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lundi 5 août 2024

Roquefort : novillada de Valverde pour le 15 août

 
 
   Outre la présence des novillos de Valverde, l'intérêt de la tarde viendra de la terna novilleril, très peu vue dans la région. Le Nîmois Niño Julian a triomphé plusieurs fois en ce début d'année dans le Sud Est. Pedro Luis s'est montré à son avantage l'an dernier lors de la novillada non piquée dans la plaza roquefortoise. Autre avantage pour lui, il est conseillé par Morenito de Aranda, un gage de qualité. Enfin Mariscal Ruiz, issu d'une grande famille taurine sévillane, est le tout récent vainqueur du Circuit des Novilladas d'Andalousie.

   En 1985, la feria de Bilbao ronronnait depuis plusieurs jours, comme elle a toujours su si bien le faire, lorsque le hasard fit sortir en lieu et place d'un Jandilla invalide, un sobrero de l'élevage du Curé de Valverde. Aussitôt les étagères se réveillèrent, il se passait enfin quelque chose. Le manso con casta faisait le ménage en piste, il renversa deux fois le picador et fit suer la goutte à Julio Robles. Le soir, on ne parlait que de lui.
   Après avoir été propriété de Cesario Sanchez Martin, curé de Valverde, de 1953 à sa mort en1994, la ganaderia est, depuis 2012, entre les mains de Jean Luc Couturier, un aficionado du Sud Est qui, grâce à l'argent gagné dans la boulangerie industrielle, a préféré passer sa retraite à s'occuper d'un élevage de toros braves plutôt qu'à jouer aux boules sur la place du village.
   L'élevage affiche une origine Comte de la Corte, dernièrement rafraichie par un apport de Salvador Domecq. Depuis le début de la temporada, il cumule les succès (Saint-Martin-de-Crau, Boujon-sur-Libron, Beaucaire), autorisant tous les espoirs pour la course de ce jeudi 15 août à Roquefort.
 
 

 
 



 

mercredi 16 août 2023

Psychose

 

 
   Ce fut une longue soirée : trois heures de combat entre des toros et des hommes. Où l'on fut pris en permanence entre deux émotions : la tension et l'intérêt suscités par une lutte sans merci qui constitue le fondement de la corrida, la tristesse, voire le dégoût devant le mauvais vouloir ou l'incapacité de certains des acteurs bipèdes.
   Par son réel danger, le premier novillo donna le ton de la course. Un animal puissant, astifino, manso refusant les piques puis se réfugiant au toril et surtout, sautant à la gorge de qui l'approchait, et ce dès la première passe de cape. La panique des gens à pied ne fit qu'aggraver le problème mais elle était justifiée et compréhensible en raison de la dangerosité extrême de la bête. Dès lors un climat de psychose s'instaura qui transforma les plus médiocres des acteurs (et il y en avait beaucoup en ce dimanche 13 août sur le sable de Roquefort) en marionnettes totalement inhibées et incapables du moindre geste taurin.
   Le problème c'est qu'il restait cinq Yonnet à tuer. Tous magnifiques, puissants, braves ou mansos con casta, mais dont aucun ne possédait le caractère assassin du premier. Un lot de grand intérêt qui en d'autres circonstances et avec d'autres lidias aurait pu se révéler meilleur encore. 
   Difficile moment pour les corridas toristes, trop souvent condamnées a être lidiées par des incompétents par le fait que les meilleurs toreros (y compris dans le rang des novilleros) refusent de les affronter.
   Il faut toutefois mettre à l'honneur ceux qui ont, ce jour, accompli leur tâche avec dignité. En premier lieu José Antonio Valencia. Le Vénézuélien, d'une grande vaillance, parvint à construire deux faenas qui rencontrèrent de l'écho dans le public. La belle mort du sixième par une estocade delantera d'effet fulgurant, le toro chargeant le maestro dans un dernier élan de caste et mourant à ses pieds, lui permit de couper une oreille et de terminer la soirée dans une alegria qu'elle n'avait jusqu'alors jamais connue. Mathieu Guillon "El Monteño" en deux belles paires de banderilles (salut) montra le grand professionnel qu'il était. Enfin les piqueros accomplirent leur office plutôt correctement en 15 dures rencontres.
   Cette inconfortable après-midi de toros rappela aux vieux habitués de la Monumental des pins d'autres tardes du même acabit, fréquentes dans les années 80 et 90. On se souvient en particulier de la terrible novillada d'Infante da Camara qui, en 1983, avait créé chez les porteurs de coleta un mouvement de panique identique à celui de ce jour. Où bien les Barcial de 1996 dont le premier avait envoyé Francisco José Porras à l'hôpital, créant le même état de psychose que ce jour.
   Des après-midis d'émotion pour rappeler que la tauromachie c'est aussi cela.
 
Roquefort, dimanche 13 août 2023, six novillos de Yonnet, imposants, pour Diego Peseiro (à la dérive), José Rojo (tueur calamiteux) et José Antonio Valencia (valiente). 




photos : Laurent Bernède
  

dimanche 16 avril 2023

Amor Antuñez "El Andaluz", torero

 
 













Vic-Fezensac, dimanche 3 juin 2001. Richard Milian fait ce jour sa despedida des arènes gersoises face à une terrorifique corrida du Marquis d'Albaserrada. Le sort lui a réservé un sobrero de Montalvo plus avenant auquel il donne une bonne faena. À la mort, il entre droit, loge une entière mais le toro l'a pris et le matador, blessé, est évacué à l'infirmerie pendant que l'animal s'écroule. La pétition d'oreille est largement majoritaire. Le président, rigide et sans respect pour la vox populi, se refuse à l'accorder. Il va s'en suivre la plus longue et féroce bronca qu'il m'ait été donné d'entendre dans une arène. La situation est explosive et parait sans issue quand un homme vêtu d'argent s'avance dans le ruedo et part d'un pas décidé vers le desolladero. Quelques instants après, il en revient avec l'oreille du toro. Cet homme c'est Amor Antuñez "El Andaluz", peon de confiance de Richard Milian depuis vingt ans. Lorsqu'il exhibe le trophée, la bronca se transforme en ovation et la vuelta s'accomplit sous les acclamations vengeresses du public.
Belle manière de sauver un président défaillant en lui désobéissant ...

On aura une pensée émue pour Amor Antuñez, précurseur du mouvement des toreros français, banderillero, matador de toros et couturier taurin, décédé à Nîmes le 10 avril dernier.
 

















samedi 3 octobre 2020

Un souvenir de Sébastien Castella

    Après vingt ans de triomphes sur tous les ruedos de la planète taurine, Sébastien Castella a pris la décision d'arrêter sa carrière. Sage décision, qui vaut pour lui constat de réussite et pour nombre de ses compagnons exemple à suivre.
   Il est certain que, lorsque l'on possède le "palmarès" qui est le sien, on peut se permettre, comme il le fait dans son communiqué, de s'accorder un satisfecit justifié. Songeons que le Biterrois est le matador qui, au cours de ces vingt dernières années, a coupé le plus de trophées à Madrid, catedral del toreo (24 oreilles et 5 grandes portes).
   Lorsque j'ai appris la nouvelle de sa despedida, une image de lui m'est aussitôt venue à l'esprit. C'était le 15 août 1998 à Roquefort. A l'issue de la novillada non piquée matinale au cours de laquelle il avait coupé une oreille et laissé une bonne impression, le tout jeune Sébastien, accompagné de son équipe, est passé par hasard près de moi en regagnant le coche de cuadrilla. Ma surprise fut grande de l'entendre récriminer. Non pas contre les novillos, ni contre le public ou la présidence ... mais contre lui-même. Il n'était visiblement pas du tout satisfait de la manière dont il venait de toréer et tentait même, dans des gestes plus accomplis, de refaire sa faena. "Graine de torero", me suis-je alors simplement dit. 



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
photo Juan Pelegrin

Sur L'œil contraire :
   Une photo : Sébastien Castella (la première salida a hombros de Madrid), 2007
   Un livre : Cadeau, 2012

lundi 20 juillet 2020

Fêtes de Mont-de-Marsan 1963 : une Madeleine très ordinaire




   La temporada taurine connait une timide reprise mais elle est encore quasiment à l'arrêt  dans notre Sud-Ouest où il semblerait que l'épidémie a fait davantage de ravages dans les esprits que dans les corps. Continuons donc à nous pencher sur le passé en nous aidant de notre collection de la revue Toros.
   1963 c'est l'année de la grande finale bordelaise. Celle opposant les deux clubs landais et gagnée, après un match accidenté, par les Montois des frères Boniface au détriment des Dacquois des frères Albaladéjo. Durant la semaine qui précéda, une effervescence extraordinaire régna dans toutes les villes et tous les villages du département. Les enfants, nous avions décoré nos bicyclettes aux couleurs de notre équipe favorite et nous nous exhibions fièrement à travers les chemins et les rues du village. Toutes les pensées, toutes les conversations étaient tournées vers le grand jour. Il semblait que plus rien d'autre n'existait. Paradoxalement je ne me souviens ni du match, ni de ce qui est advenu après. La fièvre de l'avant est souvent le moment le plus marquant d'un évènement trop attendu, les aficionados le savent bien.
   A cette époque, les fêtes de la Madeleine comportaient immuablement trois corridas, les dimanche, lundi et mardi. Il en sera ainsi entre 1959 et 1981. Comme aujourd'hui, on y voyait, les meilleurs matadors face aux élevages les plus réputés ... pour des résultats souvent aléatoires ... comme aujourd'hui.

