de récupérer les rushes disséminés un peu partout dans le monde et d'effectuer un montage respectant les intentions d'Orson Welles. Bien qu'il n'ait sans doute pas été le cinéaste idéal pour un tel défi, Jess Franco s'acquittera de sa tâche et le fruit de son travail sera projeté lors de l'exposition sévillane.
On pourra reprocher au film d'être parfois excessivement bavard contrairement au souhait de Welles, mais on y voit de très beaux paysages et ciels, et la silhouette de Francisco Reiguera et Akim Tamiroff incarne parfaitement l'image mythique que nous avons de don Quichotte et de Sancho Pança. Enfin le film constitue un documentaire très intéressant sur l'Espagne des années 50 et 60. On y voit notamment de longues scènes de la fête des "Moros y Cristianos" à Alcoy et, pour le plus grand plaisir de l'aficionado, une longue séquence tournée durant la San Fermin à Pamplona. Nous savons qu' Orson Welles est allé à Pamplona pour les ferias de 1955, 1961 et 1966. Il semblerait que les images de la San Fermin que l'on voit dans le film aient été tournées en 1961 mais on peut penser que Welles a aussi rajouté des images de No-Do, en particulier celles d'un impressionnant monton à l'entrée de la plaza qui correspond à l'encierro des toros de Guardiola le 7 juillet 1957.
Par ailleurs, toujours à la recherche d'argent pour le financement de ses films, Orson Welles vendra à la télévision italienne les scènes documentaires qu'il a tourné en Espagne durant l'année 1961. Dans les 9 courts métrages qui en sont issus, la tauromachie et les traditions populaires tiennent une place majeure.On n'y cherchera pas toutefois une rigueur géographique absolue : les lieux sont parfois joyeusement mélangés.
Don Quichotte d'Orson Welles avec Francisco Reiguera (montage de Jess Franco, 1992)
également en vente sur internet (dvd)
Nella terra di Don Chisciotte documentaire d'Orson Welles pour la RAI
1- Itinéraire andalou
2- Espagne sainte
3- La feria de San Fermin
4- L'encierro de Pamplona
5- Bodega de Jerez
6- Séville
7- Feria de abril à Séville
8- Flamenco
9- Rome et l'Orient en Espagne
(à suivre)
mercredi 26 février 2020
Ouverture (d'esprit) 2
Les premières affiches de la temporada ont paru. On est navré par le conformisme des cartels espagnols; la France dans ce domaine fait preuve de davantage de variété. Tant mieux pour nous.
Comme l'an dernier à la même époque, c'est le moment d'y aller de mon refrain sur la nécessaire diversité de la corrida, s'appuyant sur une non moins nécessaire ouverture d'esprit des aficionados. J'utiliserai cette année les propos de René Pons tirés d' Une question noire dont j'ai parlé récemment :
"Je n'ai quasiment jamais fréquenté les milieux tauromachiques, souvent détestables comme la plupart des milieux (littéraires, artistiques, politiques ou autres). Je me méfie de ceux qui prétendent détenir une vérité, je me méfie des engouements d'une saison pour tel ou tel et des "connaisseurs" de toutes sortes. Je ne suis qu'un amateur discret, solitaire et, paradoxe, j'aime un spectacle qui a besoin de la foule, moi qui ai en horreur cette foule criarde, souvent injuste, à l'abri sur les gradins et où tout le monde prétend en savoir plus que les autres. Tous les "toreros", pour moi, si modestes soient-ils, ont droit à mon admiration. Je sais qu'il y en a de plus grands que d'autres, évidemment, mais lorsque je les vois devant les cornes, j'oublie les hiérarchies."
lundi 10 février 2020
Une question noire
René Pons est écrivain, c'est aussi un vieil aficionado nîmois qui, dans Une question noire, se propose d'essayer de comprendre la passion taurine qui l'anime depuis plus de 60 ans.
Dans ce petit livre publié en 2012, il ne cherche pas à écrire un plaidoyer pour la corrida; sa démarche est plutôt introspective, volontiers désordonnée, à saut et à gambade comme disait Montaigne. Toutefois, à travers les questions qu'il se pose et les réponses qu'il se donne, il en vient, sans éluder sa noirceur, à justifier pleinement l'existence de la corrida dans le monde qui est le notre. Face à l'angélisme cynique qui est en train d'envahir notre mode de penser, face à la censure et à la violence des animalistes intégristes et à une société presqu'entièrement dévolue au pragmatisme et à la rentabilité, la corrida lui parait constituer une résistance nécessaire qui permet à notre humanité de se maintenir dans toute sa richesse et sa complexité. Cette résistance, que Jacques Teissier appellera quelques temps plus tard "effraction salutaire", René Pons la met par son questionnement au cœur de notre aficion.
"Ce spectacle où rien n'est écrit à l'avance et où sans cesse, comme dans un drame, on risque de basculer du sublime au grotesque et vice-versa, où, à travers une gestuelle relativement réduite, se manifestent des personnalités très variées, serait-il un antidote à un grégarisme de plus en plus accablant ?
Pourquoi un pacifiste comme moi, qui hait la violence, peut-il être fasciné, au point de ne pouvoir se débarrasser de l'intérêt qu'il lui porte, par la tauromachie ?
Pourquoi n'ai-je jamais, même lorsque l'agonie du taureau est longue, la sensation de participer à l'infamie qu'évoquent les adversaires de la corrida ? Pourquoi devant la caste manifestée par la bête mourante arc-boutée sur ses pattes, ai-je des larmes non pas de pitié mais d'admiration qui me viennent aux yeux ?"
