vendredi 22 avril 2016

Notes sur Séville

Indulto
   Contrairement à celui d'Arrojado de Nuñez del Cuvillo en 2011, l'indulto de Cobradiezmos n'a pas suscité de polémique. Il est vrai qu'en comparaison avec ce que nous offre la cabaña brava habituellement, le pupille de Victorino Martin fut un toro réellement exceptionnel. Il a pourtant hésité et gratté avant de s'élancer pour la deuxième pique ... mais a poussé avec bravoure. Comme toujours en pareil cas c'est son comportement au troisième tiers qui a suscité la demande d'indulto.
   Même lorsqu'ils sont portés par une sincère allégresse populaire - plutôt que téléguidés cyniquement depuis le callejon - j'éprouve toujours une réserve vis à vis des indultos. J'y vois d'abord la glorification d'un produit parfaitement calibré (mais pourquoi pas après tout, à condition que la chose soit rare). J'y vois aussi une défaite de l'éthique taurine qui veut que le toro meure en défendant sa peau dans l'arène face à un matador qui prend tous les risques à l'heure de vérité.

Justice taurine
   Affronter les toros de Victorino Martin n'est pas toujours un choix de la part des matadors. Ne pas les affronter et préférer le chant des sirènes des élevages domecquisés en est un assurément. Un mauvais. Car la justice taurine veut que pendant que certains s'ennuient et ennuient devant les toros anodins qu'ils ont voulus d'autres accomplissent des exploits et sortent de l'ombre face aux Victorino.

Public
   Ce qui est extraordinaire à Séville c'est, dès lors que le torero torée bien, l'entrée en action immédiate du public. Une communion s'opère; un olé rauque, profond, dont les vibrations semblent faire trembler (mais peut-être le font-elle réellement) les solides et vieilles pierres de la Maestranza, surgit des entrailles de chaque spectateur. Cela fait partie du bonheur d'être à Séville.

Musée
   Dans l'ancien couvent de la Merced Calzada, lieu plein de charme et havre de paix, se trouve aujourd'hui le musée des beaux-arts de Séville. On peut bien sûr y admirer des toiles célèbres de Murillo et Zurbaran. Mais j'y ai découvert un tableau magnifique : La muerte del maestro de José Villegas. L'immensité de la toile et sa virtuosité technique n'empêchent pas l'émotion de naître devant cette cuadrilla recueillie devant le cadavre du maestro. Le peintre s'est inspiré de la mort de Bocanegra en plaza de Baeza le 21 juin 1889.



jeudi 21 avril 2016

12 Nuñez del Cuvillo 12

   Passer de 6 toros de Victorino, ganado à la personnalité accusée, à 12 NUNEZ del CUVILLO  n'est pas évident pour l'aficionado. Il ne faut pas revoir ses critères à la baisse, mais on sait pourtant que l'intérêt viendra avant tout des toreros et de l'ambiance de la Maestranza.
   Leur présentation est bonne et régulière. Tous sont bien armés, astifinos (seul le premier de Castella aura une corne abîmée). Les poids s'échelonnent de 535 kg à 589 kg. Les plus beaux me paraissent être les noirs, très nettement minoritaires (4 sur 12).
   Leur comportement à la pique est inquiétant. Non qu'ils la refusent mais ils en ressortent sonnés, comme s'ils avaient reçu un uppercut, même lorsque celle-ci n'est qu'un simple picotazo (ce qui correspond à la majorité des cas). Seul Aguaclara, premier toro du Juli permet un bon tercio : une chute à la première, puis une bonne pique par le réserve. Il garda ensuite une charge vive qui permit une competencia au quite entre Roca Rey et Juli, puis il ira a menos au cours de la faena.
   Au troisième tiers leur comportement est varié. La noblesse domine. Anodine et réduite par la faiblesse (1, 4, 10), pastueña (2), avec plus de vivacité (5, 7, 8). Toutefois plusieurs ont des charges peu claires, compliquées ou incertaines (3,6,11,12).
   En résumé, sur 12 toros présentés aucun toro complet, une prédominance de la faiblesse et de l'anodin. Et, si, malgré tout, les deux courses ont toujours été intéressantes, c'est dans l'attitude des toreros qu'il faut en trouver la cause.