Dimanche 21 juillet
Six toros de Fermin Bohorquez (faibles) pour Pedres (silence, une oreille), Paco Camino (une oreille, sifflets) et El Viti (silence, silence).
   La grosse déception de la journée vint des toros de Fermin BOHORQUEZ. Ils étaient pourtant attendus avec espoir par les aficionados montois à la suite du grand triomphe de l'élevage lors de la San Isidro madrilène. Mais ceux du jour, pourtant bien faits, montrèrent peu de bravoure en 13 piques et la plupart furent handicapés par leur manque de force. Le plus brave du lot était le cinquième, il fut pourtant à l'origine d'un charivari, comme on les aime, de temps en temps, au Plumaçon. Voici ce qu'écrit Claude Popelin dans Toros n°725 : " Bien armés, la conservation de leurs cornes laissait cependant à redire (sic).  Le très brave cinquième abandonna sa corne droite, antérieurement ébranlée, dans le caparaçon dès sa première rencontre avec le picador et suscita ainsi un beau scandale qui se prolongea tout au long de sa lidia.
   Il serait vraiment temps que la municipalité, si zélée à maintenir la belle tradition de ses Fêtes, si désireuse d'égaler sur le plan des taureaux le triomphe de l'équipe montoise de rugby, se penchât efficacement sur le problème et prît à cœur d'assumer ses propres responsabilités."
   PEDRES qui, avec sa nouvelle manière, plus classique, de toréer, a été le grand triomphateur de la feria d'Avril à Séville, a laissé une très bonne impression et coupera une oreille méritée au quatrième.
    Une belle faena de Paco CAMINO au second lui vaudra également une oreille mais il eut le tort de ne pas abréger avec le cinquième déjà mentionné, ce qui lui valut l'hostilité du public.
   EL VITI n'eut pas une bonne après-midi et laissa le public indifférent.

Lundi 22 juillet
Six toros de Juan Pedro Domecq (encastés) pour Curro Romero (division d'opinions, bronca), Paco Camino (une oreille, une oreille) et El Caracol (vuelta, sifflets).
   Cette seconde après-midi souffrit certainement de l'absence de Jaime Ostos (très grièvement blessé à Tarazona de Aragon - on lui administra même l'extrême onction - la semaine précédente) remplacé par Curro Romero et de Diego Puerta (blessé également) remplacé par El Caracol. Mais elle connut un grand moment avec le combat du second toro de Juan Pedro DOMECQ. "L'animal, terciado, portait le n° 53 et se nommait Puntero. Ce Puntero fit deux ou trois fautes bénignes sur les capes, mais une fois bien fixé par Camino il fut bravissime sous la pique, poussant dur à la première, revenant de lui même pour prendre la seconde (compliquée de chute). A la troisième rencontre, il repoussa le groupe sur plusieurs mètres jusqu'à la barrière et, continuant sa poussée, le ramena au tercio où, rechargeant, il essuya encore un quatrième, puis un cinquième coups de pique. Le sang ruisselait jusqu'au sabot jusqu'à former sur le flanc gauche comme une écharpe, et Puntero fonçait toujours au moindre appel avec un entrain magnifique qui ne décrut pas pendant la faena de muleta." (Paco Tolosa, Toros)
   Paco CAMINO dut puiser dans ses ressources, qui, on le sait sont grandes, pour parvenir, en fin de faena, à dominer Puntero. Il tua mal et coupa une seule oreille. Celle coupée à son second adversaire fut, en revanche, sans signification.
   Malgré quelques moments d'élégance, Curro ROMERO fut dominé par la caste des domecqs, en particulier par le brave premier.
   Quant à EL CARACOL, jeune matador gitan d'Alicante, s'il fit parfois illusion, il fut lui aussi mis en échec par la caste des andalous.
   Heureux temps que celui où les pupilles de Juan Pedro Domecq étaient des toros chargés de dynamite. Le ganadero va s'évertuer à éliminer cette caste et il n'y réussira que trop bien, à tel point qu'il était déjà rare dans les années 70 de voir sortir des Juan Pedro Domecq aussi encastés que ceux combattus ce 22 juillet 1963. Et mieux vaut ne pas parler de leurs descendants actuels ...
   En revanche leur présentation laissa grandement à désirer. Les trois premiers avaient l'allure de novillos et leurs pitones manquait d'aigu.

Mardi 23 juillet
Six toros du Marquis de Domecq (jeunes et faibles) pour César Giron (vuelta, sifflets), Mondeño (une oreille, vuelta) et El Cordobés (une oreille et deux oreilles et la queue).
   Cette troisième et dernière corrida des fêtes de la Madeleine a connu un final triomphal avec les deux oreilles et la queue coupées par EL CORDOBES à l'ultime toro de la feria. " Le sixième est plus léger, se révèle fuyard sur la cape et sous la première pique, acceptée en ruant. Manuel le fixe avec habileté. Le bicho s'améliore au cours de trois autres rencontres. El Cordobés signe un trasteo intéressant, avec le souci de toréer, de garder la bête et réussit des séquences impavides, en courant la main comme aux plus beaux jours; ente autres, notons un redondo à double tour reprenant la bête après arrêt à trois reprises. Quoique brève, la faena emballa le public. Plongeant sur le garrot, Manuel porte une entière, mis entre les cornes, est projeté au sol où il reste immobile. Émotion générale et quite collectif. Relevé, la culotte déchirée, le torero voit le toro s'effondrer. C'est du délire sur les gradins debout. Les deux oreilles et la queue sont accordées." (Georges Lestié, Toros)
   Rappelons que Manuel Benitez vient de prendre l'alternative à la feria de Cordoue. Il a déjà gagné des sommes importantes lors de ses campagnes précédentes de novillero et beaucoup pensent que le passage au stade de matador de toros mettra fin à ce qu'ils considèrent comme une hérésie et une supercherie ...
   César GIRON qui remplace le jeune Palmeño retenu en Espagne par le service militaire, connaitra une journée contrastée. Il donne au premier, mal tué, une belle faena classique qui lui vaut un tour de piste mais il ne fait aucun effort avec le beau cinquième ce qui déclenche la colère des gradins.
   Décidé, calme et sincère, MONDEÑO donnera une prestation satisfaisante. Son style est toujours sec et étriqué mais il s'appliqua dans la lidia et eut le souci d'allonger le bras plus que de coutume.
   Les toros du Marquis de DOMECQ paraissent jeunes, ils pèchent par leur faiblesse ce qui obligera à abréger les piques et à écourter le deuxième tercio. Ils sont assez bien armés ... mais avec certaines pointes un peu abîmées.


   Malgré ses deux points forts - la lidia de Puntero de Juan Pedro Domecq par Camino et le triomphe final d'El Cordobés - cette feria a été bien ordinaire. Elle a connu beaucoup de déceptions, en particulier avec le comportement des toros de Bohorquez et le manque d'investissement de beaucoup de matadors pour qui notre pays fait trop souvent figure de délices de Capoue. Le public montois, qui n'hésite pas à montrer son mécontentement, s'est faché à plusieurs reprises. Ordinaire, elle l'a été aussi dans le sens où l'on y a vu ce que l'on voit trop souvent en France, années après années, arènes après arènes : des toros jeunes et suspects d'être afeités. Au début de la temporada 63 Arles avait pourtant réussi à construire une feria sérieuse avec des toros limpios et d'âge réglementaire mais les autres grandes arènes françaises ne sont pas parvenues à imposer cette ligne. Ce sera pour l'aficion de notre pays un combat de longue haleine parsemé de hauts et de bas, de victoires et de défaites ... et qui dure encore. Dans les années qui vont suivre, ce combat connaitra quelques succès avec l'adoption de la proposition française du marquage de l'année de naissance des toros ainsi que la création de l'Union des Villes Taurine de France.




