samedi 20 mars 2021

Jean-Marie Magnan

   L'écrivain Jean-Marie Magnan est décédé en juillet dernier. Il fut l'ami de grands artistes : Picasso, Jean Cocteau, Curro Romero (entre autres) qui furent pour lui source d'inspiration. Il laisse une œuvre littéraire foisonnante dont la partie taurine n'est pas la moins importante. Il a beaucoup écrit en complémentarité avec des photographes et particulièrement avec son compatriote arlésien Lucien Clergue.
   Je me souviens avoir parfois eu du mal à lire ses excessivement longues reseñas dans la revue Toros où, vilain petit canard, il incarnait une ligne toujours favorable aux toreros artistes. Il fut d'ailleurs évincé de la revue dans les années 90 pour déviationnisme torériste. 
  Pourtant, dans Corrida-spectacle, corrida-passion, s'il consacre l'essentiel du texte à une analyse pertinente des principaux matadors de l'après-guerre, il déplore avec une grande lucidité l'évolution des ganadérias vers un défaut de caste dommageable à l'expression de l'art taurin. Il regrette aussi la mort programmée de la corrida-combat.

   Voici, sur ces thèmes, quelques extraits de cet ouvrage paru en 1978 :

   "Le taureau de Salamanque a eu, dès 1920, la fâcheuse réputation d'être fait sur mesure, élevé et créé pour plaire aux toreros et faciliter leur tâche.
   A cette époque, la technique moderne de la corrida innovée par Belmonte commence déjà à se pratiquer avec une telle absence de défense et de mouvement de la part de l'homme, qu'elle exige non plus de l'opposer à un combattant redoutable mais de lui fournir une sorte de partenaire. Salamanque, la première, acceptera de réduire l'un peu trop de toutes les bonnes qualités que possédaient les taureaux andalous transplantés sur son sol et de les dénaturer pour les rendre populaires auprès des toreros. Le type étudié et patiemment élaboré par les ''maquignons" de Salamanque s'emploiera à diminuer taille et longueur de corne et à ôter au fauve de sa puissance et de son acharnement dans l'attaque. On commercialise le taureau et on le vend jeune grâce aux aliments composés qui hâtent son développement et lui donnent du poids, mais sans la maturité et la vigueur requises et l'adresse à se servir de ses armes."    (p. 131)

   "C'est de ce fauteur de trouble [le taureau] qu'on s'occupera d'abord si l'on veut préparer d'avance, et avec un quasi-automatisme, les conditions du succès. On le soumettra autant que possible aux exigences du jeu moderne. ''En tendant vers l'amélioration ou la commodité du taureau de combat, peut-être en altérons-nous un peu notre époque", reconnaîtra avec bonne grâce Alvaro Domecq, propriétaire d'un des meilleurs élevages andalous. Il s'agissait de régulariser à tout prix la réussite du spectacle et, puisque l'homme en vedette retenait seul l'attention populaire, de l'aider à atteindre avec une certitude croissante ce niveau de perfection théorique où la réclame l'avait hissé. De là, les multiples précautions dont les organisateurs en sont venus à entourer le fauve avec l'accord implicite de la majorité des publics. Dès l'instant qu'on ne s'attache pas à ses vertus mais plutôt à son absence de défauts. Ne suffit-il pas qu'il ne contrarie pas par quelque faiblesse trop marquante la bonne marche du spectacle ? Qui vient voir la vedette, demande surtout au taureau de tenir debout et de bien suivre l'étoffe. Seuls ses agenouillements ou ses chutes le consternent."      (p. 161)

 
   "L'imprévu du combat, autrement dit l'ambiguïté d'un fauve, se trouve presque toujours renforcé par les manifestations pesantes du public, bien propres dans nombre de cas à provoquer la dépression. Comment reprocher désormais aux toreros de mettre d'abord l'accent sur le côté aimable et spectaculaire de leur travail et de choisir des adversaires propices, quand le sérieux du combat suscite tant de quiproquos, de méprises et de colères aussi violentes qu'injustifiées ! 
   Cette bagarre dure, sévère, ingrate contre un fauve moins jeune et malléable, qui n'autorise rien d'autre que de limiter les dégâts et ne peut s'achever dans l'agrément du toreo ravissant, combien de gens, enfin, dans cette arène de Madrid, sont capables de s'y intéresser et d'en suivre les phases méritoires ? ''Quinze cents'', m'a répondu Claude Popelin sans excès de conviction. Et la Monumental peut contenir quelque vingt-trois mille personnes et le but de tout organisateur est de faire le plein. L'évolution du goût du public vers le divertissement apparaît irréversible."    (p.194) 





  

1 commentaire:

christian a dit…

Un voeux pieux que le retour des fauves dans l'arene!!!
L'époque est au feutré,au lisse et au concensus.
Tout ce qui peut heurter,choquer donc interpeller et questionner n'est absolument plus de mise.
Rendre la corrida acceptable et divertissante qu'elle anerie !!!
Définitivement une époque qui ne me concerne pas