   Sebastien CASTELLA (silence, silence) : R. A. S., actuation anodine à l'image de ses deux toros.
   José María MANZANARES (une oreille, une oreille) : N'ayant jamais eu l'occasion d'abuser de Manzarinade j'ai trouvé le José María de ce jour bon. Sitio, douceur, empaque. Il cita ses deux toros de loin évitant ainsi d'étouffer leur charge et sut s'adapter à leur comportement (pastueño mais faible l'un, mobile et vif l'autre). Deux bons volapiés pour terminer. Bien sûr, il n'est pas interdit de penser qu'il avait touché un lot de porte du Prince.
   José GARRIDO (salut, silence) : L'Extremeño se montra remarquablement tenace devant un lot âpre qui le mit souvent en difficulté. Cela lui valut la sympathie du public ... et un passage à l'infirmerie après une grosse cogida à la mort de son premier adversaire. A noter un joli quite par chicuelina au 2.
   Morante de la PUEBLA (silence, deux oreilles) : Malgré les fractures du passé, malgré les trois prestations précédentes inabouties, voire médiocres, personne dans mon entourage du tendido 9 n'aurait songé à reprocher quoi que ce soit au torero de La Puebla : c'est que Morante est un artiste et ici on aime ça plus que tout. Même si certaines sont accrochées, ses premières véroniques sont somptueuses et la place rugit de bonheur. Il en sera de même lors du début de la faena. Mais le maestro trouve sans doute le toro un peu vif, il prend ses distances, ne se croise plus. Autour de moi, tout le monde se calme, plus question de soutenir le torero s'il ne torée pas de verdad, on attendra le prochain...
  Dudosito, le dixième Cuvillo est précisément le huitième et dernier adversaire de Morante pour la feria. C'est un toro terciado, parfaitement inodore, incolore et sans saveur, et lorsque le maestro s'avance vers lui, la muleta pliée pour le cartouche de pescado, je n'y crois pas le moins du monde. Et pourtant le miracle va s'accomplir. Sacré Morante! Naturalité, temple, douceur, sincérité absolue. Et lorsque José Antonio se laisse accrocher la muleta, la reprend et donne, en toute spontanéité, une demi-véronique, quasi chicuelina, qui le libère de l'étreinte du toro, c'est une explosion atomique qui secoue la Maestranza. Pas un de mes voisins de tendido qui ne frise à ce moment l'apoplexie. Estocade en se mouillant les doigts et deux oreilles. Je ne peux m'empêcher de penser que le génie de Morante est bien grand pour avoir été capable de tirer tant d'effet de si peu de chose que ce toro.
   EL JULI (salut, salut) : Le Madrilène aussi bénéficie de l'appui des tendidos. Il se montre sincère, paie comptant, au point de se faire renverser par son second adversaire qui le blesse (le maestro se rendra à pied à l'infirmerie après l'avoir tué et avoir salué). Mais il est vraiment en difficulté à l'épée : un très laid julipié lui fait perdre l'oreille de son premier et, sa blessure l'empêchant de sauter, il ne se défait de son second qu'à la troisième tentative perdant une autre possibilité de trophée.
   ROCA REY (une oreille, salut) : Le Péruvien fait preuve de mucho aguante et alterne toreo classique et templé, et virtuosité moderne (dont il a tendance à abuser).

   Ainsi se termine mon passage (heureux) par Séville.

mercredi 20 avril 2016

Séville






















Mercredi  13 avril 2016   Maestranza   Sevilla
beau temps, frais
deux tiers d'arène

6 toros de Victorino Martin, braves (12 piques, ovation au 3, indulto pour le 4, Cobradiezmos) pour Manuel Escribano (silence, deux oreilles symboliques), Morenito de Aranda (silence, silence) et Paco Ureña (deux oreilles, silence)