 
   
   

lundi 15 juin 2020

San Isidro : à la recherche d'anciennes tardes madrilènes (suite)


Samedi 22 mai 1982
Madrid  Las Ventas
Six toros de Celestino Cuadri (assez bons) pour Manolo Vazquez (division d'opinions, bronca), Antoñete (vuelta, silence) et Jorge Gutierrez qui confirmait l'alternative (silence, ovation).
   En 1982, pour la San Isidro, Las Ventas était l'endroit où il fallait être. Mais plutôt en fin de feria. Les heureux présents auront pu assister le 2 juin à la fameuse "corrida du siècle", mais aussi deux jours plus tard à une prodigieuse actuation d'Antoñete qui coupa les deux oreilles de Danzarin de Garzon. L'après-midi du 22 mai fut à cet égard un succulent hors-d'œuvre dont surent se contenter, en le savourant à sa juste valeur, ceux qui, comme moi, n'étaient là que pour le pont de l'Ascension. Et ce d'autant qu'il était relevé par la présence des toros de Cuadri.
   Le retour des quinquagénaires Manolo Vazquez et Antoñete apporta, en cette année 1982 et les suivantes, un vent de fraîcheur et de jeunesse à la toreria andante. La manière de citer de loin du Madrilène, pecho offert , laissant arriver le toro au galop était alors nouvelle pour les jeunes aficionados. Si l'on rajoute sa classe extraordinaire et, dans ses meilleures journées, la domination qu'il exerçait sur les toros grâce à la précision de son sitio et de ses gestes, on peut dire qu' ANTOÑETE a été et reste aujourd'hui encore un modèle absolu de bon toreo. Voici ce qu'écrit Marc Thorel (Toros ) sur sa faena à son premier cuadri de l'après-midi : "La faena, elle, ira a mas. Dans un pouce de terrain, liée, précise, muleta de face, suerte chargée. Une série de 7 naturelles, une autre de 3, 2 redondos (le sommet) puis changement de main et pecho. Une firma et deux aidées par le bas suffisent, terriblement dominatrices, pour fixer définitivement le toro. C'est tout. Une vingtaine de passes, mais toutes empreintes d'une profonde marque, d'une sobriété paradoxalement rayonnante, d'une efficacité et d'une grande beauté mêlées. Une leçon. Pinchazo sur l'os et lame contraire jusqu'aux doigts. Un descabello. (Vuelta)."
   Ce ne fut pas en revanche le jour de Manolo VAZQUEZ dominé du début à la fin par la mobilité de ses adversaires.
   Le Mexicain Jorge GUTIERREZ confirmait l'alternative. Sa jeunesse et sa vaillance lui permirent de bénéficier de la sympathie des tendidos mais il resta très en dessous des qualités de ses deux toros.
   Les Celestino CUADRI possédaient ce trapío impressionnant si caractéristique de l'élevage. Ils s'employèrent peu à la pique, sortant souvent seuls des rencontres. Tous gardèrent une bonne mobilité au troisième tiers avec pour la plupart une belle franchise dans l'attaque que seul Antoñete sut mettre à profit. Notons qu'en ce temps-là on pouvait être un torero célèbre, avoir cinquante ans et affronter sans état d'âme les Cuadri pour la San Isidro !
   Ajoutons pour l'anecdote que le puntillero de Las Ventas Agapito Rodriguez effectua un tour de piste après avoir accompli avec efficacité son office face au second bicho, victime du mouchoir vert et refusant de quitter les lieux derrière les cabestros.





Dimanche 28 mai 1995
Madrid Las Ventas
Quatre toros de Murteira Grave, deux de La Cardenilla (1 et 6) (médiocres) pour Frascuelo (ovation, bronca), José Luis Bote (palmas, salut) et Luis de Pauloba (vuelta, salut).
   Jusqu'à ce que la maladie de la langue bleue conduise à sa fermeture on n'imaginait pas un séjour à Madrid pour la San Isidro sans un passage à la Venta del Batan où étaient exposés les lots de la feria. La contemplation religieuse de sa majesté le toro était parfois un des meilleurs moments taurin du séjour. Avec un peu de chance on pouvait même assister dans la petite plaza de toros attenante à une séance de l'école taurine de Madrid. Je me souviens avoir été impressionné - je crois bien que c'était cette année-là - par un muchacho haut comme trois pommes qui affrontait avec un cœur énorme un becerro plus grand que lui. On commençait à parler un peu de lui, mais son apodo "El Juli" ne disait pas encore grand chose au peuple de l'afición.
   Avec les sérieux toros portugais de Murteira Grave et trois toreros fracasados à la suite de cornadas gravissimes, l'affiche du jour constituait un de ces cartels typiques des dimanches madrilènes  que les empresas, avec une perversité non dissimulée, ont toujours su composer à leur avantage. Rappelons les faits tragiques. En 1977 durant la feria de Bilbao un toro de Villagodio plante sa corne dans le poumon de Frascuelo alors qu'il tente de lui donner une troisième larga afarolada à genoux. En 1992 pendant la San Isidro un toro d'Alonso Moreno avait, en le touchant aux vertèbres, éloigné José Luis Bote des ruedos pendant plus de deux années. Luis de Pauloba quant à lui avait perdu un œil à Cuenca en 1991 à la suite d'une terrible cornada dans la bouche alors qu'il n'était encore que novillero.
   A l'issue du paseo le public fait saluer José Luis Bote qui, trois ans après la cogida retrouve enfin le sable venteño. José Luis invite ses camarades à partager l'ovation. Emotion sur Las Ventas.
   Mais l'évènement qui va faire rester cette corrida dans les mémoires est l'immense faena que donne Luis de PAULOBA au troisième murteira. Une faena dont l'art et le temple inondent de joie les gradins madrilènes. Jamais je n'ai vu un toro aussi harmonieusement happé par le mouvement de la muleta. L'accord entre le déplacement du leurre et la charge du toro est tel qu'un sentiment de plénitude envahit Las Ventas. Peut-on dire que le temps s'est arrêté ? Il n'est pas impossible que, depuis ce dimanche 28 mai 1995, les 24 000 spectateurs du jour aient quelques dixièmes de secondes de retard sur le reste du monde. Mais le signe noir sous lequel est placé ce cartel ne s'efface pas pour autant. Alors que le Sévillan a au bout de l'épée les deux oreilles du toro de Murteira, la place de triomphateur de la San Isidro et quarante contrats à signer qui l'attendent à son retour à l'hôtel, il accumule les pinchazos. Le rêve s'évanouit et seuls les présents sauront à tout jamais que Luis de Pauloba est un grand torero.
   La déception du jour viendra des bichos de MURTEIRA GRAVE, mansos et fades.
   FRASCUELO donnera au premier trois formidables naturelles et un pecho qui lui vaudront une ovation. Mais il n'est pas encore tout à fait le chouchou du tendido 7 et ses doutes et hésitations lui vaudront une bronca au quatrième.
   José Luis BOTE a le soutien du public mais il se montre desconfiado avec les tissus ce qu'il compense en tuant vite et bien.




   Il n'y a pas eu de San Isidro cette année et Las Ventas va rester encore de longues semaines tragiquement déserte. On envisage sérieusement de donner des courses pour la feria d'Automne. Mais, ici comme ailleurs et comme pour l'ensemble du monde de la culture tout dépendra des normes imposées par les autorités. On peut toutefois espérer que la très nette baisse de virulence du covid 19 observée ces derniers jours en Europe permettra prochainement de lancer le paseo d'une temporada que plus personne aujourd'hui n'imagine blanche. Partout des initiatives se multiplient que les aficionados se doivent de soutenir pour aider à sortir de la psychose collective dans laquelle nous a plongé la crise du coronavirus.
   

  

lundi 8 juin 2020

San Isidro : à la recherche d'anciennes tardes madrilènes


   Ces dernières années, la feria taurine de San Isidro, devenue obèse avec ses plus de 30 spectacles suivis, se prolongeait au moins jusqu'au 15 juin. La voici aujourd'hui réduite à néant en raison de la crise du coronavirus. Bonne occasion pour partir en quête de vieilles tardes madrilènes qui ont marqué ma vie d'aficionado.



Samedi 29 mai 1976
Madrid   Las Ventas
Six toros d'Eduardo Miura (nobles) pour Damaso Gomez (applaudissements, vuelta), Angel Teruel (vuelta, une oreille) et Ruiz Miguel (silence, vuelta).
   Le voyage jusqu'à Madrid - quatre très jeunes hommes dans une Simca 1000 - a été un luxe. Luxe également la pension borgne de la calle Espoz y Mina qui nous hébergera durant trois jours. Existe encore à l'époque cette institution qui me parait aujourd'hui d'un autre monde et d'un autre temps : le sereno. Peu importe l'heure de la nuit à laquelle vous rentrez, il suffit d'appeler, de frapper dans vos mains et, sorti d'on ne sait où, annoncé par un particulier cliquetis de ferraille, boitant bas, apparait la mine patibulaire de l'ange gardien de la rue. Il possède toutes les clés, cherche la bonne en maugréant et vous ouvre, sans plus de façon, la porte de l'immeuble où vous logez.
   Découvrir Madrid et Las Ventas à l'âge de vingt ans est un privilège. Nous comprenons bien vite qu'ici plus qu'ailleurs le public est un spectacle en soi. La veille pour notre prise de contact nous avons été édifiés : six broncas, une à chaque toro pour Damaso Gonzalez, El Niño de la Capea et Paco Alcalde face à des Pablo Romero difficiles et encastés. Aujourd'hui, avant le paseo, tout le monde se rejouit par avance de l'affrontement entre Ruiz Miguel et les Miuras. Mais la course sera différente de celle attendue. Les Miuras se laissent toréer, le lendemain la presse soulignera qu'il s'agissait, de mémoire de critique, de la corrida de MIURA la plus noble jamais vue en ces lieux.
   Damaso GOMEZ est déjà un vieux briscard, il tire son épingle du jeu et donne quelques très belles naturelles. Il perdra l'oreille à la mort.
   RUIZ MIGUEL est venu pour se battre mais l'opposition est trop tendre pour lui.
   C'est Angel TERUEL, alors à l'apogée de sa carrière, qui sera le triomphateur de la course. Le Madrilène, "qui avait exigé de les toréer pour asseoir son regain d'aficion et de popularité, en a très largement profité, tant dans leur lidia, toujours intelligente et appropriée, que dans ses faenas vraiment admirables de présence d'esprit, de résolution et d'art, passant de jolis galleos terminés en d'éblouissants molinetes à des naturelles - ou bien des droitières - profondes, après avoir splendidement embarqué ses adversaires en avançant à souhait sa muleta. Ses deux succès déclenchèrent l'enthousiasme d'un public plutôt sevré de tels exemples. Le second, encore plus complet, lui valut, avec la concession d'une oreille et la pétition insistante de l'autre, deux tours du ronds suivis et frénétiquement ovationnés" (Claude Popelin, Toros n⁰ 1030).



