Afin de lui donner une unité de lecture, je mets en ligne la totalité du texte paru en cinq épisodes durant ces derniers mois.
Voici une étude sur le temple. Bien sûr le sujet est un peu
rebattu, mais il est riche de nombreuses réflexions qui ne sont jamais
sans rapport avec la conception que l'on se fait de la tauromachie. À
travers les écrits de plusieurs auteurs taurins ainsi que les propos de
certains toreros, il s'agira de tenter de définir et d'approfondir ce
concept de temple en prenant en compte la diversité des approches.
Le nom temple et le verbe templar sont d'une utilisation assez récente
dans l'histoire de la tauromachie. Ils sont absent de toute la
littérature taurine antérieure au XXe siècle. Ni Pepe Hillo dans sa Tauromaquia (1796), ni Paquiro dans sa Tauromaquia completa (1836) ne les utilisent. Pas plus que Sanchez de Neira ne les mentionne dans son Diccionario tauromáquico
de 1879. À ce stade, je me dis que je pourrais peut-être piocher
quelque information du côté de l'intelligence artificielle. Et là, je
suis estomaqué. En moins de dix secondes l'IA que je consulte (gratuite,
donc la plus simple qui soit) me donne toutes les informations dont
elle dispose, parfaitement classées et explicitées, sur les premières
apparitions du mot temple dans le vocabulaire taurin. Léger vertige :
j'essaie de penser aux conséquences positives et négatives pour nous les
humains de la puissance de cette chose. Mais le lendemain à la question
posée un peu différemment, la machine me donne une réponse
sensiblement différente. Me voilà à la fois consterné et rassuré : la
machine n'est pas fiable; elle a, comme nous, sa vérité du moment.
En 1908, dans Teoría del toreo, Amos Salvador,
sans utiliser le mot temple, souligne la nécessité pour toréer
d'adapter la vitesse du leurre à celle de la charge du toro. Deux ans
plus tard, en 1910, Ricardo Torres "Bombita", dans Intimidas taurinas y el arte de torear, emploie pour la première fois semble-t-il le verbe templar dans le sens technique actuel.
"Yo, aficionado, me fijería más en el terreno que pisase el diestro,
en que éste citase con pierna contraria, templase con la muleta,
recogiera con los vuelos y sin moverse estuviera preparado para el otro
pase."
" Moi, en tant qu'aficionado, je prêterais davantage attention au
terrain que le torero occupe, au fait qu'il cite avec la jambe
contraire, qu'il temple avec la muleta, qu'il recueille la charge avec
les vuelos et sans bouger soit prêt pour la passe suivante."
Etonnante et admirable définition du toreo classique, toujours en
vigueur plus d'un siècle après ! Mais qui ne semble pas avoir été
partagée en 1910 puisque le maestro continue : "Pero al fin estos no son
mas que criterios míos, y conozco que no es fácil llevar mi convicción
al público."
'' Mais en fin de compte ce ne sont que mes propres critères, et je
reconnais qu'il n'est pas facile de faire partager mes convictions au
public."
Théoriser est une chose, mettre en pratique en est une autre. Or il se
trouve qu'en 1913 un certain Juan Belmonte est intronisé matador de
toros, il sera le premier à réussir à templer les toros de manière
fréquente, dès lors la notion de temple prendra de plus en plus
d'importance pour les toreros, le public et la critique. Gregorio Corrochano sera le premier à théoriser clairement le temple comme concept technique mais aussi esthétique. ¿Que es torear?
publié en 1953 pour la première fois est l'aboutissement d'une
réflexion entamée dès les années 10 sous l'influence de la tauromachie
de Juan Belmonte.
"Temple es un vocable preciso que pone de acuerdo sonidos, instintos y
movimientos. Se templan las cuerdas de una guitarra para buscar la
armonía; se temple el toreo, esto es, se busca la harmonía del
movimiento del toro que acomete y del movimiento del torero que torea;
se temple el instinto con el instinto; para torear hace falta temple.