Cobradiezmos est un typique cárdeno de la casa Victorino. Il prend deux piques en poussant fort, avec fixité. A la muleta, sa charge semble inépuisable : longue, la tête au ras du sol, avec une telle codicia, en particulier lors de ses retours à la fin de chaque passe qu'elle donne en permanence émotion et importance au travail du torero. Lorsque Manuel Escribano après plusieurs séries à droite prend la main gauche, on se dit qu'il n'est pas possible que le toro ait la même charge de ce côté ... et bien si! Même puissance, même codicia, même noblesse. Être capable de garder le sitio, de mandar sans se faire accrocher la muleta, de conserver à tout moment la maîtrise du combat n'est certainement pas à la portée du premier torero venu. On doit rendre grâce au Sévillan d'avoir parfaitement réussi à le faire. Le tout avec bon goût et classicisme. Chaude vuelta en compagnie de Victorino fils après que Cobradiezmos, le héros du jour, eût regagné les corrals.
L'autre évènement de la tarde fut la grande faena de Paco Ureña face au troisième toro. Faena essentiellement droitière (la bonne corne du toro), sincère, profonde, pure, donnée sans un geste superflu, qui provoqua les olés profonds de Séville. Deux oreilles pour le Murciano après une entière desprendida. Le public était prêt à lui ouvrir la porte du Prince mais le dernier toro, deslucido, ne l'a pas permis.
Face à deux adversaires encastés, Morenito de Aranda se trouva en difficulté technique.
On piqua en général bien tout au long de la soirée, ce que le public de la Maestranza apprécia.
La nuit est déjà tombée sur Séville lorsque sortent en triomphe (par la porte des cuadrillas) Manuel Escribano et Paco Ureña mais elle est éclairée par le bonheur des spectateurs. Une tarde pour le souvenir.

dimanche 10 avril 2016

Mont de Marsan : Madeleine 2016, les cartels

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mardi 19 juillet
concours landais

mercredi 20 juillet
Alcurrucén
El Juli - Lopez Simon - Roca Rey

jeudi 21 juillet
matin : novillada sans picador

Nuñez del Cuvillo
Enrique Ponce - José Maria Manzanares - Thomas Dufau

vendredi 22 juillet
Fuente Ymbro
Diego Urdiales - Sébastien Castella - Ivan Fandiño

soir : corrida portugaise

samedi 23 juillet
Cebada Gago
Rafaelillo - Miguel Abellan (remplacé par Curro Diaz)- Perez Mota

soir : novillada
Virgen Maria
Pablo Aguado - Jesus Enrique Colombo - Andy Younes

dimanche 24 juillet
Miura
Fernando Robleño - Manuel Escribano - Alberto Lamelas


    Un cartel cumbre, celui de vendredi (Fuente Ymbro, Urdiales, Castella, Fandiño) autour duquel s'organise la feria. Avant, deux corridas clairement toreristes. La bonne surprise vient du Juli : il sera chef de lidia, partagera l'affiche avec deux jeunes aux dents longues et affrontera les nuñez d'Alcurrucén - ce n'est pas un exploit mais ça changera des deux ou trois élevages devant lesquels on le voit habituellement.
   Après, deux corridas clairement toristes. Par quelle manigance d'arrière boutique Miguel Abellan se retrouvera-t-il le samedi 23 juillet sur le sable du Plumaçon devant des Cebada Gago ? Mystère. Il n'aurait pourtant pas été difficile de trouver dans l'escalafon torero plus jeune et plus ambitieux ... (En fin de compte, nous apprenons que, pour des raisons qui restent obscures, Miguel Abellan sera remplacé par Curro Diaz)
   A noter : la novillada non piquée du jeudi matin avec des élevages du Sud Ouest; la corrida portugaise du vendredi soir avec du bétail de Tardieu; la novillada piquée quant à elle cherche sa place, elle se donnera en soirée le samedi (le cartel en est attractif, il est à souhaiter que les aficionados ne la snobent pas).