Vendredi 20 mai 1977
Madrid   Las Ventas
Six toros de Baltasar Iban (14 piques, assez bons) pour Paco Camino (cogida, division d'opinions), Angel Teruel (une oreille, salut) et José Maria Manzanares (vuelta, deux oreilles).
   Un an a passé et les petits Français sont de retour à Madrid dans les même conditions. Aucun problème pour garer la Simca 1000 dans les rues de Madrid.
   Déjà, la veille, avait eu lieu sur le sable venteño un évènement extraordinaire. Le Pharaon de Camas avait consenti à desserrer quelques bandelettes, comme aurait dit Georges Dubos. Pas une faena extraordinaire, non. Seulement une dizaine de passes : deux séries de derechazos, la seconde terminée par un trincherazo, et le desplante si caractéristique de Curro. Pour un jeune aficionado, voir Curro Romero bon est une chance mais c'est aussi  une forme d'initiation dangereuse. Il y a un avant et un après. On sait que l'on a vécu un moment à la fois parfait et bouleversant, quelque chose qui renvoie tout le reste à la médiocrité, mais dont il est nécessaire d'accepter la rareté, faute de quoi tout ce que l'on verra après risquerait de paraitre sans saveur aucune.
   Bienheureusement la course de ce vendredi ne constituera pas un retour à la médiocrité, ce sera au contraire la meilleure corrida du cycle isidril.
   Plus un billet bien sûr pour un tel cartel cumbre. Nous achetons à la revente des places au dernier rang des andanadas. Pour une corrida qui sera basée sur l'art ce n'est pas un problème et, de toute façon, notre porte-feuille ne nous permet pas de faire des folies.
   Les toros de Baltasar IBAN sont très lourds (614 kg de moyenne) mais discrètement armés. Après avoir pris honorablement 14 piques, ils feront preuve d'une combativité  et d'une noblesse suffisantes pour permettre la réussite de la tarde.
   Paco CAMINO débute sa faena supérieurement mais il est pris sur une naturelle et emmené à l'infirmerie dans l'émotion générale. C'est lorsqu'il en revient après la sortie du troisième toro qu'il donnera un quite fabuleux par chicuelinas, une des plus belles choses qu'il m'ait été donné de voir dans une plaza de toros. L'ovation est énorme, elle continue encore alors que les peons de Manzanares banderillent le bicho. Ce quite m'a toujours paru se situer dans un monde irréel et ce d'autant que j'ai vu depuis des centaines de chicuelina ordinaires, la plupart sans intérêt et aucune n'arrivant au niveau de celles-ci. Dans son comte-rendu de la corrida, Claude Popelin en grand analyste et pédagogue de l'art taurin tente une description technique : "Camino signa son retour en piste par trois énormes chicuelinas dans un quite au troisième toro - énormes parce que ne recortant pas et templant l'avance de la bête avec la pointe de la cape, avant de s'enrouler en elle" (Toros n⁰ 1053). Mais la magie venait aussi du salero et de la grâce de Paco Camino, et de la ferveur du public dont les olés possédaient une ampleur qui paraissait nous conduire dans une assomption vers le paradis du toreo.
   Angel TERUEL toréa remarquablement tout au long de la tarde mais le grand triomphateur en fut José Maria MANZANARES. Après une forte pétition  à la mort du premier il coupa les deux oreilles du sixième et sortit pour la première fois de sa carrière par la grande porte de Las Ventas. "Il a toréé les jambes ouvertes - comme cela doit être - en se livrant totalement.Quand il a toréé pieds joints, les passes les mains basses, d'une grande personnalité, ont transformé l'arène en une explosion irrépressible de olés et de clameurs. Eso es torear. Les distances, parfaitement mesurées; la muleta, plane; le corps, naturellement droit; les bras, à leur place; la ceinture, flexible; accompagnant sans rupture chaque muletazo jusqu'à son final" (Vicente Zabala, ABC).

mardi 2 juin 2020

Il y a 40 ans, la feria de Vic-Fezensac 1980




   Le très net recul du coronavirus ces dernières semaines, s'il se confirme, va imposer de nouvelles mesures de retour à une vie normale, à une liberté recouvrée dans la quelle la convivialité et la culture partagée retrouveront leurs droits. Aujourd'hui il n'est plus inconcevable qu'avant la fin de l'été il soit possible d'organiser des spectacles en présence de public. Selon la jauge autorisée, on peut imaginer que, dans un premier temps, des novilladas avec ou sans picadors puissent avoir lieu en France et en Espagne.
   Mais nous n'en sommes pas encore là. Pour pallier l'absence d'actualité nous revisitons le passé et cela ne manque ni de charme, ni d'intérêt, ni d'enseignements. Puisque nous avons vécu une Pentecôte sans Vic je voudrais revenir sur la feria d'il y a 40 ans, celle de 1980.
   En 1980, la tauromachie connait une certaine morosité. Par rapport aux décennies précédentes, les années 70 ont été pauvres en figures marquantes. Malgré cela lors des corridas pour vedettes l'afeitado sévit plus que jamais. D'autre part, les aficionados ont constaté avec amertume que, si le marquage de l'année de naissance des toros a mis fin aux fraudes sur l'âge, il est loin d'avoir résolu les problèmes de force et de caste. Pourtant il y a incontestablement une nouvelle vague d'aficion et cette vague sera majoritairement toriste. La feria du toro de Vic-Fezensac en sera un des fers de lance.

Samedi 24 mai 1980
Six novillos de José Samuel Lupi (mansos) pour Aguilar Granada (applaudissements, silence), Victor Mendes (silence, deux oreilles) et Richard Millian (division d'opinion, une oreille).
   Face à des novillos excellemment présentés, durs et superlativement mansos, les trois espoirs sont souvent dépassés, surtout à l'heure de la mort.
   AGUILAR GRANADA  n'a pas retrouvé et ne retrouvera hélas jamais le sitio qu'une très grave blessure subie l'année précédente lui a fait perdre.
   Victor MENDES débute son idylle avec l'aficion du Sud Ouest. Après avoir souffert avec le 2 qui expédie deux fois de suite son descabello dans les airs, il triomphera avec le cinquième, le plus accommodant du lot. "Deux oreilles exigées pour le sympathique Lusitanien à qui nous souhaitons d'affiner son style pour accéder aux meilleurs sommets, que lui permettent ses moyens physiques et sa volonté de brave", écrit Georges Lestié dans Toros. Victor affinera et deviendra le maestro que l'on sait.
   Richard MILIAN, avec des hauts et des bas, comme toujours, est porté lui aussi par une vaillance hors-norme qui lui permettra de finir l'après-midi une oreille en main et le fera devenir au cours des années suivantes un des toreros indispensables de Vic.

Dimanche 25 mai 1980
Cinq toros de Luis Fraile et un de José Escobar (1 bis) (bons) pour Damaso Gomez (trois avis avec blessure), Gabriel de la Casa (silence, sifflets) et Tomas Campuzano (une oreille, vuelta).
   Cette corrida fut l'archétype des bonnes corridas vicoises. Un lot de toros bien présenté et encasté, deux matadors sur trois prêts à en découdre, une belle faena, une corrida accidentée. Je garde assez précisément en mémoire les heurs et malheurs du brave Damaso GOMEZ. Belle occasion pour rendre hommage au matador madrilène récemment décédé à l'âge vénérable de 90 ans. Torero complet , excellent lidiador capable d'affronter tous les fers, son physique de belluaire n'empêchait point un sens du temple qui lui permettait, à l'occasion, de donner une belle faena. C'est ce qui arriva par deux fois en plaza de Vic-Fezensac. L'année précédente devant un excellent toro de Fraile et cette année-là devant un sobrero de José Escobar. Hélas, le succès promis tourna au cauchemar lorsque sur un derrote le bicho lui fractura un doigt, blessure douloureuse qui l'empêcha de manier l'épée et de tuer ses deux adversaires.
   Gabriel de la CASA, gentil torerito, n'était pas à sa place à Vic.
   En revanche, Tomas CAMPUZANO, dans l'année de sa pleine éclosion, domina ses toros et séduisit les aficionados.
   Quant aux FRAILE, ils firent ce jour-là l'unanimité. Dans Toros, Roger Dumont écrit à leur sujet : "Un nouvel après-midi vicois vient d'entrer dans la légende et bien peu de ses témoins privilégiés en perdront le souvenir. Les hostilités auront duré près de trois heures d'horloge et les rares trêves octroyées ne permirent guère aux spectateurs de recouvrer leur sérénité. Le mérite en revient avant tout au bétail de Luis Fraile, de splendide présentation."