René Pons, Une question noire, Atelier Baie, 2012
mercredi 22 janvier 2020
La corrida, effraction salutaire
Une question tout d'abord. Est-il nécessaire de défendre la corrida autrement qu'en promouvant un spectacle digne, c'est à dire basé sur la beauté et la puissance du toro opposé au courage et à l'art du torero, ainsi que, cela va de soi, en participant à sa charge économique en passant le plus souvent possible par la taquilla ? Oui, sans doute, si l'on considère avec l'auteur, que derrière ces attaques se trouvent, une fois gratté le vernis des sentiments doucereux, des conceptions philosophiques et sociétales profondément antihumanistes.
Pour le Père Teissier, le rituel de la corrida, dans lequel l'homme se confronte à cet animal redoutable qu'est le toro, rejoue l'émergence de l'humain au sein du monde animal. Par l'affirmation de son intelligence et de son art, l'homme se transcende et s'élève au-dessus de son animalité. '' Ce faisant, la corrida démystifie l'antihumanisme radical des antispécistes et des végans; elle démasque la tromperie, le mensonge, que cachent leurs bons sentiments. Effraction. Effraction salutaire."
La richesse de la corrida tient aussi en ce qu'elle constitue une effraction salutaire face à notre monde aseptisé et normalisé sous l'emprise aujourd'hui de la toute-puissance de la finance et de la consommation industrialisée. "Déjà que la finance et la consommation régnantes ne favorisent pas la recherche d'un sens à notre vie, au moins ne perdons pas les quelques éléments porteurs de sens qui subsistent : paradoxalement, la corrida en fait partie. Une société en manque de sens n'ouvre-t-elle pas la porte à tous les errements ?"
La corrida est également effraction salutaire en ce qu'elle est affirmation de valeurs et d'attitudes que la société actuelle tient à distance : l'acceptation du risque, la capacité à regarder la mort en face, l'affirmation de la foi en l'homme face aux difficultés du monde.
Il faut donc aujourd'hui compter sur un prêtre pour, dans ce livre salutaire et d'une grande richesse, nous donner, grâce à sa vision spirituelle et transcendantale, une leçon d'humanisme. Ce n'est pas le moindre paradoxe de notre époque.
Père Jacques Teissier, La corrida, effraction salutaire, Au diable vauvert, 2018
mercredi 1 janvier 2020
Bonne année 2020 Feliz año nuevo
Cartel de feria pueblerina : Honrada
plaza de rebotica y espadaña,
Brisa de miel y afanes de granito
Julio Mariscal
Affiche de fête de village : Honorable
place d'arrière-boutique et de campanile,
brise de miel et désirs de granit.
Arganda del Rey
jeudi 12 septembre, 10h 30
capea après l'encierro
photo Velonero
mardi 24 décembre 2019
Train d'arrastre
Ce n'est pas le traineau du Père Noël mais un moment de la corrida rarement représenté sous forme de sculpture. Ici œuvre de Luis Sanguino, sise depuis 2008 devant la plaza de toros de Navalcarnero dans la communauté de Madrid.
Los Mulilleros
dimanche 15 décembre 2019
Quelques livres pour débuter en aficion (suite)
Cette nouvelle liste a pour but de rajouter des livres qui n'avaient pas trouvé leur place en 2007 et de faire le point sur les nouvelles parutions qui n'ont pas manqué ces dernières années, en particulier dans le domaine des livres d'initiation accompagnés de photographies. Ils sont classés par ordre de date de parution.
Jacques Francès "Santiaguito" Question de styles 1983
Dans cet Album Toros n°2, les remarquables photos de Botan et les textes pédagogiques de Santiaguito nous font parfaitement comprendre en quoi la corrida est aussi une question de styles.
Claude Pelletier L'heure de la corrida 1992
Publié dans la célèbre collection Découvertes Gallimard qui mêle histoire et riche iconographie.
François Coupry La corrida 1997
Quand un écrivain aficionado de la dimension de François Coupry se risque à la vulgarisation, c'est forcément bien fait.
Gardère Garzelli Mano Normandin Bruschet Les pourquoi de la corrida 2008
Pourquoi pas ?
Chay Le Guellaut Massip 250 réponses à vos questions sur la tauromachie 2009
Qui n'est pas curieux n'est pas savant.
Miguel Darrieumerlou La corrida 2013
Un guide pratique agrémenté des photographies de Michel Volle.
Jean Yves Blouin Introduction à la corrida 2014
Basé sur les photos de l'auteur.
Christophe Andrieu La corrida expliquée à mes amis 2014
Beaucoup de photos illustratives ici aussi
Gilbert Cazes Parle-moi de toros 2015
N'hésite pas à approfondir des notions comme se croiser ou charger la suerte. Intéressant.
Bernard Carrère Observer pour comprendre un taureau de combat 2017
Du toro au déroulement d'une corrida. Riche en vocabulaire espagnol bien mis en situation.
Il faut enfin signaler une toute récente parution. Celle des Cours de tauromachie de Christian Lesur. Cet ouvrage est basé sur les cours que donne le matador de toros français dans le cadre du Centre Français de Tauromachie, école taurine dont il a été un des fondateurs.





