jeudi 31 mars 2016

Eugenio Noel : un si bel ennemi

   La tauromachie a toujours eu à combattre nombre d'ennemis. Ceux d'aujourd'hui ont de l'argent, qu'ils distribuent largement (il serait intéressant de savoir qui reçoit et combien). Ils bénéficient de la puissance de feu d'internet dont ils usent avec une maestria consommée pour s'organiser, pour relayer leurs peinturlurages, pour faire croire qu'ils sont des milliers quand ils ne sont que quelques dizaines d'activistes haineux.Ils ont surtout un incroyable mépris pour l'humain dont la marque la plus malsaine est la joie dont ils font preuve dès qu'un torero se fait blesser ou tuer.
   Eugenio Noel était fait d'un autre bois. Un ennemi à l'ancienne. Son arme : les mots. Pendant des années, au début du XXè siècle, à la manière d'un don quichotte, il va parcourir inlassablement la piel de toro et, de conférence en conférence, prêcher la bonne parole. A savoir que la corrida, et le flamenquisme en général, sont la cause des échecs de l'Espagne, du déclin de sa puissance (dont témoigne alors la perte récente des colonies), de son incapacité à devenir un pays moderne intégré à l'Europe. Il multiplie également les écrits : articles, pamphlets, essais, nouvelles, romans.
   Parmi toute cette littérature, les nouvelles regroupées sous le titre Les toros du désespoir (Las Capeas en espagnol) qui ont paru originellement en 1915 à Madrid sont aujourd'hui encore d'une lecture tout à fait passionnante pour l'aficionado. Car Eugenio Noel connait parfaitement ce dont il parle : le mélange de grandeur et de sordide des courses de village, la ferveur des foules ou leur grossièreté, le pathétique des toreros ratés. On trouve tout cela dans Les toros du désespoir, et derrière la dureté des attaques on perçoit la tendresse de l'auteur pour ce monde rude des courses de sol, moscas y aguardiente qui met si bien en évidence le courage (inutile) et l'espérance (vaine) de ses compatriotes, ses frères d'infortune.


Eugenio Noel, Les toros du désespoir, avant-propos de Marc Thorel, UBTF, 2002

En savoir plus sur Eugenio Noel

l'UBTF 

mardi 15 mars 2016

Après la manifestation de Valence

   Le succès de la manifestation du dimanche 13 mars en faveur de la tauromachie est une joie pour les aficionados, même si l'on peut penser que la présence des principales figures au premier rang a un peu contribué à masquer le caractère éminemment populaire de l'évènement. Bravo aux organisations taurines de la Communauté Valencienne à l'origine du mouvement, qui ont su initier ce regroupement de toutes les forces vives des aficions levantines.
   L'ampleur de la manifestation, l'écho qu'elle a eu dans la presse ont permis de revendiquer la richesse culturelle et écologique de la tauromachie, d'exprimer la fierté d'appartenir à cette culture. Il s'agissait aussi de montrer que le peuple du toro représente une richesse humaine bien plus considérable que la poignée d'activistes anti-taurins certes riches d'argent et bien organisés mais au comportement intolérant et aux finalités effrayantes. On a trop vu, ces derniers temps, médias et hommes politiques manger dans la main des lobbies animalistes. Puisse cette manifestation leur montrer où se trouve leur intérêt bien compris!
   Mais n'oublions pas que la bonne santé et l'avenir de la corrida se jouent aussi - et surtout - dans les plazas de toros. Payer son entrée pour assister à une corrida constitue le premier acte militant.  Œuvrer pour le maintien de l'éthique de la corrida en constitue le second. Par éthique nous entendons tout ce qui contribue à la loyauté du combat entre le toro et l'homme : intégrité physique, force et combativité pour l'animal, engagement sincère qui le conduit à accepter le risque de blessure voire de mort pour l'homme. Enfin, si la culture taurine en général est riche de ses divers éléments (corrida, encierro, bous al carrer, recorte, course provençale et landaise etc.) la corrida doit elle aussi maintenir sa diversité : diversité des encastes, diversité des styles de toréer, diversité des publics. Rien ne serait pire que de la voir devenir un produit de consommation uniformisé et prévisible.
   Parenthèse close, je voudrais terminer avec le texte remarquable lu par Enrique Ponce à la fin de la manifestation. Un texte et une journée qui revendiquent la fierté d'appartenir à la culture taurine.

          Manifeste taurin lu par Enrique Ponce

 
 
photo Mikel Ponce

dimanche 13 mars 2016

Vic Fezensac cartels 2016






















Samedi 14 mai         18h
Baltasar Iban
Rafaelillo - Morenito de Aranda - Juan del Alamo


Dimanche 15 mai
11h     corrida-concours
Manuel Quintas - Los Maños - Hoyo de la Gitana
Pedres  -  Flor de Jara  -  Pedraza de Yeltes
Luis Miguel Encabo - Javier Cortes - Thomas Dufau

18h
Valdellan
Lopez Chaves - Alberto Lamelas - José Carlos Venegas

 
Lundi 16 mai      17h
Victorino Martin
Manuel Escribano - Paco Ureña - Perez Mota