Lundi 26 mai 1980
Cinq toros de Ernesto Louro Fernandez de Castro, un (5 bis) de Martinez Elizondo (irréguliers) pour Ruiz Miguel (une oreille, une oreille), Currillo (une oreille, silence) et Manili (silence, silence).
   Les toros portugais furent certes bien présentés mais ils manquèrent de fond et en comparaison avec celle d'hier la tarde parut décaféinée.
   RUIZ MIGUEL se montra technique et volontaire mais l'oreille qu'il coupa au cinquième fut très contestée.
   J'ai le souvenir d'une jolie faena du fragile CURRILLO. Voici ce qu'écrit de lui Jean Pierre Clarac dans Toros :"Le plus beau fut le second, colorado claro, absolument splendide et d'une suavité inimaginable. Currillo, qui l'avait reçu par une larga afarolada à genoux, ne fut pas mauvais, et il y eut quelques jolies séries suaves et bien liées. Mais le toro manquait de jus, et le torero tua très mal. Le cinquième, très haut, superbe, était assez bon mais Currillo ne se coupla pas avec lui et toréa dans l'indifférence finale."
   Quant à MANILI, son heure n'était pas encore venue, le tigre de Cantillana passa sans peine ni gloire.
   L'entrée fut excellente malgré le temps pluvieux.



   Au delà de ses échecs et réussites, la feria vicoise de cette année 1980 annonçait une période heureuse pour la tauromachie. Une nouvelle génération d'aficionados est apparue qui, peu à peu, saura se faire entendre pour donner au spectacle taurin un tour plus toriste. Ce mouvement s'appuiera sur des élevages qui vont se trouver dans un excellent moment : les Fraile deviendront bientôt les protagonistes d'une des corridas les plus attendues de l'année, celle de Bayonne fin août; les Guardiola tous fers confondus; les Miura qui multiplient les tardes passionnantes, les Victorino Martin dont la consécration médiatique viendra en 1982. On a vu à Vic cette année-là Ruiz Miguel bien sûr, mais aussi Manili, Tomas Campuzano, Victor Mendes, Richard Milian. Avec Nimeño II qui va revenir au premier plan, José Antonio Campuzano frère aîné de Tomas et Luis Francisco Esplá, ils vont devenir, en tous lieux, une des bases des ferias à venir. Des toreros capables de triompher des devises les plus difficiles ... et de remplir les arènes. Si l'on ajoute à ce foisonnement toriste l'apparition de Paco Ojeda  et d'Espartaco ainsi que le retour d'Antoñete, un petit âge d'or se dessine.







photos : toros d'Escolar Gil, de Raso de Portillo, de Los Maños qui auraient dû être lidiés cette annnée à Vic. En espérant qu'ils ne termineront pas leur vie sinistrement dans un abattoir. (CTV)


lundi 18 février 2019

Joselito, le vrai (2)

   Bien que débiner les figures du toreo fasse partie des petits plaisirs de l'aficionado de base, je pense n'avoir jamais entendu dire du mal de Joselito. Le maestro madrilène partage ce privilège avec César Rincon. Deux icônes des années 90 ! Quand on parle de José Miguel Arroyo, c'est en général pour souligner son jeu de cape varié, ses fameuses estocades, mais aussi sa classe, son exigence artistique faite de recherche de pureté. " Toréer, ce n'est pas faire des passes, c'est laisser couler ton âme devant le toro. C'est donner à l'animal tes centres vitaux, c'est offrir ta poitrine et la faire mouvoir au rythme de la charge, avec la rotation de la taille au tempo. Le cœur torée quand tu te livres complètement, quand le coup de corne ne t'importe pas (p. 160)". Un haut fait vient dans toutes les bouches : son combat face à Brujo, un Cuadri encasté, lors de la feria de Mont de Marsan en 1995. Je n'étais hélas pas présent cette année-là à la Madeleine, mais de mes rencontres, souvent frustrantes, avec le Madrilène, je garde le souvenir d'une chaude après-midi de la feria de Huesca en 1987. 1987, c'est l'année de sa gravissime blessure au cou lors de la San Isidro. Il avait repris l'épée depuis peu lorsque nous le vîmes à Huesca. Le cerbère qui gardait la porte du patio de caballos avait bien voulu, ce jour-là, nous laisser y pénétrer. La cicatrice toute fraiche qui parcourait le cou du jeune Madrilène, de la pomme d'Adam jusqu'à l'oreille, nous avait vivement impressionné. Une cornada de espejo (de miroir), comme disent les taurins ! Comme si de rien n'était, il avait mis le feu aux arènes et obligé 0rtega Cano et Espartaco, deux grandes figures de l'époque, à sortir de leur routine. Je me souviens tout particulièrement de son jeu de cape flamboyant qui avait mis les arènes en ébullition.
   Et puis il y a ce chef d'œuvre que constitue son solo du 2 mai 1996. Chaque fois que je regarde la vidéo de cet évènement je ne peux que rendre grâce au talent lumineux du torero. Malgré les éléments contraires - temps médiocre et toros à l'avenant - le maestro atteint face aux six toros une plénitude qui fait de cette course une anthologie du toreo, au même titre que le solo de Paco Camino dans les mêmes lieux 26 ans auparavant. "Parce qu'être torero, c'est une chose beaucoup plus sérieuse que ce que les gens imaginent. Ce n'est pas seulement faire des passes et couper des oreilles. C'est une façon de se comporter et d'agir, dans l'arène et dans la vie, comme un sacerdoce qui exige une grande qualité d'homme, et pas au sens machiste de ce mot. Il faut avoir des tonnes d'intégrité, de cran, de capacités de sacrifice et de dépassement (p. 135)".
   Torero, voilà ce qu'a été et continue à être José Miguel Arroyo "Joselito".


Quelques autres citations du livre :

   Sa vie

"Je savais presque tout sur la question et je connaissais chaque variété de haschich. Le libanais, le rouge, était le meilleur, mais il y en avait un autre, un marocain verdâtre, très bon aussi. Et un autre plus foncé. Et le pollen. Et la marijuana... Tout dépendait aussi de la façon dont on le préparait. Je l'avais vu faire tant de fois, à la maison, que j'en savais autant que mon père. Je suis encore capable de reconnaitre chaque odeur quand je croise un fumeur de shit dans la rue, même s'il est loin. Moi, en revanche, je ne fumais pas." (p. 30)

"Tu passes de tout à rien. Tu étais le centre de toutes les attentions, tu n'es plus qu'un parmi les autres. Tu as dédié au toreo toute ton adolescence, toute ta jeunesse, plus de la moitié de ta vie, et brusquement tout s'achève et tu ne sais pas comment réagir. Tu as des propriétés, des élevages, des voitures... Tu as tout, et puis après ? En réalité, tu n'as rien qui t'attire autant que le toreo et tu dois démontrer une force intérieure stupéfiante pour parvenir à combler ce vide." (p. 266)

" Maintenant, je suis heureux au campo. Une balade à cheval, deux œufs au plat avec du chorizo suffisent à mon bonheur. Tout le reste m'est superflu, parce que je ne vis pas tourné vers l'extérieur." (p. 177)

   Toréer

"La vérité est une question de centimètre dans le court espace de terrain interdit qui se trouve devant les cornes. Comme disait le grand écrivain taurin Pepe Alameda : « un pas en avant et l'homme peut mourir ; un pas en arrière et l'art peut mourir ». Dans le toreo, c'est cette ligne qui sépare le sublime du vulgaire. Et je n'ai jamais voulu être un torero vulgaire."




vendredi 26 octobre 2018

Juan José Padilla

   La première fois que j'ai vu Juan José Padilla c'était à Floirac lors de la corrida de septembre en 1995. Son physique de deuxième ligne m'avait paru bien peu taurin  (il pesait en outre à l'époque quelques kilos de plus) mais il compensait ce handicap par un abattage certain et, surtout, une sincérité qui m'avait touché. Un créneau en tant qu'animateur dans les corridas dures pouvait s'offrir à lui, avais-je pensé, mais j'étais loin d'imaginer l'immense carrière qu'allait réaliser celui que l'on n'appelait pas encore le Cyclone de Jerez.
   Une carrière bâtie à la force du poignet et émaillée de blessures gravissimes que l'homme parvint toujours à dépasser. En 2001, à Saint Sébastien, lorsque Buscador, de Victorino Martin, au lieu de se diriger vers la cape qui se déploie, se jette à pleine vitesse sur Juan José, agenouillé a puerta gayola, le choc est terrible. Les deux adversaires décollent du sol. Toute l'arène, dans un cri de terreur, pense le torero détruit. Et pourtant, Padilla se relèvera de cet accident comme des autres, l'égorgement de Pampelune par un Miura l'année suivante, et, le plus grave de tous, l'épouvantable cornada de Zaragoza en 2011. Cette même énergie vitale qui le conduit à affronter et dominer les toros lui permettra de surmonter toutes les blessures que ceux-ci lui infligeront, faisant de sa personne un exemple de la capacité humaine à dépasser les épreuves les plus dures.