[...] Templado no es igual a lento, aunque alguna vez, para templar a un
toro muy lento, se le haya toreado con lentitud. El temple depende del
toro. [...] Si se lleva el instrumento del toreo a más velocidad del
temple del toro, éste puede llegar a perder o variar el objeto de su
codicia, modificar la acometida, destorearse si iba toreado, y hasta
rematar en el bulto. Lo menos que puede acontecer es que la suerte se
malogre, no se remate y, por lo tanto, no se ligue el toreo. Si se torea
con lentitud, si se lleva el instrumento de toreo a menos velocidad del
temple del toro, éste derrota en el trapo donde le alcance, y allí
termine la suerte, que no es donde se debe terminar, sino antes. [...]
Ni con más rapidez, ni con mas lentitud : con temple. Que una vez podrá
parecer rápido, si es rápido y fuerte el toro en acometer, y otra vez
parecerá lento, muy lento, si el toro tiene poca codicia, poca fuerza y
pocas ganas de pelea. Esto es el temple en el toreo. Hay una palabra en
el campo andaluz, tan expresiva, acompasada y musical, que ajusta el
toreo y el temple en una misma definición : torear al son del toro. Torear a son, a compás, llevar el son con ritmo musical; eso es temple y eso es torear."
"Temple est un mot précis qui met en accord sonorités, instincts et
mouvements. On accorde [se templa] les cordes d'une guitare pour
chercher l'harmonie; on accorde [se templa] le toreo, autrement dit, on
recherche l'harmonie entre le mouvement du toro qui charge et le
mouvement du torero qui torée; on harmonise deux instincts; pour toréer
le temple est nécessaire. [...] Templé n'est pas synonyme de lent, bien
que parfois, pour templer un toro très lent on l'aura toréé avec
lenteur. Le temple dépend du toro. [...] Si l'on déplace le leurre plus
vite que le rythme du toro, celui-ci peut en arriver à perdre ou changer
l'objet de sa convoitise, à modifier la charge, à ne plus être toréé
s'il l'était, et jusqu'à attraper le corps. Le moins qu'il peut arriver
est que la passe se rompe, ne se termine pas et, par conséquent, le
toreo ne soit pas lié. Si l'on torée avec lenteur, si l'on déplace le
leurre moins vite que le rythme du toro, celui-ci derrote sur le leurre,
l'atteint, et ainsi se termine la passe avant sa conclusion normale.
[...] Ni trop rapide, ni trop lent : avec temple. Parfois cela pourra
paraître rapide, si le toro est rapide et fort dans sa charge, une autre
fois cela paraîtra lent, très lent, si le toro possède peu d'envie, peu
de force, peu de désir de combattre. C'est cela le temple dans le
toreo. Il y a un mot dans la campagne andalouse, si expressif, cadencé
et musical qui ajuste le toreo et le temple en une même définition :
toréer ''al son'' du toro. Toréer au son, en mesure [a compas], porter
le son avec un rythme musical; c'est cela le temple et c'est cela
toréer."
Ce qui renforce l'intérêt de cette définition devenue classique
c'est que Corrochano ne se contente pas de l'aspect purement matériel,
physique de l'action de templar mais qu'il parle aussi d'instinct,
d'harmonie, de rythme musical, de torear al son, al compas. Il ouvre
ainsi de vastes horizons au toreo, qui vont bien au delà de l'aspect
métronomique à quoi pourrait se réduire une définition trop mathématique
du temple.
On peut penser qu'il est par définition impossible de rendre compte
par un instantané d'une notion qui concerne le temps, la durée.
Mais, comme tout art, la photographie, possède ses mystères.
Le concept de temple soulève plusieurs questions. Templer, est-ce, comme le défend Corrochano, s'adapter parfaitement au rythme du toro, que celui-ci soit rapide ou
lent ? Ou bien est-ce réussir à ralentir la vitesse de charge du toro ?
Ou peut-être pouvoir simplement donner l'impression que l'on ralentit
cette charge ? Sans oublier le cas particulier et inverse où le torero
va quasiment accélérer la charge du toro en obligeant un animal rétif ou
statique à charger le leurre et à y prendre goût.
Templer c'est toréer au même rythme que le toro
Pour Cossío comme pour Corrochano, templer c'est s'adapter parfaitement à la vitesse du toro.