    Les cartels du samedi et du lundi sont muy bien rematados mais le petit évènement c'est le retour de la corrida-concours. Dans une version pleine d'originalité en ce qui concerne les ganaderias. Avec en particulier un toro du très confidentiel élevage de Manuel Quintas chez lequel subsistent quelques gouttes de sang Jijon (On peut lire un reportage - El Corte Inglés - sur cet élevage dans le numéro 3 de la revue Campos y Ruedos).
   Une excellente initiative à noter : un tentadero public (samedi matin) et une novillada sans picador (lundi matin) avec du bétail de l'élevage gersois Le Lartet.
   Par ailleurs sans nouvelle de César Valencia, révélation de la feria 2015, ni de Sergio Aguilar qui n'avait pu venir l'an passé.
 
NB  Cette année encore le grand artiste sévillan a fait faux bond aux organisateurs. Tout au long de l'hiver, des frémissements avaient pourtant permis de penser que la grande porte était ouverte à la présentation vicoise tant souhaitée du génie de la banlieue sévillane. Hélas! un communiqué fatal est venu doucher toutes les espérances. Le maestro estime que la dissymétrie des gradins vicois (nul ne contestera qu'ils sont en effet bien plus hauts côté ombre que côté soleil) est de nature à nuire à l'équilibre de son inspiration et par voie de conséquence à l'harmonie de son jeu de cape. Non licet omnibus adire Corinthum.
  





  

dimanche 21 février 2016

Torero d'or - extraits

le corps du torero
"Et c'est parce qu'il paraît inintéressant pour le taureau que le corps du torero deviendra intéressant, visible, éblouissant pour le public. Plus votre corps sera absent pour le taureau, plus il sera présent, net, beau, invulnérable et grandiose pour le spectateur. Ainsi, il vous faudra apprendre la quiétude du corps, sa totale désinnervation; plus : le blocage de toute possibilité de mouvement brusque." (François Coupry, p. 170)

le temple
"Le temple a pour but pratique d'allonger le moment où le taureau baisse la tête. Revenons donc à ce mouvement du taureau quand il charge, quand il veut tuer : il baisse la tête et la relève. Templer, c'est étirer au maximum le moment de la charge où le taureau garde la tête baissée. Le taureau en courant va garder pendant un mètre la tête baissée, attitude aussi peu naturelle pour un taureau que de ne pas fuir pour un torero. Toréer - templer -, la rencontre de deux monstruosités, de deux anormalités : un homme qui ne fuit pas devant un taureau, et un taureau qui garde la tête baissée longtemps pendant sa charge sans la relever immédiatement ... A chaque millimètre le taureau demande : je peux frapper ? à chaque millimètre le torero répond : plus tard." (François Coupry, p. 287)

les gestes taurins
"Sont gestes taurins les gestes qui échappent au rituel, mais le prolongent. Il n'y a pas de définition du geste taurin. Il appartient au seul torero, et le qualifie dans l'instant où il s'accomplit. Il n'est en aucun cas une figure imposée; mieux, pour être taurin, le geste se doit de sortir de l'ordinaire de la corrida. Il peut se jouer dans la gloire comme dans la défaite; et souvent, davantage encore dans la défaite que dans l'exploit. Ainsi, El Cordobés, recevant une volée de coussins à Pampelune, ville qui n'aime guère ce gars du sud irrespectueux et brouillon, se mit à toréer les coussins, après n'avoir pas toréé le taureau. Ainsi, Curro Romero, ayant comme il lui arrive manifesté une royale incompétence, subit sans broncher une énorme bronca (chahut) qui lui était due, immobile au milieu de l'arène, et la ville ne parla ensuite que de son extrême dignité." (Catherine Clément, p. 389) 

le taureau fabriqué par les mots
"On peut voir, d'abord, comment ces mots ''noble'',''brave'', ''tardo'', etc., emprisonnent, délimitent des comportements, mais aussi les obligent, car si un taureau ne rentre pas dans ces mots, si un taureau est innommable, si son comportement ne figure pas dans ces cases, il ne pourra combattre, ou s'il combat, ses parents seront punis.On remarque déjà là, que le taureau de combat n'est pas un animal sauvage, mais un animal fabriqué avec des mots." (François Coupry, p. 319)