   Bien sûr, les limites de sa tauromachie sont connues de tous : un toreo bullicioso avec une propension à très vite passer au toreo de desplante au détriment du toreo fondamental; un manque patent de classe et d'élégance. Il assuma en général parfaitement ce manque, ne cherchant que fort peu à le surmonter, préférant orienter son style vers les modèles d'une tauromachie plus rude, celle du XIXème siècle. Rouflaquettes et montera à l'ancienne furent les éléments visibles de cette quête.
   Deux grandes journées me paraissent témoigner des qualités taurines qui lui ont permis d'accumuler contrats et triomphes durant plus de vingt ans. En juillet 2002, pour les fêtes de la Madeleine à Mont de Marsan, il coupe quatre oreilles aux pensionnaires de Victorino Martin. Une après-midi complète qui montre l'étendue de ses capacités : magnifique répertoire à la cape, poses de banderilles variées et spectaculaires, à la muleta il domine ses deux toros et transmet de l'émotion au public, enfin il estoque remarquablement, avec sincérité et efficacité, bénéficiant certes dans ce domaine de sa taille et de sa puissance. Déclinées pendant vingt ans  devant les toros les plus difficiles et les mieux présentés, il n'est pas étonnant que ces qualités aient fait de lui une figure, même si, en France, on peut regretter des prestations trop souvent sans ambition dans des arènes comme Vic ou Céret. Bien assise sur ce solide fondement technique, sa personnalité rayonnante lui a permis d'obtenir ce que beaucoup de toreros recherchent et peu atteignent : la connexion avec le public.
   En 2005, à Saint Sébastien, il montrera, toujours face à un toro de Victorino Martin, le fameux Muroalto, une facette plus cachée de son talent. Comprenant très vite la qualité de charge du toro, il le torée de manière classique en grandes séries de naturelles parfaites, d'un temple digne des maestros les plus raffinés. Manière que l'Andalou ne cherchera jamais à trop développer, sans doute ne correspondait-elle pas à sa personnalité profonde.

   Aujourd'hui, chacun se réjouit du succès de sa tournée d'adieu. Partout il a reçu un accueil cariñoso. Partout grand public et aficionados ont rendu hommage à son admirable trajectoire, à son courage exemplaire. Bien que la dernière partie de sa carrière, après la terrible cornada de Saragosse en 2011, ait été plus protégée, son ancienneté l'autorisant à jouer le rôle de telonero dans les corridas de vedettes, nous avions toujours peur pour lui, tellement l'usure du temps et des cornadas avait réduit ses capacités physiques. En témoigne cette année, le scalp d'Arevalo dont les médias, toujours prompts à tirer profit des accidents en tout genre, se sont largement repus.
   Il reste à affronter maintenant à Juan José Padilla ce qui ne sera peut-être pas la partie la plus facile de son parcours : le retour à une existence normale après des années de vie trépidante, de gloire, de triomphe, de douleurs aussi. A voir la carrière interminable de certaines de nos figures actuelles, il semble que cette rupture soit redoutée par beaucoup. Mais, comme l'a dit le Pirate dans une entrevue récente : "Le véritable courage consiste à affronter la vie comme elle vient".



                 Photo Laurent Bernède Mont de Marsan 2014

vendredi 6 juillet 2018

Pamplona, 8 juillet 1978



  Il faisait chaud à Pampelune ce jour-là. J'avais préféré passer l'après-midi à somnoler au frais sur les pelouses des fortifications, derrière les arènes plutôt qu'aller voir Damaso Gonzalez et Antonio José Galan dans le chaudron pamplonais. Mais pas question de manquer la corrida du lendemain (toros de Salvador Guardiola pour Ruiz Miguel, Manolo Cortes et Julio Robles), aussi en fin d'après-midi je me dirige vers les guichets de la plaza qui mettent en vente, à la fin de la corrida, les places restantes pour le lendemain. Une petite queue s'est déjà formée mais je suis bien placé. Les gens commencent à sortir de la plaza, on entend le brouhaha habituel en ces lieux. Tout à coup, à l'intérieur des arènes, de fortes détonations, des cris. On est un peu inquiet d'autant qu'on ne voit pas ce qui se passe. La première idée qui me vient c'est qu'un toro s'est échappé. Mais très vite, autour de nous, des mouvements de foule, des gens courent dans tous les sens, la panique gagne. Des fumées aussi et de drôles d'odeurs, mélange de poudre et de gaz lacrymo. Je rejoins mes compañeros. Chacun raconte sa version mais nous avons du mal à comprendre réellement ce qui se passe. Ce qui est sûr c'est qu'il y a du baston entre la police armée (les gris) et les mozos des peñas. Et ça va durer toute la nuit.
   Nous décidons d'aller passer la soirée dans un quartier plus calme de la ville mais le cœur n'y est plus. Pobre de mi, se han acabado las fiestas.
   Le lendemain un calme étrange et pesant a envahi la ville. L'encierro n'a pas eu lieu. Non loin des arènes, avenida de Roncesvalles, des fleurs déposées sur le bitume, c'est là qu'est tombé German Rodriguez, une balle dans la tête.

   Lorsque le hasard nous rend témoin d'évènements aussi dramatiques que celui-ci et que, de plus, on est étranger, on est bien sûr pris par l'émotion mais on a du mal à appréhender ce qui s'est passé. On a le sentiment d'être resté extérieur aux évènements. C'est donc avec un vif intérêt que j'ai visionné, il y a quelques années, l'excellent film documentaire sorti en 2005 Sanfermines 78 de Juan Gautier et José Angel Jimenez. S'appuyant sur des images d'archives et sur des entretiens avec les principaux protagonistes de ces journées, les cinéastes démêlent peu à peu le fil des évènements mais aussi et surtout ils les éclairent à la lumière de la situation politique de l'Espagne et de la Navarre à ce moment-là.
   1978, nous sommes en pleine Transition démocratique. Franco est mort depuis près de trois ans, l' Assemblée (Las Cortes) élue démocratiquement en juin 1977 est en train d'élaborer une nouvelle constitution. Contrairement à la vision que l'on a depuis la France ou qu'ont bien voulu répandre les Espagnols eux-mêmes, tout, dans le processus de transition, ne s'est pas passé aussi facilement qu'on le pense. Durant toute cette période, les réseaux de l'extrême-droite franquiste ont été très actifs. Leur but : créer dans le pays le plus possible de situations de violence et de chaos de façon à apeurer la société espagnole et à justifier un coup d'état militaire qui restaurerait le franquisme. Le film montre que l'irruption de la police dans les arènes de Pamplona relève de cette stratégie.
   Mais le film révèle un autre enjeu qui explique l'effervescence politique qui règne à Pampelune. Le Statut d'autonomie du Pays Basque est en train d'être négocié et il s'agit de savoir si la Navarre sera incluse ou non dans cette nouvelle organisation territoriale (Elle ne le sera finalement pas). La question a toujours été sensible en Navarre et chaque évènement est utilisé par l'un ou l'autre camp pour avancer ses pions.

   Aujourd'hui ce sujet suscite encore la fièvre, et l'extraordinaire caisse de résonance qu'est la San Fermin a toujours été mise à profit par les plus radicaux pour se montrer.
   C'est à l'aune de cette problématique qu'il faut comprendre les propos récents de l'actuel maire de Pampelune (du parti nationaliste socialiste basque Bildu) sur la corrida.
   Et l'on ne peut que regretter que la tauromachie soit une fois de plus instrumentalisée pour des questions politiques qui ne la concernent pas.


     Sanfermines 78  de Juan Gautier et José Angel Jimenez  2005
 
 

samedi 28 octobre 2017

Victorino après Victorino

   Le dimanche 12 septembre, quelques mois après la "corrida du siècle", dans les arènes de Dax, Ruiz Miguel et Nimeño II, en mano a mano, coupaient six oreilles à des toros de Victorino Martin fort peu piqués et dont au moins quatre d'entre eux offraient leurs oreilles à qui voulait les prendre. Ce lot aurait fait le régal de toutes les figures de l'époque. Je me souviens parfaitement être sorti des arènes avec un sentiment de malaise et  beaucoup de questions en tête tant la corrida réelle avait été différente de la corrida attendue. Cette course ne donnait-elle pas un avant goût de ce que pourraient devenir les victorinos dans le futur? Avec le recul, je me dis aujourd'hui que le malin Victorino savait , dès cette époque, ce qu'il possédait dans ses cercados. Il savait qu'il avait des toros terriblement puissants et dangereux mais qu'il avait aussi des toros d'une infinie noblesse. Et il ne s'était pas trompé en envoyant ces toros-là à Dax.
   Au cours des années qui suivirent, la ganaderia ne chercha pas à donner à ce filon une importance trop grande. Au contraire, elle devint une icône des ganaderias toristes, préférant asseoir son succès sur la présentation et la dureté de ses toros.
   Et, de fait, aujourd'hui encore, affronter les toros de Victorino Martin reste considéré pour un matador comme la marque d'une valeur plus grande et, si l'on est une figure, comme un geste. Pourtant, depuis quelque temps, les aficionados ont perçu une évolution des victorinos vers plus de douceur. Les grands tercios de pique sont de plus en plus rares, les traditionnelles alimañas - si elles existent toujours - sont elles aussi moins fréquentes. Certains lots, celui de Bilbao par exemple cette année, font preuve d'une faiblesse de patte inhabituelle dans l'élevage. Enfin des lots entiers se montrent d'une grande noblesse - celui de Logroño en septembre dernier par exemple. Je ne sais s'il faut y voir la marque de Victorino Martin fils qui, en raison de l'âge avancé de son père, a sans doute depuis quelques années déjà, pris les rênes de la ganaderia. Si c'est le cas, on peut craindre, maintenant qu'il a les mains totalement libres, une évolution encore plus marquée vers la production de toros de troisième tiers. Quand on voit le résultat catastrophique que cette recherche a donné chez Juan Pedro Domecq et autres Zalduendo (pour ne citer que deux des pires représentants de l'encaste domecq) on ne peut manquer d'être inquiet par une telle perspective.
   Toutefois une telle évolution constituerait un reniement de toute la philosophie de l'élevage voulue par son créateur Victorino Martin père, mais aussi une mise en cause de la réputation et de la  valeur commerciale qui en découle. L'intérêt bien compris des héritiers de Victorino Martin me parait donc être dans le maintien d'une ligne sérieuse voire dure (au moins partielle), sous peine de banalisation. C'est aussi l'intérêt des aficionados et, à l'heure de l'uniformisation de la corrida par la prolifération du sang domecq, l'intérêt de la tauromachie tout entière.




samedi 14 octobre 2017

Mes premiers victorinos, en guise d'hommage à Victorino Martin

   Victorino Martin, mort le 3 octobre dernier, dans sa ganaderia, à 88 ans, a été un immense ganadero. Depuis un demi-siècle, ses toros n'ont cessé de le prouver sur le sable des ruedos espagnols et français. L'hommage que je lui rendrai se fera donc à travers ses toros par l'évocation de mes premiers victorinos.