"El temple había sido condición de todos los buenos toreros, y se ha
considerado como introductor de ella a Belmonte. El aficionado suele
confundir el temple con la lentitud y es preciso aclarar este término.
Templar no es sino adecuar la marcha y velocidad de la muleta a la
embestida del toro. Creo que desde que se inventara el toreo no se ha
podido torear bien de otra manera, y me parece temerario sostener que
hasta Belmonte nadie había toreado bien. [...] Con mucha gracia e
ingenio, el propio diestro, a alguien que le habló del temple como
lentitud en el correr la mano, hubo de decirle : ''Es possible que fuera
así; pero yo creo que se empezó a hablar del temple el año de la
glosopeda.'' La humorada encerraba una grave lección."
''Le temple avait été la qualité de tous les bons toreros, et on a
considéré Belmonte comme en étant l'introducteur. L'aficionado a
l'habitude de confondre le temple avec la lenteur, il est donc
nécessaire d'éclaircir ce terme. Templer n'est rien d'autre qu'adapter
la marche et la vitesse de la muleta à la charge du toro. Je crois que
depuis que l'on a inventé le toreo il n'a pas été possible de bien
toréer d'une autre manière et il me paraît téméraire de soutenir que
jusqu'à Belmonte personne n'avait bien toréé. [...] Avec beaucoup
d'humour et d'esprit, le propre diestro, à quelqu'un qui lui parlait de
temple en tant que lenteur dans la manière de courir la main, dut lui
dire : "Il est possible que cela ait été ainsi, mais moi je crois que
l'on a commencé à parler de temple l'année de la fièvre aphteuse."
On notera l'hommage rendu par Cossío aux grands toreros de l'ère
pré-belmontine en soulignant que le sens du temple, que l'on n'a
conceptualisé qu'à partir de Juan Belmonte, était nécessairement une
qualité que possédaient les meilleurs toreros à toutes les époques de la
tauromachie. On notera aussi l'ironie du Trianero; une manière de dire :
non je ne pense pas avoir ralenti la vitesse de charge de mes
adversaires, mais si ça vous fait plaisir de le croire ...
En parfaite adéquation avec ses positions toristes, Jean Pierre Darracq "El Tio Pepe"
ne pense pas non plus que l'on puisse ralentir la charge du toro.
Dominer le toro oui, mais le dresser comme on le ferait d'un animal
domestique, non !
''Public d'ailleurs circonvenu par une fausse conception du temple,
associé à l'idée de lenteur alors que sa signification correcte est
celle de l'ajustement de la cadence du leurre à la vitesse d'attaque de
l'animal. Mais c'est le toro qui décide, si j'ose dire, non l'homme.
Quand l'embestida est elle-même templada, la passe le sera également,
pourvu que l'exécutant soit un garçon doué. Au contraire, chaque fois
qu'un torero prétend imposer un rythme à la charge du toro il se fait
désarmer : capes déchirées, arrachées ; muletas envolées ; piètre
résultat !" (Genèse de la corrida moderne)
Un qui lui non plus ne croit pas le moins du monde à la possibilité de ralentir la charge du toro c'est Paco Camino. Dans ses propos recueillis par François Zumbiehl (Le discours de la corrida) il ne mâche pas ses mots.
''À mon avis, toutes les belles théories sur le temple sont une
fumisterie. [...] Je voudrais bien savoir comment on peut templer un
taureau ou une vache qui surgissent à toute allure ; ils arracheraient
la cape. Il ne s'agit pas d'autre chose que de savoir s'adapter à la
charge de la bête ; il est impossible de créer ou d'imposer le ralenti.
Évidemment, si on a affaire à une mule qui fait deux mètres en une
demi-minute, la passe va durer le même temps.''
Et pourtant, je garde précieusement en mémoire les chicuelinas qu'il
donna à Las Ventas en 1977 à un toro de Baltasar Iban. Par la vertu de
la grâce et du temple, il transmuta ce jour-là cette passe qui peut être
si vulgaire en or pur. Parfaite adaptation au rythme du toro ?
ralentissement de sa charge ? ou simple impression de la ralentir ?