 le taureau trompé
 "Objectivement, pauvre taureau, vous êtes trompé deux fois : on canalise votre rage vers la partie secondaire de la masse torero-muleta, vers la partie non directive, et de plus on retarde l'assouvissement de votre violence tout en vous faisant croire que vous êtes le maître de tout et de ce retard en particulier ! Mais vous ne savez pas cela; dans vos muscles, vos nerfs, vos cornes de mort, vous vous vivez simplement sur le point de tuer, et le retard de ce délicieux meurtre, son ajournement constant ne fait qu'ajouter à votre envie. Et vous vous donnez encore plus, tête baissée. Vous vous gonflez de cette rage, prenante parce qu'inassouvie, comme un jus de jouissance..."  (François Coupry, p. 415)

 blessure écartée, remate
 "Blessure écartée en début de passe, quand  le taureau dévie sa charge vers votre muleta; blessure rappelée quand vous conservez la charge du taureau autour de vous; blessure à la fois écartée et rappelée dans le temps du temple. Et si vous vous placez trop en avant ou trop près, la corne rentre dans le ventre, brûlure; si vous vous placez trop en arrière, trop loin, le taureau n'est dirigé que sur l'œil de votre côté, et il vous vient dessus; si vous vous laissez accrocher la muleta, le taureau lève brutalement les cornes vers votre ventre, brûlure;si vous retirez trop vite le leurre, le taureau, aussi, lève les cornes, brûlure.
   Et il tourne autour de vous, il tourne  - volontairement vous restez à possibilité de blessure. Et le taureau revient. Mais vous restez au même lieu, pour la passe de poitrine qui termine la série de passes de la main droite ou de la main gauche. Et d'un violent coup de tête, le taureau se dégage. Et vous vous retrouvez là, un peu soûl, seul, flottant, la tête vide, tout ça, de tout ce qui s'est passé dans quatre passes. Et vous relevez la tête,  il y a un bruit, des cris, des applaudissements de dix mille spectateurs :  qu'est-ce qu'ils faisaient  là ?" (François Coupry, p. 417)

 
 
 
  

 

vendredi 19 février 2016

Un grand livre sur la corrida : Torero d'or



Bon d'accord, le titre n'est pas terrible. Ça fait mauvais roman de gare, ça semble sorti de l'arrière bureau d'un commercial des éditions Hachette. Pourtant, avec les ouvrages classiques des Popelin, Tolosa et Darracq, ce livre est sans doute l'un des meilleurs pour comprendre la corrida en profondeur. Non pas un livre de critique taurin mais un livre d'écrivain. Ce que sont avant tout François Coupry et Catherine Clément. Lui, aficionado nîmois entendido analyse la réalité du monde taurin y compris dans sa dimension imaginaire. Elle, intellectuelle parisienne, fait le lien avec son monde culturel, elle s'attache davantage à montrer la richesse métaphorique et symbolique de l'univers taurin.
   François Coupry nous emmène au plus profond et au plus vrai de ce qu'est la corrida, son histoire, sa technique, son esprit, de tout ce qui fait que l'on peut désirer être torero, toro, aficionado. Son arme, l'utilisation du vous. Par la grâce de ce vous, nous, modeste lecteur, entrons à petits pas, au fur et à mesure de pages remarquables de connaissance du milieu taurin, dans la peau d'un torero. Puis dans celle d'un toro. Son texte nous entraine aussi du côté de l'histoire et de l'évolution de la tauromachie, il n'élude pas non plus  les aspects les plus techniques de la construction d'une faena. Bref on en sort plus riche et plus intelligent  avec l'impression d'avoir accompli un travail de démythification du monde taurin qui, paradoxalement, nous le rend plus merveilleux encore.
   A intervalles réguliers, Catherine Clément, plante ses banderilles. Des textes plus courts, d'une disposition typographique particulière afin que le lecteur puisse les identifier. Porteurs d'un regard différent (une femme, parisienne, intellectuelle de gauche, lacanienne), ils aèrent, apportent de la fraicheur, ouvrent des horizons, nous aident à mieux replonger dans la densité du texte de Coupry.
   Un grand livre d'initiation et une lecture indispensable pour tout aficionado.