   C'est à Mont de Marsan en 1976, pour la première corrida des fêtes de la Madeleine que je découvris les toros de Victorino Martin. Ils faisaient leur présentation au Plumaçon; ils y connurent quelques lustres plus tard des tardes mémorables au point que, dans les années 90,la corrida phare de la feria, celle que tout le monde voulait voir (et qui bien souvent sauvait la feria de l'indigence) était celle de Victorino. De ce jour de présentation ce qui m'est resté en mémoire, outre la caste vive des toros, ce sont des couleurs. Le gris des toros bien sûr, mais aussi le gris verdâtre du visage décomposé d'Antonio José Galan qui connut, ce jour-là, une débâcle monumentale.

   Deux ans plus tard, en 1978, sur le sable gris de la plaza de Bilbao, les six magnifiques exemplaires de Victorino firent preuve d'une telle caste et d'un tel sentido que, durant deux heures et demi, l'intensité dramatique de la corrida fut portée à son comble. Manolo Cortes, Ruiz Miguel et Frascuelo firent front avec courage, ils s'en tirèrent avec les honneurs ... et indemnes. Le lendemain, dans la presse, Victorino disait de sa corrida qu'elle avait été une des plus difficiles qu'il ait jamais fait lidier.
  En 1980, toujours à Bilbao, la corrida portant le fer d'Albaserrada fut à nouveau de celles qui restent dans les mémoires. Ce jour-là, aux cinquième et sixième toros eurent lieu deux évènements qui sont, me semble-t-il, le témoignage parfait de ce qui constitue la richesse de l'élevage de Victorino Martin. Le cinquième toro fait preuve d'une grande noblesse, sa charge codiciosa, franche et claire est de celles qui permettent les grandes faenas. Et, de fait, Ruiz Miguel va le toréer supérieurement. Je me souviens des splendides séries de naturelles liées, templées, profondes que donnera le Gaditano. Cette faena fait partie encore à ce jour des plus belles que j'ai vues. Conscient de son grand œuvre il veut le parachever par un recibir mais il échoue et ne recevra qu'une seule oreille. Le sixième toro ne sera pas du même bois. Il coupe le terrain à la cape, est durement châtié aux piques, coupe le terrain aux banderilles où il met en difficulté la cuadrilla, coupe le terrain  et tire un derrote dès la première passe de muleta prudente que lui donne Currillo. C'en est trop pour le torerito qui avait déjà été mis en échec par son premier adversaire. Quelque chose d'irrépressible en lui dit "non", quelque chose de plus profond que la peur d'un instant : un effondrement de tout son être, signant définitivement l'échec d'une carrière qui n'a pas été ce qu'elle promettait d'être. Dès lors, Currillo, livide, n'a plus comme solution que de se réfugier derrière le premier burladero qui s'offre à lui, en l'occurrence celui du soleil, et d'attendre que sonnent les trois avis libérateurs. Pour les spectateurs le moment est pathétique. L'histoire retiendra de cette journée la déroute d'un torero modeste face à un victorino d'épouvante.

   1982 enfin, une année clé pour Victorino Martin, celle où, à la faveur de la corrida isidril du 1er juin, la fameuse corrida du siècle, il deviendra célèbre dans l'Espagne entière. (Il lui faudra toutefois encore attendre quelques années avant que l'Andalousie - et particulièrement Séville - le reconnaisse vraiment.) Je n'ai pas eu la chance d'assister à cette corrida mais, par bonheur, elle était télévisée et, très vite, des vidéos ont circulé dans l'aficion. Si l'on ne doit posséder qu'une seule corrida complète dans sa vidéothèque je pense que c'est celle-là. Ce jour-là, trois des six toros (les 1, 2 et 4) accomplirent de grands tercios de varas, prenant chacun trois piques avec une bravoure et un poder extraordinaires. Ces trois toros ont placé la barre très haut et restent à ce jour des "mètres étalons" de ce que peut être la bravoure d'un toro de Victorino. Deux (le 1 et le 5) furent également d'une grande noblesse, le cinquième faisant même preuve d'une charge pastueña, à la manière des saltillos mexicains. A nouveau était mise en évidence la coexistence dans l'élevage de toros d'un grande âpreté et d'autres d'une grande noblesse.
   Au delà de cette dichotomie, un dénominateur commun me parait caractériser le toro de Victorino, c'est la codicia. Cette soif, ce désir véhément d'attraper, de se rendre maitre de la situation font d'eux des combattants redoutables, mais aussi, si le torero possède la technique et le courage nécessaires permettent les triomphes les plus retentissants.

   La grande réussite de Victorino est d'être parvenu à créer ce qu'il disait qu'il voulait créer : un toro encasté qui apporte à la fiesta de los toros la vérité qui lui manque trop souvent. Qu'ils soient durs, intraitables où bien francs voire pastueños, les toros du sorcier de Galapagar sont quasiment tous des toros de caste, des toros avec de la "personnalité". Ils transmettent de l'émotion et tolèrent mal les erreurs ou approximations des toreros.
   Son autre grande réussite est d'avoir mené sa ganaderia pendant quarante ans en maintenant un même niveau de qualité. La comparaison est cruelle avec les autres ganaderos.
   Pour tout cela, pour toutes les joies que vous avez procurées à l'aficion, Merci Monsieur Victorino.
















Victorino Martin Plumaçon 2014 (photo Laurent Bernède)

jeudi 31 août 2017

Damaso Gonzalez




    Lorsque je pense à Damaso Gonzalez deux images me viennent à l'esprit. Son beau visage buriné d'Espagnol humble et modeste. De ceux qui ont souffert mais auxquels le courage et l'opiniatreté ont permis de surmonter les épreuves. Je vois ensuite la frêle silhouette du torero face à un toro, un toro plus grand que lui sans que cela ne semble l'émouvoir. Tout Damaso est là. Sa grandeur face à l'adversité. Sa rugueuse beauté sans afféterie.
   Dès le début des années soixante-dix, notamment grâce à ses importants triomphes en 1970 et 1971 à Bilbao, Damaso deviendra une figure. Son aspect malingre, son toreo qui mêlait classicisme et tremendisme (dans la lignée des toreros d'Albacete tels Chicuelo II et Pedres) le firent comparer à Juan Belmonte. Il forma alors une pareja avec Paquirri et leur tâche ne fut pas simple de succéder aux grands maestros des décennies précédentes et de s'adapter au retour du toro de quatre ans à partir de 1973.
   Damaso appartient à la catégorie des toreros qui cherchent à reproduire la même faena à chaque toro. Le toro commercial de cette époque étant tout aussi médiocre que celui d'aujourd'hui, sa tauromachie finit par ennuyer. Il eut alors l'intelligence de toréer les élevages plus difficiles. Et, ce qu'il faisait aux toros commerciaux, il fut capable de le faire à tous les toros. Sa carrière s'en trouva relancée et il y gagna l'estime des aficionados. Puis une autre grâce lui tomba dessus : son toreo basé sur l'aguante, le temple, l'encimisme fut considéré comme un chaînon important qui mène, dans l'évolution de la tauromachie, de Juan Belmonte à Paco Ojeda. Son aura s'en trouva confortée.
   En cherchant dans mes souvenirs (et donc dans mes archives) je m'aperçois que j'ai vu toréer Damaso essentiellement devant des Miura et des Pablo Romero. C'est à Logroño, en 1986, dans les vieilles arènes aujourd'hui disparues, face à des toros de Pablo Romero que je l'ai vu donner sa pleine mesure. Quel temple prodigieux! Quelle aisance pour dominer ces pablorromeros nobles mais imposants! De cette journée je me souviens aussi du sourire radieux de Jaime de Pablo Romero félicité dans la rue en fin de course par des aficionados pour l'excellent jeu de ses toros. Il ne savait pas que cette course était en fait leur chant du cygne. Aujourd'hui les Pablo Romero ne sont qu'un souvenir qui, parfois, resurgit chez Partido de Resina, et Damaso Gonzalez est mort.