Ralentir
Si le mot templar signifie en espagnol accorder, harmoniser (templar
una guitarra), il signifie avant tout modérer, adoucir, tempérer. Il
faut donc bien convenir qu'il y a dans cette notion de temple en
tauromachie une idée qui va plus loin que celle de s'accorder et qui est
de transformer la charge du toro de façon à la rendre moins brusque,
moins rapide.
Ainsi le dit Auguste Laffront "Paco Tolosa" dans La corrida, tragédie et art plastique :
'' "Templar",
c'était, à l'origine, déplacer l'étoffe dans une cadence adaptée à la
vitesse du taureau et maintenir le leurre, cape ou muleta, à une
distance toujours égale du début à la fin de la manœuvre. Depuis
Belmonte, "templar" marque une idée de lenteur et signifie modérer,
freiner, ralentir la course de la bête, l'obliger à régler son allure
sur les mouvements du leurre, de façon que celui-ci puisse être mû avec
le maximum de lenteur et de suavité possibles."
De même qu'André Viard dans Comprendre la corrida, un matador explique :
''
Cette faculté à épouser le rythme du toro puis, à l'intérieur de
l'équilibre obtenu, à régler la vitesse de sa charge en la ralentissant a
pour nom le temple (du latin temperare,tempérer).
"S'il
parvient à templar sa charge, le torero va transformer l'élan brusque,
rectiligne et impulsif du toro en une embestida mesurée, courbe et
prolongée."
Pour François Coupry (Torero d'or)
c'est la relation quasiment magique qui s'établit entre torero et toro
qui ouvre la voie du temple comme ralentissement de la charge. Une forme
d'hypnose voire de tendresse.
"Cette
magie est commune à tout temple de tout torero - à partir d'un certain
moment si le temple se déroule précis, si la muleta demeure toujours à
la même exacte distance des cornes du taureau, elle imposera son rythme,
sans subir celui du taureau. [...]
"Là,
dans ce sens suprême du temple, il s'agit, avec un taureau complètement
hypnotisé, avec un taureau en parfait accord avec le torero, de
freiner, adoucir, murmurer sa charge. Là, vraiment pour le spectateur se
vivra la plus totale affection, entre un taureau et un torero. La
douceur. Cette tendresse. Plus question alors - par cet extraordinaire
retournement - pour le taureau de vouloir tuer ; mais, au contraire, de
ne plus vouloir attraper la muleta, de ralentir, lui, quand elle
ralentit, elle ! Alors, oui, vient l'impossible. La tendresse entre un
homme et un taureau."
Discours de même teneur chez Pepe Luis Vazquez (F. Zumbiehl, Des taureaux dans la tête),
le grand artiste sévillan de l'après-guerre civile, pour lequel la
relation qui se noue entre l'homme et l'animal permet au temple
d'advenir :
"
Au début, c'est le taureau qui indique à l'homme la vitesse adéquate.
Mais peu à peu ce dernier, s'il est bon, parvient à ralentir cette
vitesse et à l'accorder avec lui-même. Là est toute l'intelligence, la
science, et l'histoire de la tauromachie.
"
Le temple est une question d'intuition. Cela vient moins de la tête que
du cœur, du sentiment. On est d'abord sur ses gardes, un peu crispé, et
on essaie de mettre le taureau à la bonne cadence. Quand on y est
arrivé, on se relâche, et la bête est tellement en harmonie avec
l'homme, qu'il semble que celui-ci lui inculque son propre relâchement.
Elle prend un autre rythme et épouse le temple. C'est une chose
voluptueuse. C'est comme si on était avec une personne anxieuse et
agressive, et qu'on lui montrait ou lui disait quelque chose qui
l'apaise."
S'il
y a dans le temple de la magie, de la volupté, de l'envoûtement, on
peut se demander si le ralentissement du toro est bien réel ou s'il ne
s'agit que d'une impression - ce fameux temps suspendu -, l'envoûtement
opérant aussi sur le public. Ce qui est certain c'est que ces moments
sont rares et fragiles voire miraculeux, comme nous le dit si bien Pedro Cordoba (La corrida) :
''Le
temple consiste à synchroniser le déplacement de la muleta et la charge
du taureau, de telle sorte que la violence de l'animal soit comme
absorbée par le leurre, envoûtée par sa lenteur. Il faut pour cela
trouver la ''bonne distance'', être mû par les mêmes rythmes. On a alors
l'impression d'un temps suspendu, d'une euphorie qui se poursuit
jusqu'à l'insoutenable, d'un prolongement miraculeux de l'éphémère, d'un
luxe pensif. De tels moment de grâce sont, comme tout miracle,
extrêmement rares : on peut assister à des dizaines de corridas et en
rester au pressentiment de ce qui aurait pu être et n'a pas été.''