François Coupry, Catherine Clément, Torero d'or, Hachette, 1981, nouvelle édition Robert Laffont, 1992

François Coupry a également écrit le passionnant Toros de Mort (Editions du Rocher, 2000), dans lequel durant près de 300 pages il se met dans la peau d'un toro de lidia.

jeudi 28 janvier 2016

Diego Bardon torero panique


 Ici ou là, chez nos adversaires ou chez les défenseurs, on lit parfois sur la tauromachie des choses ahurissantes. Souvent écrites avec le plus grand sérieux. Diego Bardon, torero panique, que l'on vit dans une émission de télévision taurine il y a quelques années sur France 3, est peut-être leur inspirateur caché.
   L'ancien torero est actuellement connu pour sa pratique de la course pédestre à reculons. Il fut, dans les années 60 et 70, un novillero excentrique et de très peu de contrats. On dit qu'un jour, à Vista Alegre, il aurait tendu une salade à son novillo plutôt que de lui porter l'estocade. Ravie, une ligue de défense des animaux l'aurait invité à donner une conférence ... au cours de laquelle il tordit le cou à un poulet vivant devant les yeux effarés de l'assistance! En 1972, dans une galerie d'art parisienne, il pratiqua la autocornada, cérémonie qui consista à se blesser avec une corne de toro.
   Dans la compilation de Fernando Arrabal sur le panique, qu'ont publiée les éditions 10-18 en 1973, on trouve un entretien de Diego Bardon avec Alexandro Jodorowsky. Après une analyse très psycholo-marxisante du monde taurin, Diego imagine une corrida contestataire. En voici quelques morceaux de bravoure :

     "Je voudrais un taureau très large, du genre lit à deux places, avec des cornes à la queue. De la sorte, le torero, s'il était blessé, tomberait sur l'échine comme sur un matelas et les cornes lui serviraient de support pour ne pas glisser. J'aimerais que l'animal puisse jouer de la trompette pour accompagner l'orchestre."

     "J'apparaîtrais en costume d'astronaute avec une soutane par-dessus. Je remplirais les gradins découverts de fakir, de yogis et de moines. Dans le callejon des toreros, je mettrais des prostituées de Salamanque (la Margot et la Cartones) et André le cireur de bottes. La Margot me transmettrait la faculté de contrôler mon corps en me donnant des pouvoirs de fakir. La Cartones me donnerait la puissance spirituelle d'un moine et André le cireur, le contrôle émotionnel d'un yogi. Grâce à la captation télépathique de ces pouvoirs, je pourrais me dépouiller des costumes d'astronaute et de curé, et j'attendrais la divinité en restant nu. La divinité doit être épidermique. Grâce à mes pouvoirs divins, je ferais s'élever le taureau, je le ferais flotter et danser dans les airs et moi et tous les autres, les tapineuses, le cireur de bottes, les yogis, les moines, les fakirs et aussi des nuées de naines enceintes, nous formerions une unité aérienne, où le taureau serait un astre."

     "Je pourrais parvenir à réaliser le toreo convexe en multipliant les muletas. J'en aurais une dans chaque main, dix ou douze par terre. Grâce à elles, je pourrais obtenir d'infinies possibilités de passes qui sont autant d'infinies possibilités d'aimer. La corrida ''normale'', que moi j'appelle ''anormale'', se divise en passes; elle est fragmentaire. Si l'on dispose de plusieurs muletas, la corrida cesse de se diviser en passes, car le taureau va d'une passe à l'autre continuellement et l'on obtient ainsi une passe infinie qui peut durer tout le jour.
     La corrida contestataire met un terme à la Tragédie pour atteindre l'Amour."

     "Le torero peut avoir un micro-cravate et parler pendant qu'il torée; réciter, exprimer des émotions et des idées; chanter ... Répondre à ce que le public lui criera."

     "La pique du picador peut renfermer des papillons tropicaux vivants, de sorte qu'au moment de piquer le taureau, un volet s'ouvre et laisse échapper un nuage multicolore."


   On le voit Diego Bardon a parfois la divagation visionnaire. Le toreo moderne d'aujourd'hui n'est pas si éloigné de sa conception de la passe infinie (qui met fin à la corrida tragique).
   J'ai personnellement un petit faible pour les papillons s'échappant de la pique. Enfin une idée originale et poétique pour la rénovation du tercio de pique!