Face à un Miura à Bilbao (photo Chapestro)

vendredi 2 septembre 2016

Retour sur Bilbao

   Depuis que je la fréquente, la feria de Bilbao a connu bien des hauts et des bas.
   Dès mon premier rendez-vous avec elle, elle m'a posé un lapin. Il a suffi que le Viti tâte deux fois de son escarpin noir le sable gris et humide de Vista Alegre en faisant la moue pour que la corrida soit annulée. C'était un samedi, il avait fait une averse avant la corrida comme cela arrive parfois au Pays Basque, la plaza n'était remplie qu'aux deux-tiers malgré l'intérêt du cartel (toros de La Corte, Viti, Paquirri, Teruel). Les toros de La Corte avaient, parait-il, des cornes terribles. Le lendemain c'était ma première miurada. Dans ma jeune naïveté je m'imaginais que les pensionnaires de Zahariche allaient tout casser, ils se contentèrent d'être beaux et intéressants, les toreros se donnèrent à fond (Manolo Cortes, Roberto Dominguez, El Puno). On peut voir, si je me souviens bien, quelques magnifiques photos de cette course dans l'édition originale de Miura du Tio Pepe.
   La ville et la région  furent frappées de plein fouet par la crise des vieilles industries qui ravagea aussi à la même époque le nord et l'est de la France, la feria déclina peu à peu. La violence politique n'arrangea rien et l'irruption d'une vraie fête populaire dès qu'on fut certain que le cadavre de Franco ne bougerait plus sembla plutôt déranger la sérieuse ordonnance du rituel taurin bilbaino. Les éléments naturels se mirent de la partie et, le 26 août 1983, au lendemain d'un succès tonitruant d'Espartaco, le centre de Bilbao fut dévasté par les eaux qui emportèrent tout et tuèrent plusieurs dizaines de personnes.
   Au cours des années 90 et au début des années 2000 la feria, comme la ville, a peu à peu retrouvé son lustre pour connaitre un apogée au tournant des années 10 de ce nouveau siècle.
   Aujourd'hui, presque 20 ans après l'ouverture du Guggenheim (1997) et  presque dix ans après le début de la crise économique (2008) la ville est resplendissante mais la feria taurine va mal. Elle a perdu une partie de son public et son identité s'est brouillée. Depuis trois ou quatre ans, il manque chaque jour 1000 à 2000 spectateurs à Vista Alegre  pour éviter le spectacle désolant qu'offrent ces sièges bleus inexorablement inoccupés. Encore que, à bien y regarder, il s'est produit à l'intérieur des arènes un étrange phénomène de migration. Les tendidos hauts de l'ombre et une grande partie des tendidos soleil se sont vidés alors que les gradas ombre sur lesquelles n'étaient éparpillés, de tout temps à jamais, que quelques centaines de spectateurs sont aujourd'hui très abondamment peuplés. Quand on sait qu'une grada ombre vaut 18 € alors qu'un tendido haut en vaut 70, on comprend, crise économique aidant, la logique de ce mouvement. C'est, en tout cas, un sacré manque à gagner pour celui qui fait les comptes à la fin de la feria.
   Toujours est-il que ce public, que j'ai toujours trouvé plan-plan et passif (bien loin du mythe du public le plus intransigeant d'Espagne qui avait cours à une époque très lointaine) a eu cette année à plusieurs reprises des réactions assez virulentes et toujours justifiées. Je ne parle pas de la bronca à Morante, qui dans toutes les arènes de la géographie taurine, est constitutive du morantisme, mais plutôt, par exemple, des quolibets qu'aura entendu tout au long de la course Victorino Martin pour son lot minable en tout, des sifflets entendus ce même jour par les deux toreros (Curro Diaz et Paco Ureña) pour des prestations bien en-dessous de ce que l'on était en droit d'attendre d'eux compte tenu de ce qu'ils ont montré cette temporada en d'autres lieux, des sifflets lors du paseo de la corrida du vendredi justifiés par les magouilles d'arrière-boutique qui ont empêché l'inclusion de Javier Jimenez au cartel. Un public qui a voulu rappeler aux organisateurs que l'avenir de la feria passait par son respect.
   Un avertissement de plus à la Junta Administrativa et à la casa Chopera qui, jusqu'à présent, dans les mesures qu'ils ont prises, n'ont réussi qu'à écorner l'image de sérieux qu'ont toujours eue les toros à Bilbao. Cette année outre la gestion désastreuse de l'absence de Roca Rey, la présentation des toros de Victorino Martin est un bon exemple de cette dégradation : des toros qui avaient un trapío propre à une arène de deuxième catégorie mais en aucun cas adapté aux attentes du public de la plaza de Bilbao.



Bilbao 25 août 2016 ( Victorino Martin, Curro Diaz, Paco Ureña) des vides inquiétants à l'ombre (c'est pire au soleil)


... mais du monde aux gradas qui sont habituellement quasiment vides.

mardi 19 mai 2015

Réflexions sur le public de Madrid

   Sans doute faudrait-il parler des publics plutôt que du public tant on rencontre de divergences d'opinion sur les étagères madrilènes. Il est bien loin le temps des broncas féroces et unanimes de la fin des années soixante-dix. Je me souviens en particulier d'une corrida de Pablo Romero au cours de laquelle chaque matador avait entendu une bronca à la mort de chaque toro. Nous étions en 1976 et il est évident que, dans la période politique très incertaine que vivait l'Espagne à ce moment-là - Franco venait juste de mourir et c'était le tout début de la Transition - Las Ventas était un des seuls endroits de la capitale où il était possible de protester en toute impunité. El País venait juste d'être créé et l'on pouvait, au petit matin, se faire arrêter pour le simple fait de l'avoir acheté en bas de chez soi. Dans les années qui ont suivi j'ai toujours trouvé le public vif, nerveux, excessif dans ses rejets aussi bien que dans ses admirations.
   En ce printemps 2015, où je retrouvais les gradins venteños après de nombreuses années de purgatoire, le public m'a semblé beaucoup plus froid et mou qu'auparavant. C'est un public déséquilibré, qui va claudicant, avec une jambe faible, celle des gens désireux de pasarlo bien, et une jambe excessivement réactive et puissante, le tendido 7. Toujours au complet, semblant bien organisé, inébranlable dans ses certitudes, bruyant dans ses manifestations, le tendido 7 est vraiment impressionnant. L'aficionado vivant au pays de Montaigne que je suis a parfois du mal à supporter la rigidité et l'intolérance de ces bataillons braillards. Il faut reconnaître toutefois qu'ils ont souvent raison et que, sans ces gardiens du temple, Madrid aurait tôt fait de devenir une arène comme les autres. Je vois pourtant quelques inconvénients à l'excessive place qu'ils ont acquise par leur comportement. Tout d'abord, en se regroupant en un même lieu et en cristallisant le mécontentement depuis leur tendido ils ont conduit le reste de l'arène à la passivité. Inutile de broncher, le 7 s'en charge. Ensuite la systématisation de leurs protestations finit par banaliser leur action et la rendre vaine. A force de crier au loup... Enfin, et c'est peut-être le plus gênant, je ne pense pas que, si je découvrais la corrida parmi eux, j'aurais envie de devenir aficionado.



mercredi 29 octobre 2014

José Maria Manzanares

   Un souvenir : Dax, feria 1989, corrida (excellente) de Maria Luisa Dominguez Perez de Vargas. Quelle faena! L'apothéose du toreo artistique et profond, quelques minutes d'une beauté si intense qu'elle laisse au spectateur une émotion indicible.
   Bien sûr, tout au long de ses trente années de carrière, José Maria s'est aussi beaucoup économisé, on peut dire qu'il a réparti parcimonieusement les effets de son art. Malgré tout, son nom sur une affiche, sa présence dans le ruedo donnaient de la catégorie à une corrida... Avec cette attente qui fait se dire à l'aficionado : aujourd'hui, peut-être...

   Le hasard a voulu que le même jour disparaisse à Cordoue Florencio Casado "El Hencho". Une mort très discrète ... et pourtant le matador est sorti par la porte du prince à Séville et par la grande porte à Madrid! Hommage aussi à ce brave qui, dans le Sud Ouest, avait laissé quelques gouttes de son sang sur le sable des arènes de Roquefort lors d'une dure novillada de Manuel Navarro Sabido.


NB  Un beau texte  de Frédéric Bartholin sur J. M. Manzanares ici.

vendredi 8 août 2014

Hommage à Hubert Yonnet

   De retour d'un séjour en terres septentrionales, je remonte, sur mon ordinateur, le cours de l'actualité taurine et apprend la nouvelle de la mort d'Hubert Yonnet.
   Chacun sait qu'Hubert Yonnet a été un éleveur remarquable. N'oublions pas qu'il fut aussi, en particulier lorsqu'il était à la tête des arènes d'Arles, un organisateur exemplaire. Pour lui rendre hommage, cette photo de Cassaïre, novillo combattu à Roquefort en 2005 par Alberto Aguilar.


  Cassaïre, sixième novillo de l'après-midi, prit 4 piques pour une chute et fut honoré d'une vuelta al ruedo.


   Je garde aussi comme précieux souvenir la novillada lidiée en Arles par El Lobo, Morenito d'Arles et Diamante Negro pour la feria pascale de 1997. Six novillos qui représentaient par leur trapío, bravoure, noblesse, poder et caste tout ce qu'un aficionado (et un bon torero) peuvent attendre de mieux d'un toro de combat.

photo : Christophe Georgeval