Technique du temple
Si le temple est affaire d'esprit voire de sortilège, il requiert
aussi pour advenir l'utilisation par le torero de stratégies, de
technique.
Cossío
note que la plus grande longueur des passes données par Juan Belmonte a
contribué à répandre dans le public cette impression de lenteur :
''El
leve espejismo del público que tal pensaba consistía en que hasta
Belmonte nunca se había dado el pase tan largo como él logró darlo, y el
ver el toro embebida en el engaño mas tiempo se confundía con la
velocidad con que se verificaba el lance, pues, efectivamente, duraba
más tiempo que en el sistema habitual hasta entonces, pero por no ser
más lento, sino por ser más largo.''
''La
légère illusion répandue dans le public reposait sur le fait que
jusqu'à Belmonte personne n'avait donné de passe aussi longue que lui,
et voir le toro absorbé dans le leurre aussi longtemps était confondu
avec la vitesse à laquelle se déroulait la passe, car, effectivement,
elle durait plus longtemps que dans la manière de toréer habituelle
jusqu'alors, mais non pour être plus lente sinon pour être plus
longue.''
Mais le stratagème le plus répandu consiste à faire baisser la tête du toro lorsqu'il charge. Ainsi nous l'explique Claude Popelin dans Le taureau et son combat :
''Le
torero, doué de temple, donne l'impression littérale de ralentir, à sa
volonté, l'impétuosité du taureau. A cette fin, il use parfois d'un
stratagème : baisser la main qui tient l'étoffe au moment où l'animal
engage la tête dans celle-ci. Le taureau, par le seul fait de la
position qu'il prend pour suivre le leurre, le mufle au ras du sol,
freine naturellement sa charge. C'est un résultat difficile à atteindre
avec les bêtes qui tiennent la tête haute et refusent de la baisser.
Aussi sont-elles toujours pour l'homme des adversaires difficiles.''
Stratagème que détaille François Coupry,
conjuguant le fait de maintenir la tête baissée du toro le plus
longtemps possible tout en déviant sa charge en toréant sur une ligne
incurvée, ce qui permet d'unir les notions complémentaires de temple et
de mando, expression maximale de la domination du torero sur le toro.
"Templer,
c'est étirer au maximum le moment de la charge où le taureau garde la
tête baissée. [...] à chaque millimètre le taureau demande : je peux
frapper ? à chaque millimètre le torero répond : plus tard ; à chaque
millimètre le taureau répond : je vais frapper, maintenant ; à chaque
millimètre le torero demande : attends encore un millimètre. Mandar
signifie aussi conduire. Et le torero a conduit le taureau, d'abord dans
l'espace en le déviant de sa route ordinaire ; ensuite dans le temps,
en retardant le coup de corne tueur, en le reconduisant à chaque dixième
de seconde ; enfin, de nouveau dans l'espace, il le retournera."
Ce que Gregorio Corrochano résume en une phrase :
''En conservar las distancias está, precisamente, el secreto del temple."
Et Domingo Ortega de manière plus imagée:
"Cuando se templa, el toro parece ir cosido a la muleta."
C'est
exactement l'impression que j'eus lors de la fabuleuse faena madrilène
de Luis de Pauloba en 1995. Et à ce moment-là nous étions 24 000 âmes à
le vivre comme un moment d'éternité.
Conclure ?
Le moment est venu de conclure. Nous avons soulevé les grandes
questions que pose le temple : est-il accord avec la charge du toro ou
bien ralentissement (ou impression de ralentissement) de celle-ci ? Qui
décide ? qui impose son rythme : le toro ou le torero ? Nous avons, pour
tenter d'y répondre cherché l'aide d'écrivains taurins, de revisteros,
de toreros. À chacun de se forger une opinion en fonction de ses
observations, de sa conception de l'art taurin.
Jean Marie Magnan, dans son ouvrage Corrida-spectacle, corrida-passion réussit avec finesse à rendre parfaitement cohérents les divers points de vue sur le temple :
''Cape
et muleta deviennent l'unique horizon du taureau et qui ne quittent pas
son regard. Comment le fauve pourrait-il se dérober à ce qui se déplace
avec lui ou selon lui, que sa course ne rapproche et encore moins ne
rattrape ? Déjà, il ne sait plus très bien si cela épouse son avance ou
si c'est lui qui s'y soumet et adopte l'allure que cela lui impose. Et
il semble, tandis que diminue son élan, que l'étoffe décide en
souveraine et qu'il ne reprendra plus l'avantage. Une sorte de métronome
renseigne les artistes les plus profonds sur les diverses vélocités de
leurs adversaires et leur permet d'arrêter la meilleure cadence, de
faire sourdre la grande musique de leur art.''
Mais quelles sont les qualités nécessaires au torero pour accéder à
ce temple si précieux ? La maîtrise du corps est toujours liée à celle
de l'esprit. Ainsi pour Richard Milian :
''Il
faut avoir la capacité à maîtriser son corps, à apaiser son esprit, à
se mettre dans un conditionnement de paix intérieure totale. [...] On
peut oser faire un parallèle avec les arts martiaux qui nécessitent une
puissante harmonie intérieure. [...] Lorsque le torero a en lui cette
force intérieure, c'est un tel pouvoir qui fait que la cape et la muleta
sont alors le prolongement naturel de son corps. Le taureau le ressent,
il s'investit, il partage. La faculté de trouver le rythme, la
distance, la hauteur...de caresser l'air, est liée à cette harmonie; ce
contrôle de soi permet alors de toujours garder la même distance,
régulière, dans ce rythme imposé de plus en plus lent, dans la douceur
et dans le calme.
Alors le taureau se donne et le combat devient un art.''
La Suerte 20 juillet 2012 (sorteo corrida de Mont-de-Marsan)
Si la capacité à templer exige aussi des qualités physiques (souplesse
des articulations) ainsi que la faculté de comprendre le comportement
du toro, cette force intérieure dont parle Richard Milian, qui permet au
torero de se consacrer totalement à la maîtrise de la charge du toro
paraît essentielle. On a trop souvent attribué le sens du temple à on ne
sait quel don venu d'on ne sait où au détriment de cette force d'âme,
qui est confiance en soi et que l'on pourrait appeler plus
prosaïquement courage.
Il reste maintenant à transformer cette force en enchantement :
"Pas
plus que la poésie, la tauromachie n'est capable de suspendre le vol du
temps, mais elle peut du moins conférer à l'éphémère une apparence
d'éternité, et donner une consistance aux formes qui s'envolent, de
sorte qu'elles deviennent des formes qui pèsent. Alors les élans de
l'étoffe, pure temporalité et cadence, donnent le sentiment de se fixer
dans une sculpture dynamique, ciselée par le temple.
"Il
sera permis à l'artiste d'accepter plus sereinement que s'efface ce
qu'il a dessiné sur le sable. Le temps en obscurcira l'image dans les
mémoires, mais quelques amateurs garderont pour longtemps encore ce
rythme profond du temple, cette ''musique silencieuse du toreo''
dont a parlé si bien Bergamín, et qui reste en nous comme le sillage
d'un bonheur, quand il ne reste plus rien."
François Zumbiehl Des taureaux dans la tête
Outre les livres cités dans le texte, on pourra lire dans la revue Toros les très intéressants articles suivants :
Pierre Mialane - Alain Montcouquiol, Le temple dans le toreo, n°927-928-929 mars avril 1972.
Marc Delon, A confesse du temple, n°1650 avril 2001.
Pierre Dupuy, Le temple de la discorde, n°1723 mars 2004.
Les toreros photographiés : Juan Belmonte, Enrique Ponce, Fortes, Antonio Fuentes, Morante de la Puebla, Pepe Luis Vazquez, Clemente, Luis de Pauloba, Alberto Lamelas, Curro Romero.









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